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1917, la révolution d'avril : pour le pouvoir du prolétariat et de la paysannerie pauvre

Comment passer d'une révolution qui a porté la bourgeoisie russe au pouvoir à la nécessaire prise du pouvoir par le prolétariat et la paysannerie pauvre ? Lénine de retour en Russie écrit les "Thèses d'avril".

Il y a beaucoup d'histoires de la révolution russe. Leur focale n'est pas toujours la même. On connaît les Dix jours qui ébranlèrent le monde, le grand reportage de John Reed, concentré sur les journées d'octobre 1917. Il y a le grand livre de Léon Trotsky en deux volumes, Février et Octobre, qui couvre la totalité de l'année 17, en en suivant un à un chacun des rebondissements. La Révolution de 1917 de Marc Ferro examine la même période qui va de février à octobre. C'est la même période qu'étudie Alexander Rabinowitch dans Les bolchekiks prennent le pouvoir, la révolution de 1917 à Petrograd. Mais l'ouvrage classique de E.H. Carr, La révolution bolchevique couvre la période 1917-1923. De son côté, Sheila Fitzpatrick nous conduit à une époque plus large encore, qui va de 1917 à 1937 dans son grand petit livre La révolution russe . Mais un auteur comme Orlando Figes, qui a consacré deux livres à la question, s'il en a publié un intitulé La révolution russe, et sous-titré 1891-1924 : la tragédie d'un peuple, élargit la focale à son maximum dans un autre : La Russie révolutionnaire, 1891-1991.

Les bases politiques
de la Révolution d’octobre

Ces considérations de date disent beaucoup des difficultés d'une analyse de la révolution russe. Dire quand elle commence est le moins compliqué, même si la question de ses origines laisse une certaine marge : 1891 ? 1905 ? 1914 ? Dire quand elle s'achève repose sur la conception d'ensemble que l'on adopte. 1917 ? 1921 ? 1924 ? 1937 ? Certains ont été jusqu'à parler de 1956, voire de la chute finale de l'URSS, comme on l'a vu. En toute hypothèse, évoquer avril 1917, c'est évoquer un moment de la révolution. Un moment qui ne se caractérise par aucun point tournant, qui n'est ni un début ni une fin, mais qui est celui où sont posées, au milieu de la tourmente révolutionnaire entamée début mars avec la "révolution de février", les bases politique de ce qui sera, en novembre, la "révolution d'octobre". Avril, c'est le moment où un révolutionnaire en exil, Lénine, parvient à rentrer de Zurich à Petrograd et expose sa stratégie à ses camarades bolcheviques dans un texte qui restera connu sous le titre Thèses d'avril.

S'il se sait attendu de ses camarades bolcheviques, il sait aussi qu'il rentre en Russie pour s'opposer à eux. Car depuis le déclenchement de la révolution – qu'il avait appelée de ses vœux mais n'avait pas plus que d'autres prévue – Lénine trépigne à Zurich. Il glane fébrilement toutes les informations qui peuvent lui parvenir cherche à savoir, cherche à comprendre, et surtout, cherche à envisager la suite : à déterminer les mots d'ordres et les choix tactiques adaptés à une stratégie révolutionnaire.

Réflexions stratégiques :
démarche et objectifs

Son activité révolutionnaire consiste depuis le début de la révolution à publier à l'attention des bolcheviques des "Lettres de loin", analyses des évènements tels qu'il peut en avoir connaissance, et surtout réflexions stratégiques sur l'attitude et les objectifs que peuvent et doivent se fixer les communistes. La première est datée de quinze jours à peine après le commencement de la révolution, et publiée encore quinze jours plus tard dans La Pravda. Les deux premières phrases donnent le ton : « La première révolution engendrée par la guerre impérialiste mondiale a éclaté. Cette première révolution ne sera certainement pas la dernière. » Conclusion : « le prolétariat peut marcher et marchera, en utilisant les particularités de l'actuelle période de transition, d'abord à la conquête de la république démocratique et à la victoire totale des paysans sur les grands propriétaires fonciers, […] et ensuite au socialisme, qui seul donnera aux peuples épuisés par la guerre la paix, le pain et la liberté. »

C'est là un programme dont ses camarades ne sont pas d'emblée convaincus, et les mencheviques le sont moins encore : chaque chose doit venir en son temps, et pour ces marxistes disciplinés, l'heure est à la révolution bourgeoise. Le révolution des prolétaires, ouvriers et paysans, ce sera pour plus tard.

