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Guignolet-Kirsch

K comme Kollontaï

Le 23 février 1917 (8 mars dans notre calendrier julien), les ouvrières et les ménagères de Petrograd manifestent pour demander du pain et le retour de guerre de leur conjoint. En quelques jours, la grève fait tache d’huile, l’armée se rallie aux émeutières et à leurs compagnons et le mouvement se transforme en insurrection. Le règne du tsar de toutes les Russie, Nicolas II, prend fin.

Comme c’est souvent le cas, les femmes sont les boutefeux, souvent incontrôlées, de la révolution. Trotski s’en fait l’écho dans son Histoire de la Révolution russe : « Sans tenir compte de nos instructions, les ouvrières de plusieurs tisseries se sont mises en grève et ont envoyé des délégations aux métallurgistes pour leur demander de les soutenir… Il n’est pas venu à l’idée d’un seul travailleur que ce pourrait être le premier jour de la Révolution ».

La date de cette manifestation, prélude à la révolution bolchevique d’Octobre 1917, sera retenue pour marquer la journée internationale de luttes des femmes, semble-t-il sur proposition de Lénine. (La décision de principe d’instaurer une telle journée avait été prise au congrès de l’Internationale socialiste de Copenhague, en 1910, sur proposition de Clara Zetkin).

Ainsi, dès avant "Les dix jours qui ébranlèrent le monde", les luttes des femmes sont intimement liées au processus révolutionnaire en Russie. Les lavandières de Saint-Pétersbourg demandèrent même la nationalisation des blanchisseries ! Ce qui ne fut évidemment pas du goût des mencheviques qui venaient de prendre le pouvoir.

Dans ce contexte, le rôle joué par Alexandra Kollontaï fut loin d’être mineur.

Elle naît le 19 mars 1872 à Saint-Pétersbourg. Alexandra, Choura pour la famille, grandit dans une famille de l'aristocratie aisée. Elle se passionne très jeune pour les idées nouvelles. À Paris, elle découvre l'existence des syndicats, les noms d'Auguste Bebel, de Clara Zetkin ou de Karl Liebknecht. Elle lit Fourier, Saint-Simon et Le Manifeste communiste de Karl Marx et de Friedrich Engels. Esprit rebelle, elle se réjouit que ces idées révolutionnaires soient si mal venues en Russie et rêve de devenir écrivaine.

À Zurich, elle se lie à Rosa Luxemburg, déjà connue à cette époque, qui lui présente Karl Kautsky. À Paris, Laura et Paul Lafargue l'accueillent. Elle se passionne pour la cause des femmes. Elle rejoint le courant menchevique du parti social-démocrate russe.

Elle représente les ouvrières de Saint-Pétersbourg au VIIe congrès de la IIe Internationale à Stuttgart. Elle fréquente Karl Liebknecht, Clara Zetkin, August Bebel, Lénine, Trotsky... Son élégance est souvent motif à raillerie de la part de ses camarades comme de ses ennemis.

Elle donne des conférences un peu partout en Europe en affirmant : « La question des femmes, selon les féministes, est une question de "droits et de justice". Selon les femmes prolétaires, la question des femmes est une question "bout de pain pour manger". Le réveil de la femme, et le développement de ses besoins et revendications spécifiques ne viendra qu’au fur et à mesure qu’elle rejoint l’armée de la population salariée libre. Il n’y a pas de question femmes indépendante ; la question des femmes a surgi comme un élément intégré dans le problème social de notre époque. »

Elle restera absente de Russie jusqu'en 1917. Depuis plusieurs années déjà, elle avait rejoint les bolcheviques.

