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Guignolet-Kirsch

S comme socialisme

Le socialisme est devenu l’objet introuvable de la pensée politique française. Non le socialisme en tant que mouvement politique (encore qu’il soit bien mal en point) mais le socialisme en tant que modèle de société censée s’opposer au capitalisme et le dépasser.

Le fait de se dire socialiste n’implique pas que l’on soit pour le socialisme. Au contraire. En cent ans, les socialistes français ont rédigé cinq grandes Déclarations de principes qui sont des textes d’orientations fondamentaux. Dans la dernière, adoptée il y a déjà dix ans, en 2008, les socialistes français entérinaient leur renoncement au socialisme et se prononçaient pour « une économie sociale et écologique de marché, régulée par la puissance publique, ainsi que par les partenaires sociaux ».

Cela ouvrait la voie à la complète conversion au "social-libéralisme" qui s’est amplement confirmée ensuite, notamment sous la présidence Hollande.

Quant aux communistes français (alors que la référence au socialisme reste quasi unanime parmi les autres partis communistes de la planète…), ils l’ont abandonnée il y a déjà plusieurs congrès, reprenant ainsi à leur compte la thèse de notre ami et camarade Lucien Sève pour qui c’est en définitive l’objectif du socialisme qui a empêché d’aller au communisme. Selon l’analyse du philosophe marxiste, sous le socialisme dit "réel", les moyens ont eu tendance à s’ériger en leurs propres fins et ce qui devait conduire au communisme a conduit à son oubli voire à sa négation. Au cours de cette histoire issue d’Octobre 17, l’idée s’est en effet imposée dans le mouvement communiste que le socialisme était une étape clairement définie, ayant ses lois propres. Althusser avait déjà objecté que, contrairement aux thèses des théoriciens soviétiques, le socialisme ne constituait pas un "mode de production" en tant que tel, qui succèderait au capitalisme et précéderait le communisme. C’est au contraire une période de transition et de contradiction pendant laquelle cohabitent et s’opposent le mode de production capitaliste (qui n’a pas perdu tout son empire) et le mode de production collectiviste ou communiste.

Ce distinguo ne relève pas de la discussion byzantine sur le sexe des anges. Il est décisif. L’histoire des premiers plans quinquennaux, sous Staline, la collectivisation à la campagne, la marche forcée au socialisme (qui, à l’époque, répondaient aux vœux d’une grande partie de la société pressée d’en finir avec les contradictions de la NEP) et les succès remportés dans cette période ont certainement contribué à instaurer cette idée d’un mode de production socialiste en tant que tel, ayant ses propres lois économiques…

(Certains ont fait remarquer que cela renouait avec la conception de Kautsky, dominante dans la Deuxième Internationale, du socialisme défini par la propriété collective des moyens de production… et constituant l’objectif final).

L’expérience chinoise, en dépit de ses phases volontaristes, comme le « grand bond en avant », relevait d’une conception différente. Les dirigeants chinois se gardaient de définir la Chine comme déjà "socialiste", et parlaient plutôt d’une « république populaire » où la lutte des classes se poursuivait.

Avec le recul, on peut penser qu’il aurait peut-être mieux valu poursuivre l’expérience de la NEP. Ne pas essayer de supprimer "par décret" la loi de la valeur et du marché, ni l’intégration dans le marché mondial du capitalisme, mais faire que les rapports de production et d’échange socialistes finissent par s’imposer par une efficacité supérieure. Peut-être le sort des révolutions socialistes en aurait-il été différent…

L’expérience actuelle de la Grande NEP chinoise réactualise cette question.