Le Soviet de Saint-Petersbourg
Le Soviet de Saint-Petersbourg

La deuxième "lettre de loin" est commencée le lendemain, et terminée le surlendemain. Elle ne sera publiée qu'après la mort de son auteur, en 1924. Pour l'heure, c'est une simple bouteille à la mer. Lénine y commente l'actualité petersbourgeoise sur la base des rares informations dont il dispose : un journal favorable au gouvernement provisoire, et une déclaration des soviets reproduite dans la presse suisse. Il craint une intégration des soviets au cadre du gouvernement provisoire. Qu'un "comité de surveillance" du gouvernement par le soviet soit créé lui semble une chose, presque anodine : « Si ce "Comité de surveillance" reste une institution de type purement parlementaire, uniquement politique, c'est-à-dire une commission appelée à "poser des questions" au Gouvernement provisoire et à en recevoir des réponses, alors tout cela ne sera qu'une amusette et ne servira à rien. » Par contre, cela peut-être la base d'un mouvement révolutionnaire si...

Une "milice ouvrière"
avec le peuple

« … si cela conduit à l'organisation, immédiate et à tout prix, d'une milice ouvrière, à laquelle participerait effectivement le peuple tout entier, à laquelle prendraient part tous les hommes et toutes les femmes, une milice qui ne se contenterait pas de remplacer la police dispersée et anéantie et de rendre impossible son rétablissement par aucun gouvernement [...] alors les ouvriers avancés de Russie s'engagent vraiment dans une voie menant à de nouvelles et grandes victoires, à la victoire sur la guerre, à la réalisation du mot d'ordre inscrit, au dire des journaux, sur le drapeau des troupes de cavalerie manifestant à Petersbourg sur la place qui s'étend devant la Douma d’État : "Vivent les républiques socialistes de tous les pays !"[...]

Une milice étendue au peuple tout entier et dirigée par les ouvriers est le mot d'ordre juste de l'heure, répondant aux objectifs tactiques de la période de transition particulière que traverse la révolution russe (ainsi que la révolution mondiale) et, […] elle doit associer progressivement les fonctions policières proprement dites et aussi celles intéressant l'ensemble de l’État aux fonctions militaires, au contrôle de la production sociale et de la répartition des denrées alimentaires. »

« Ce qu'il y a d'original dans la situation actuelle (...), c'est la transition de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie (...), à sa deuxième étape, qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie. »

Ouvrir la voie au socialisme

Une troisième lettre suit. Elle n'arrive pas plus à bon port, mais Lénine y poursuit sa réflexion : il faut que la révolution en cours ouvre la voie au socialisme. Il sait qu'à Petrograd, ses camarades ont le nez dans le guidon et sont plus préoccupés de mener au jour le jour la révolution telle qu'elle est que de dresser les perspectives de son avenir. La révolution mondiale, le socialisme, voilà bien une préoccupation d'exilé bien éloigné des tâches immédiates. Quatrième lettre. Nous sommes fin mars selon le calendrier russe. Mais on ne fait pas la révolution par correspondance. La cinquième lettre s'interrompt après quelques lignes. Lénine entrevoit que se constitue en Russie un double pouvoir – celui du gouvernement provisoire et celui des soviets –, mais un double pouvoir qui n'a pas conscience de lui-même, dont les masses prolétaires ne savent pas quoi faire et que les révolutionnaires ne savent pas analyser. Il faut trouver le moyen de rentrer au pays. Il y est attendu. Et il a le sentiment d'y être indispensable. Il ne veut pas manquer aux révolutionnaires russes comme Blanqui a en son temps manqué aux communards parisiens.

De la révolution en exil
à la révolution sur le terrain

Ni la France ni l'Angleterre n'accepteront de le laisser passer en Russie. Lénine est un "défaitiste", un homme qui souhaite la défaite de son propre pays et de ses alliés dans la guerre qui fait rage. Il est favorable à une paix séparée, qui affaiblirait leur camp. L'idée s'impose : il faut passer par l'Allemagne. Les Allemands : voici des gens qui ne verraient aucun inconvénient à ce que se prolonge et s'aggrave la pagaille russe. Un agitateur de plus, hostile à la poursuite de la guerre, et qui pourrait donc soulager le front de l'Est, c'est bien en Russie qu'il a sa place et non en Suisse. Le principal inconvénient à ce passage par l'Allemagne est le risque des calomnies qui pourraient s'ensuivre – et qui s'en suivront en effet. On se borde de précautions. Les militants révolutionnaires internationalistes présents en Suisse signent conjointement un genre de procès verbal prenant acte des « empêchements opposés par les gouvernements de l'Entente au départ des internationalistes russes. » Ils rentrent en Russie dans l'intention de travailler à la Révolution. « Ils aideront le prolétariat de tous les pays, notamment ceux d'Allemagne et d'Autriche, à commencer leur lutte révolutionnaire contre leur gouvernement. » Parmi les signataires de ce texte, le Français Fernand Loriot et l'Allemand Paul Levi.

