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Guignolet-Kirsch

V comme volonté

Il s’est passé quelque chose lors de cette élection présidentielle. Le système bipartisan qui bloquait la vie politique depuis des années a volé en éclats. Les deux grands partis qui alternaient au pouvoir et géraient les affaires, avec des différences de plus en plus minces, sont éliminés à l’issue du premier tour et menacés d’implosion. Outre le résultat remarquable fait par Jean-Luc Mélenchon, il faut noter qu’en dehors de Fillon et Macron, tous les candidats (de droite comme de gauche) remettaient plus ou moins en cause, même si souvent de façon rhétorique, la dictature de la finance et l’abandon de la souveraineté.

Le rejet est une chose, la proposition alternative en est une autre. Là, les visions divergent entre ceux qui pensent que le simple retour en arrière (avant "l’Europe") suffit, et ceux qui pensent qu’il faut s’en prendre au capitalisme et se battre pour changer le système, en France et en Europe. Mais le fait est là. Et il manifeste un changement dans la société. On pourrait dire, pour reprendre la terminologie de Gramsci, que le bloc historique social-libéral est fissuré. Le consensus sur lequel il reposait est remis en cause. Ce qui l’a déjà sauvé à plusieurs reprises, et continue de le sauver (mais ne suscite pas pour autant une adhésion majoritaire), ce n’est que la crainte de voir l’extrême-droite parvenir au pouvoir.

Dans cette situation, il parait envisageable de recomposer non seulement la gauche mais un rassemblement populaire. C’est l’heure des idées nouvelles et des caractères, comme dirait Mélenchon. L’heure de la volonté.

Le projet communiste, c’est la démocratie économique, sociale, politique et culturelle "poussée jusqu’au bout". Sans doute est-ce un horizon plutôt qu’une destination finale, mais la fonction de l’horizon est de faire avancer.

Les idées nouvelles, car un cycle historique s’achève. Non seulement celui de l’hégémonie du PS sur le reste de la gauche, mais aussi celui de la stratégie d’union de la gauche. La notion même de gauche, qui continue de marquer les esprits, a été largement discréditée par ces années de reniement. Il y a une rupture entre la gauche traditionnelle (prise dans le jeu des institutions et de l’appareil d’État, à tous les niveaux) et une partie des classes populaires qui ne s’y reconnaissent plus. Cela vaut pour le PS, mais aussi dans une certaine mesure pour le PCF (qui gère encore localement) et même pour les écologistes qui n’ont pas mis longtemps à entrer dans ce jeu.

Cette perte de contact avec le peuple (qui est inscrite dans la nature même de l’appareil d’État, instance séparée du peuple et le dominant - les collectivités locales étant aussi des rouages de cet appareil) est-elle fatale ?

La campagne de Mélenchon semble montrer que non. Le contact peut être rétabli et l’enthousiasme peut renaître.

Cela pose la question de ce qu’on a appelé, à la suite de la philosophe Chantal Mouffe, le "populisme de gauche". Et c’est une question qui touche au fond et à la forme.

Chantal Mouffe s’inscrit dans une démarche qu’elle veut post-marxiste (et non antimarxiste). Nourrie du marxisme, elle s’appuie aussi sur le post-structuralisme, la psychanalyse et même Carl Schmitt. (Carl Schmitt est un juriste catholique allemand qui a rejoint les nazis. Il a développé d’un point de vue réactionnaire une critique profonde du parlementarisme bourgeois et a tenté d’élaborer une théorie de l’État, du peuple et de la politique fondée sur le conflit, l’opposition amis/ennemis). Chantal Mouffe lui emprunte les notions d’antagonisme et d’agonisme. Mais plusieurs de ses concepts essentiels viennent de Gramsci comme la guerre de position, la contre-hégémonie, le rôle de la culture…

Aux marxistes classiques, elle reproche une vision "essentialiste" des classes sociales, un "économisme" d’où découlerait une forme de déterminisme qui se révèle incapable de penser la politique et de prendre l’initiative sur ce terrain.

La critique n’est pas fausse… C’est un des travers les plus évidents de notre tradition. L’idée que "l’histoire travaille pour nous" et qu’en attendant il faut résister aux coups du Capital et accumuler des forces conduit la "guerre de position" à faire du surplace. Alors que toutes les révolutions ont été menées contre les "lois de l’histoire". Tous les grands révolutionnaires furent désobéissants. Ils n’ont pas sauté à pieds joints par dessus leur temps, mais ils ont su le transformer parce qu’ils se sont distingués par un sens aigu de l’initiative historique. C’est évident de Lénine en Octobre 17. (Gramsci disait que c’était une révolution contre Le Capital). Ce l’est aussi pour les révolutions chinoise, cubaine ou vietnamienne.