Au lendemain de la révolution d’Octobre, Lénine envisageait l’internationalisation de la révolution et pensait que le passage au communisme, avec le dépérissement de l’État et le dépassement des contradictions du capitalisme, pourrait se faire en l’espace de deux générations. Confrontés à l’expérience du pouvoir, très vite s’est imposée aux bolcheviks la nécessité de construire un État ; et l’objectif du communisme a été renvoyé à plus tard… Selon le théoricien italien Domenico Losurdo, l’histoire du socialisme a été handicapée par ce qu’il considère être une survivance au sein du marxisme de l’idéalisme anarchiste, la croyance dans la possibilité d’en finir avec l’État, les nations, le marché, les religions… (ce qu’il nomme curieusement « l’idéalisme de la praxis »)1.

Et, de fait, l’État, la nation, le marché, voire la religion ont retrouvé, de la Chine à Cuba, droit de cité dans le socialisme…

Est-ce à dire que l’idée du communisme, envisagé comme la fin de l’État, la disparition des classes, des frontières, le dépassement de l’opposition entre le travail manuel et intellectuel, était utopique ? Sans doute pas si l’on veut bien considérer que ces tendances virtuellement communistes se manifestent déjà sous le capitalisme, dans les pays les plus développés… Mais sans doute Losurdo n’a-t-il pas tort quand il taxe d’idéalisme la vision du communisme comme « fin de Histoire ». L’idée d’un futur sans contradictions a certainement fait beaucoup de tort. Non seulement parce qu’elle a conduit à ne pas accorder leur place aux contradictions sous le socialisme (et même à les réprimer, avec les effets que l’on sait sur les libertés et la dégénérescence de la vie publique). Mais aussi parce qu’elle a fait du communisme un horizon qui reculant toujours a fini par épuiser la confiance et l’énergie de la classe ouvrière.

Comme le fait remarquer Samir Amin, la transition socialiste doit s’inscrire dans une longue durée. Manifestement plus longue qu’on pouvait le croire il y a un siècle, au moment de la Révolution d’Octobre. Non seulement pour les pays confrontés aux tâches du rattrapage historique et du développement économique, mais même dans les pays les plus développés où les conditions subjectives du changement semblent loin d’être réunies.

La question du socialisme au XXIe siècle suscite des débats importants parmi les marxistes étrangers (et quelques français). Tony Andréani, par exemple, travaille depuis des années sur les questions posées par le socialisme de (ou avec) marché. Cela le conduit à redéfinir le socialisme à partir de critères en rupture avec les critères anciens et qui mettent au centre la maîtrise sociale de l’économie, les décisions collectives, la planification sociale et écologique, le rôle du crédit public, etc.

Ces questions sont de grand enjeu, non seulement pour la Chine et pour les pays qui se réclament encore du socialisme, mais pour tous ceux qui veulent dépasser le capitalisme. Le problème n’est plus "peut-on construire le socialisme dans un seul pays ? ", mais de savoir s’il est possible de mettre en œuvre des politiques économiques, sociales, culturelles, progressistes, d’orientation socialiste, conformes aux intérêts du peuple, dans le contexte de la mondialisation capitaliste et dans des économies ouvertes. Cela repose dans des termes nouveaux des questions anciennes, comme libre échange ou protectionnisme. Et cela pose aussi des questions nouvelles comme celle de la socialisation du capital, de la souveraineté des États sur la monnaie et le crédit (avec parfois un double système monétaire, comme à Cuba), des formes diverses de propriété collective, des services publics, des biens communs, des coopérations internationales face aux multinationales, mais aussi des droits des salariés et de la démocratie économique. Le socialisme s’identifiant à la perspective de la démocratie économique… laquelle n’est pas le royaume de la liberté, mais la conquête d’une maîtrise sociale sur l’empire de la nécessité. Et par une autre culture, un autre système de valeurs… Il serait du plus grand intérêt, même pour nos luttes immédiates, que les communistes et les progressistes français ne restent pas absents de ces débats. Comme nous y invitait Chavez, dès 2005, il nous faut « inventer le socialisme du XXIe siècle ».

1. Voir par exemple le dernier livre de D. Losurdo : La lutte des classes, une histoire politique et philosophique, éditions Delga.