On parlera du "wagon plombé" dans lequel Lénine serait rentré en Russie. En réalité, les trente deux émigrés du convoi auront négocié son extraterritorialité, et l'absence de contrôle sur leurs passeports et leurs bagages. Parmi eux, outre Lénine, sa compagne Kroupskaïa et son ami le menchevique de gauche Julius Martov, dix-huit bolcheviques, dont Zinoviev, Inessa Armand et Radek. Le train traverse l'Allemagne, est accueilli à Stokholm par les socialises suédois, puis file vers la frontière finlandaise. On traverse en traîneau un golfe pris par les glaces, et c'est un nouveau train, jusqu'à arriver à Petrograd, où l'on fait aux exilés l'accueil que l'on avait fait à leurs prédécesseurs – déjà Plekhanov – et que l'on fera à leurs successeurs. Un accueil chaleureux et brouillon, avec échanges d'informations, discussions, embrassades.

Bouillonnement
et contradictions

Le président menchevique du soviet de Petrograd accueille le théoricien bolchevique à la gare : « Camarade Lénine, au nom du Soviet des députés ouvriers et soldats de Saint-Petersbourg et au nom de toute la Révolution, nous saluons votre arrivée en Russie […] Nous croyons que la tâche essentielle de la démocratie révolutionnaire consiste maintenant à défendre notre Révolution […] Nous croyons que ce qui est nécessaire pour cela, ce n'est pas la désunion mais la cohésion des rangs de toute la démocratie. Nous espérons que d'accord avec nous, vous poursuivrez ces buts... » Un jeune officier exprime l'espoir de le voir entrer dans le gouvernement provisoire. Lénine n'est pas à l'aise. Il improvise un petit discours. « […] L'heure n'est pas éloignée où, à l'appel de notre camarade Karl Lieknecht, les peuples tourneront les armes contre leurs exploiteurs, les capitalistes […) L'aube de la révolution socialiste mondiale s'est déjà levée […] »

Lénine découvre la capitale de la révolution : l'ordre tsariste a été abattu, et la ville est en ébullition. Il lui semble que toutes les intuitions qu'il avait forgées depuis son exil sur la base d'informations parcellaires se confirment et que ses "lettres de loin" avaient vu juste. Mais les bolcheviques hésitent, et sont divisés entre plusieurs lignes stratégiques – du renversement du gouvernement provisoire à son soutien. Donner le pouvoir aux soviets ? Mais ils y sont minoritaires ! Tout bouge tellement vite... pourquoi ne pas envisager une réunification entre bolcheviques et mencheviques ? Comment y voir clair dans ce réseau de contradictions qu'est la révolution en cours ? Comment évaluer les rapports des forces ? Comment agir sur eux ? On ne peut soutenir le gouvernement provisoire. Mais il a la confiance des masses.

Les "Thèses d'avril"
fil rouge stratégique

Nous sommes en avril 1917. Il y a cent ans tout juste. Les soviets ne veulent pas prendre le pouvoir. Les bolcheviques sont minoritaires dans les soviets, et Lénine est minoritaire parmi les bolcheviques. Il doit les convaincre de convaincre. Il griffonne un texte qui résume la ligne sur laquelle, un à un, il amènera ses camarades. Ce sont les "Thèses d'Avril".

« […] Ce qu'il y a d'original dans la situation actuelle en Russie, c'est la transition de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et d'organisation du prolétariat, à sa deuxième étape, qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie. […]

« Tant que nous sommes en minorité, nous nous appliquons à critiquer et à expliquer les erreurs commises, tout en affirmant la nécessité du passage de tout le pouvoir aux Soviets des députés ouvriers, afin que les masses s'affranchissent de leurs erreurs par l'expérience. »

Expliquer aux masses que les Soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire, et que, par conséquent, notre tâche, tant que ce gouvernement se laisse influencer par la bourgeoisie, ne peut être que d'expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement aux masses les erreurs de leur tactique, en partant essentiellement de leurs besoins pratiques.

Tant que nous sommes en minorité, nous nous appliquons à critiquer et à expliquer les erreurs commises, tout en affirmant la nécessité du passage de tout le pouvoir aux Soviets des députés ouvriers, afin que les masses s'affranchissent de leurs erreurs par l'expérience. »

Analyse de la situation, de ses potentialités et de ses limites, définitions des tâches des révolutionnaires, en gardant l'horizon de la révolution socialiste : une révolution que personne ne veut ou ne croit possible, mais qui relève pour Lénine de la nécessité historique.

Une révolution qui ne peut se faire qu'avec et pour les plus larges masses, qu'il faut désormais convaincre de la mettre en mouvement, en leur faisant prendre un pouvoir dont elles ne veulent pas... tel est l'objectif invraisemblable que se fixe Lénine en avril 1917. La tactique à venir s'appuiera sur cette stratégie. Après s'être rallié la majorité des bolcheviques, il faudra aller de l'avant. Après plusieurs crises, quelques reculs et beaucoup d'avancées, après l'insurrection de l'été et la répression de l'automne, la situation sera mûre en octobre. Mais c'est une autre histoire.