Sans une passion politique partagée, le peuple n’existe que comme population. Pour qu’il existe comme peuple, sujet souverain de son destin, il faut qu’il se sente (par-delà sa diversité) partie prenante d’un "nous", qui s’oppose à un "eux", la caste des privilégiés. Non seulement dans le refus des mesures antipopulaires, mais dans l’espoir d’un avenir commun.

La question aujourd’hui, comme le dit le titre du dernier livre de la philosophe1, est de "construire un peuple". Son identité n’est pas un donné. Surtout aujourd’hui où le prolétariat est à la fois majoritaire et éclaté, d’un point de vue social, géographique, ethnique, religieux… Sans une passion politique partagée, le peuple n’existe que comme population. Pour qu’il existe comme peuple, sujet souverain de son destin, il faut qu’il se sente (par-delà sa diversité) partie prenante d’un "nous", qui s’oppose à un "eux", la caste des privilégiés. Non seulement dans le refus des mesures antipopulaires, mais dans l’espoir d’un avenir commun. Cela mobilise des idées, des propositions politiques adaptées aux problèmes, mais aussi des affects, des émotions, des symboles. Les sujets historiques, comme nous l’apprend la psychanalyse, ne sont jamais de purs esprits uniquement mus par la raison. Ce sont aussi des êtres de sentiment qui agissent poussés par le désir. Sans conviction forte et sans enthousiasme, impossible d’entraîner à l’action. Et ce mouvement a besoin de s’incarner. C’est à la fois le contenu de la politique qui est en jeu mais aussi le style, la "poétique" du mouvement. D’où une réflexion singulière sur le rôle des leaders nécessaires pour incarner ce mouvement. Cela prend en partie à contre-pied la critique de la représentation (et de la délégation) qu’a développée une partie de la gauche depuis plusieurs années. (L’idéal communiste ou anarchiste qui vise à dépasser l’opposition gouvernants/gouvernés n’est pas invalidé. Il est même au fondement de l’exigence démocratique, notamment celle de développer des formes de démocratie directe. Mais dans le moment de la politique, le rôle des individus demeure. Et dans celui de la formation d’une identité collective, celui des représentants ou des dirigeants, aussi). Il ne s’agit pas d’un retour quelconque au césarisme. Le rapport du dirigeant au peuple est au contraire changé. Il est porteur d’un mandat et doit permettre au mouvement de s’exprimer et de trancher.

En fait, le projet, pour reprendre sa formule, est de "radicaliser la démocratie".

Mais n’était-ce pas la définition même que Marx donnait du communisme ? Le projet communiste, c’est la démocratie économique, sociale, politique et culturelle "poussée jusqu’au bout". Sans doute est-ce un horizon plutôt qu’une destination finale, mais la fonction de l’horizon est de faire avancer.

Cela pose la question de la place des communistes dans le mouvement. Comme le fait remarquer la lettre de Gilles Poux2 à Pierre Laurent, ceux-ci, jusque dans la dernière période, ont fait preuve d’atermoiements, donnant parfois le sentiment de faire passer la préservation des positions électorales devant la nécessité de se mettre au service du mouvement populaire naissant. Pourtant, les communistes auraient un rôle crucial à jouer. Chantal Mouffe affirme que la politique est le lieu de la formation de volontés collectives, dans un cadre toujours contingent. On peut objecter que la lutte des classes (qui n’est plus l’alpha et l’oméga de toute lutte émancipatrice, comme le montrent le féminisme, l’écologie ou les luttes anticoloniales et antiracistes) reste l’élément structurant. L’entreprise est le premier lieu où se forme l’hégémonie et où elle se combat. Et la classe ouvrière, même affaiblie, reste centrale. La campagne de la présidentielle et la question du vote ouvrier que les uns et les autres se sont disputés viennent le confirmer. Ceux dont l’histoire est liée à cette centralité de la lutte des classes, en jouant vraiment leur partie, pourraient se montrer utiles à l’ensemble du mouvement.

Finissons en revenant à Antonio Gramsci qui affirmait déjà en 1920 : « La conception socialiste du processus révolutionnaire est caractérisée par deux traits fondamentaux que Romain Rolland a résumé dans son mot d'ordre : Pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté »3.

1. Chantal Mouffe et Inigo Errejón, Construire le peuple, éditions du Cerf, avril 2017.

2. http://www.gillespoux.fr/?p=1104

3. Discours aux anarchistes, Ordine Nuovo, n° 3, 10 avril 1920.