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Hommage

Lettre à Evguéni Evtouchenko

Le poète russe Evgueni Evtouchenko vient de décéder à 84 ans aux États-Unis. Il était né le 18 juillet 1933 à Irkoutsk, en Sibérie. Francis Combes avait écrit cette lettre-poème il y a quelques années.

1.Rencontres sans rendez-vous

Il y a longtemps, Evguéni, que je veux t’écrire cette lettre
mais toujours, j’ai remis ça à plus tard
(Pas que je sois spécialement paresseux…
Je me donne même
pour le plaisir du travail.
Pareil à l’ours qui passe ses journées
à courir après son rayon de miel…)
Mais nous aurions bien un jour,
me disais-je,
l’occasion d’aborder le sujet
de vive voix.
C’est que nous nous sommes à plus d’une reprise rencontrés
aux quatre coins de la planète.
Et chaque fois sans nous être donné
Le moindre rendez-vous.
La première fois,
c’était dans la banlieue de Moscou,
à Metveïevskoïe,
la maison de repos des travailleurs du cinéma,
où je venais voir Tchinguiz Aïtmatov.

(Tu portais ton costume de dandy et ta casquette de voyou).
Cette année-là, nous avons lu dans un amphithéâtre
pendant le Festival de la jeunesse quand la jeunesse du monde se retrouvait chez toi
dans ta ville pimpante
comme un œuf de Pâques.
C’était dans les tout débuts
de la Pérestroïka
et nous pouvions croire alors
que le socialisme avait rendez-vous avec la liberté
et que nous,
nous avions rendez-vous avec le futur).
Une autre fois,
nous nous sommes retrouvés à Salvador de Bahia,
chez Jorge Amado,
près de la piscine de l’hôtel,
en bonne compagnie,
à boire
à même la sphère terrestre
d’une noix de coco…
Et ce jour-là
nous avions rendez-vous
De l’autre côté du monde
avec la générosité
et la beauté.
Nous nous sommes aussi revus un soir,
à Paris,
sur les Champs-Elysées
où ton film avait débarqué sa cargaison d’images
sur le trottoir, comme après le marché…
Il y avait là un homme assis à cheval sur le bulbe de St Basile,
armé d’une aiguille à repriser le ciel 
;des baies sauvages dans la neige de Sibérie 
;et un enfant qui traversait Moscou,
en portant dans ses bras
un aquarium où s’agitait un poisson rouge…
Ce soir-là,
c’est avec la poésie
que tu nous avais donné rendez-vous…
Le champagne dans les verres
répandait son geyser,
et toi, tu étais d’humeur à t’épancher
comme la Néva
près du pont où s’est crucifié
le poète Vladimir Maïakovski…
Tu étais un peu gai
et passablement triste
et tu m’as dit :
« Dans mes poèmes, il faut que tu fasses le tri
parce que j’ai écrit beaucoup de merde…
 »
(Ah ! que j’aimerais avoir écrit
autant de mauvais vers que toi !)
Alors, je pensais qu’un jour ou l’autre,
par hasard encore,
je te reverrais,
avec tes yeux bleus,
tes cheveux de paille,
ta grande carcasse d’épouvantail
qui n’effrayerait pas les freux,
funambule dansant sur les fils électriques
au-dessus des rails du tramway
les soirs de virée…
Je savais que je te retrouverais
un jour ou l’autre
bondissant
sur la scène de théâtre de la planète
clown blanc
joyeusement tragique
poète histrion
des plus sérieux
toujours prêt à mettre
ton cœur à nu.

2. Évocation d’un pays disparu

Mais aujourd’hui, je t’écris car notre temps est compté.
Il y a longtemps, dans un autre siècle,
et dans une autre vie
(alors nous étions jeunes)
je me suis rendu dans ta patrie,
en Sibérie.
J’étais monté à bord d’un petit biplan
en compagnie d’un général couvert de médailles,
de deux géologues
et d’une paysanne qui portait ses poules et ses œufs
au marché voisin,
à quelques centaines de kilomètres de là…
Nous avons volé entre Bratsk et Oust Illimsk
et l’avion dans les airs jouait aux montagnes russes.
On se serait cru en train de pédaler
sur un vélo volant au milieu du ciel bleu.
En bas, on apercevait à peine
des traces de vie humaine
dans la blancheur de la taïga :
une route ou un camp peut-être,
la neige et la forêt…
Je n’ai pas rencontré Niouchka,
dont tu as chanté la complainte,
Niouchka, la petite bétonnière
du grand chantier du G.E.S.,
la puissante station hydro-électrique,
la fille-mère abandonnée
par un jeune cadre ambitieux
et dont l’enfant fut adopté
par tous les travailleurs du chantier…
Je n’ai pas rencontré Niouchka
mais j’ai marché sur le fleuve Angara
au cœur d’avril.
J’ai trinqué avec des hommes
à l’écorce rude et au cœur tendre
comme le bois du bouleau.
J’ai vu dans la ville pionnière,
les nouveaux mariés
qui se faisaient photographier
sur ce barrage qui était le leur.
Et j’ai croisé des jeunes,
bras dessus-dessous,
qui marchaient dans les rues
en jouant de la guitare.
Et je pouvais croire
que la ville leur appartenait
et que ton pays avait
rendez-vous avec notre avenir.
Mais l’histoire a le secret
des rendez-vous manqués.
Le communisme annoncé,
au détour du chemin, nous a posé un lapin…
Aujourd’hui, l’URSS, qui pendant si longtemps
a porté l’espérance de millions d’exploités
du monde entier, a disparu.
Ses dirigeants n’y croyaient plus
et peut-être ses peuples en avaient-ils assez
de porter à bout de bras l’avenir promis.