Membre du premier gouvernement de Lénine, elle devient la première femme ministre au monde et impulse des lois pour un nouveau statut des femmes. Elle raconte : « Comme commissaire du peuple à la Sécurité sociale, je promulguais des décrets pour la protection et la sécurité de la maternité et de l'enfance ». Elle veut séparer « la cuisine du mariage » et développer la restauration collective, les entreprises ménagères, les blanchisseries... Tout ce qui peut alléger le travail ménager des femmes. Un office central pour la protection de la maternité et de l'enfance se met en place en janvier 1918. Un congé maternité de seize semaines est institué. On ouvre des maternités, des dispensaires, des crèches. La maternité et l'éducation deviennent dès lors une affaire d’État. Les femmes obtiennent le droit de voter et d'être élues, le droit au divorce par consentement mutuel, l'accès à l'éducation, un salaire égal à celui des hommes, l'égalité de reconnaissance entre enfants naturels et légitimes, le droit à l'avortement (en 1920, remis en cause en 1936 par Staline).

L'un des premiers impératifs du gouvernement bolchevique est de mettre fin à la guerre contre l'Allemagne. Cette question divise le Comité central du Parti bolchevique. Lénine défend l'idée de la signature d'un accord de paix. Alexandra Kollontaï soutient l'autre position : mener une guerre révolutionnaire offensive et provoquer la révolution dans d'autres pays. Cette dernière tendance fut appelée "communiste de gauche" ou "gauche communiste". Cette prise de position amène Alexandra Kollontaï, au printemps 1918, à quitter son poste au Comité central et celui de Commissaire du peuple.

En 1921, avec Alexandre Chliapnikov, elle fonde "l'opposition ouvrière", une tendance de gauche au sein du Parti bolchevique mettant l’accent sur l'importance des syndicats et de la classe ouvrière dans le processus révolutionnaire, le refus de la Nouvelle politique économique (la NEP), la lutte contre la bureaucratie et la démocratie.

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Au Xe congrès du Parti bolchevique, après d’âpres débats, le droit de tendances est interdit. La conférence de l'Internationale qui se tient à Moscou, du 21 février au 4 mars 1922, après avoir longuement entendu Kollontaï et Chliapnikov, confirme. L'opposition ouvrière se dissout. Alexandra Kollontaï ne prendra plus désormais de position politique et refusera tous les appels du pied allant dans ce sens.

Elle commence des missions de propagande dans les régions du textile, puis reprend la plume pour défendre ses idées sur la famille, le mariage, l'éducation. Ses articles sont publiés dans la Pravda et les Izvestia notamment. Elle y affirme : « Le mariage est révolutionnarisé. La famille cesse d'être une nécessité. Elle est inutile à l’État, parce que, détournant les femmes d'un travail utile à la société, elle n'est pas plus utile aux membres de la famille dans la mesure où l’État se charge progressivement de l'éducation des enfants ». Elle prend la parole à de nombreux rassemblements défendant la liberté de l'amour, signe du rejet total des entraves de la morale bourgeoise.

En 1922, elle entame une carrière de diplomate qui l'éloigne (ou sans doute vise à l'éloigner) des problèmes politiques de son pays. En 1923, elle est nommée ministre plénipotentiaire en Norvège, devenant ainsi la première ambassadrice au monde. Elle publie deux articles sur la liberté sexuelle dans Molodaïa Gvardia (Jeune garde), début 1923. Alexandra Kollontaï y définit les contours d'un nouvel amour-camaraderie ; avec la fin de la propriété privée, l'amour se libérera du caractère exclusif qu'il a pris jusqu'alors. Elle est alors vigoureusement attaquée dans la presse communiste. On va jusqu'à laisser entendre qu'elle serait devenue une ennemie du parti. On la traite de "débauchée", de "scandaleuse", d'"immorale".

Elle se consacrera dès lors à sa carrière diplomatique et ne participera à aucun débat politique de son pays. « On ne peut aller contre l'appareil. Pour ma part, j'ai mis dans un coin de ma conscience mes principes et je fais aussi bien que possible la politique qu'on me dicte », confie-t-elle en 1929.

Alexandra Kollontaï s'éteint à Moscou le 9 mars 1952 à 80 ans.

Décriée et adulée dans son temps, son élégance légendaire se retrouve dans sa pensée et son écriture.

Alexandra Kollontaï, La révolution, le féminisme, l’amour et la liberté, (textes choisis et présentés par Patricia Latour), Le Temps des Cerises, février 2017, 338 p., 13 €.