3. Du Dégel à la débâcle

Camarade-printemps,
quand les moustaches de plomb sont tombées
et que l’eau des stalactites s’est mise à couler
du nez des statues qui s’étaient figées
dans la pose de l’Histoire,
tu fus le poète du Dégel.
Aujourd’hui
à l’Est comme à l’Ouest
nous sommes tous des poètes de la débâcle
des banquises.
Perdus, comme des esquimaux
isolés sur des blocs de glace à la dérive,
nous pagayons dans un jour polaire sans fin
sur les eaux glacées du calcul égoïste
à la recherche d’un chenal,
d’une voie libre vers l’océan…
Récemment tu as écrit :
« Nous vivions en otages d’un but mensonger.
Maintenant les idées sont défaites comme des lits.
Nous sommes les otages non d’un but,
mais d’une absence de but.
 »

Le capitalisme l’a emporté sur le communisme
mais cette victoire
fut une victoire sans espérance.
Tu as raison 
;les idées sont comme un lit défait
et beaucoup dorment dehors
dans le froid
sans même un drap pour se couvrir…
Si nous sommes coupables
Toi, moi et des millions d’autres,
est-ce d’avoir trop rêvé ?
Avons-nous péché
par excès de poésie ?
Si nous sommes coupables
c’est peut-être de n’avoir pas trouvé
le lieu et la formule
de l’égalité dans la liberté…
Evguéni, ne prêtons pas l’oreille aux popes noirs,
ni aux sermons des serviteurs de l’argent tsar
qui nous répètent à l’envi que rien jamais ne pourra changer.
Vouloir instaurer le paradis sur Terre
et transformer les hommes en saints
fut sans doute l’erreur…
Mais peut-on pour cela accepter
l’Enfer sur la Terre,
ou la boue du Purgatoire quotidien ?
Evguéni, mon frère,
même s’il peut en coûter cher de rêver,
dis-moi que malgré les coups bas
et la gueule de bois de l’Histoire,
les poètes n’ont pas renoncé à rêver.
Dis-moi qu’ils n’ont pas renoncé à penser
qu’il est encore possible,
de faire fondre dans nos verres
le glaçon des cœurs.

4. A bientôt, fraternellement :

Toi et moi
(et quelques milliards de nos semblables)
nous sommes couchés
à moitié endormis, à moitié éveillés
dans un fossé trempé,
près d’une décharge immense,
au milieu des détritus et des violettes.
Sans doute avons-nous un peu trop bu
et peut-être
ne sommes-nous pas encore tout à fait dessoûlés…
Car si nous levons la tête, nous imaginons
- contrairement à ce que prétendent certains prophètes -
que ce que nous voyons briller dans le fond noir du ciel
ce ne sont pas
les projecteurs des miradors
du camp céleste où sont parqués pour l’éternité
les prisonniers de l’humaine condition,
ni les lumières du casino de l’universelle roulette
où il doit toujours y avoir
des gagnants et des perdants,
mais simplement
la grande salle de bal de nos sœurs les étoiles,
la maternité du futur de l’humanité
où nous n’avons pas encore
fini de voyager.

Post-scriptum :

« Comme il est difficile, disais-tu,
de s’endormir sur le globe terrestre »…

La vie est courte…
Mais il peut encore arriver
Que nous nous retrouvions au bord d’un fleuve
(la Seine ou peut-être la Volga 
;et si ce n’est pas nous, d’autres le feront)
un soir où nous ne pourrions pas dormir,
pour partager une vodka
et nous passer de l’un à l’autre une cigarette
(même si nous ne fumons pas)
juste pour partager la volute de fumée
du mirage clair et nécessaire
de ce rêve toujours à refaire
de la fraternité.

* Francis Combes – Dimanche de Pâques, 2013

Un poème d’Evgueni Evtouchenko

Je ne désire posséder rien à moitié !
Je veux la terre entière, et le ciel de surcroît !
Les mers, les fleuves, les torrents
Sont tout à moi et je ne veux rien partager !
Vivre n’est pas pour moi une demi-mesure.
Je suis de taille à recevoir tout de la vie !
Pas de demi-bonheurs !
Pas de demi-malheurs !
Mais je ne veux qu’une moitié de l’oreiller,
Où, délicatement, appuyée sur ta joue,
Etoile minuscule, ô étoile filante !
Une bague scintille à ton doigt.

(traduit par Alain Bosquet, in De la Cité du Oui à la Cité du Non, Grasset 1970).