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Les gâteaux

Face au nouvel arriviste et à Madame Frexit, la gauche d’alternative avec Mélenchon

Dans un paysage politique chaotique, marqué autant par de multiples péripéties que par le manque de débats de fond, quelle boussole pour ceux qui veulent s’émanciper des politiques néolibérales ?

D’abord, souvenons-nous qu’aucune élection présidentielle n’est un long fleuve tranquille. Chaque scrutin cristallise des rapports de force socio-politiques, les accentuent. 2002 : l’échec de la gauche plurielle, Le Pen au second tour et la victoire de Chirac. 2007 : la marginalisation de la gauche d’alternative, le "désir d’avenir" de Ségolène Royal battu par le "travailler plus pour gagner plus" de Sarkozy. 2012 : l’anti-sarkozisme, qui permet à François Hollande de l’emporter en ayant hypocritement prétendu faire la guerre à la finance. Cependant, même si la présidentielle est la seule élection qui continue d’avoir un taux de participation massif (83,7 % en 2007, 79,5 % en 2012), le rapport des citoyens à la politique et aux institutions change.

La distorsion entre le projet historique de la gauche institutionnelle et son exercice du pouvoir a ruiné sa légitimité et défait son influence dans la société. Il faut construire autre chose.

La crise de la représentation, amplifiée au fil des ans, est devenue un phénomène structurel. Le poids électoral de l’extrême-droite et l’influence des logiques sécuritaires et répressives, instrumentalisés par la gauche et par la droite gouvernementales, aussi. La distorsion entre le projet historique de la gauche institutionnelle et son exercice du pouvoir, qui a depuis les années 80 tourné le dos à l’égalité, a ruiné sa légitimité et défait son influence dans la société. Partis politiques transformés en écuries communicantes au service de telle ou telle ambition personnelle, élus déconsidérés, syndicats affaiblis, affaiblissement de l’intervention publique… tout le système démocratique semble se déliter peu à peu, tandis que les formes de démocratie participative restent exsangues et les expériences autogestionnaires à la marge. Ayons en tête ces phénomènes de fond et l’imprévisibilité de la période pour scruter l’actualité politique immédiate.

Le temps des incertitudes

En 2017, rien ne se passe comme prévu. Après l’élimination de Juppé, l’affaiblissement de Fillon - en dépit de la mobilisation de son socle électoral -, avec un feuilleton qui promet encore bien des épisodes. La percée d’Emmanuel Macron, l’abandon de Bayrou et son ralliement à l’ancien ministre de l’Économie, de l’Industrie (sic) et du Numérique de François Hollande (jusqu’au 30 août dernier !). L’élimination d’Hollande puis celle de Valls, la désignation de Hamon lors des primaires du Parti socialiste. EELV qui désigne son candidat lors de la primaire écologiste, sur un projet d’auto-affirmation électorale, puis qui s’efface derrière des négociations législatives. Le PCF tiraillé entre le vote de justesse de ses adhérents en faveur de la candidature Mélenchon et "l’aspiration unitaire" de sa direction. Ainsi, le scrutin se rapproche, mais l’issue est hautement incertaine, pour le moins pire peut-être et pour le meilleur (il n’est pas interdit d’espérer). Reste à envisager ce que peuvent promouvoir, dans ce contexte explosif, les partisans de l’émancipation.

La gauche d’alternative n’a pas intérêt à servir de caution pour limiter la casse et préparer le prochain congrès du Parti socialiste. Cependant, il importe de laisser ouverte la porte d’une recomposition d’ensemble.

Commençons peut-être pas ne pas se laisser embarquer par les appels, parfois sincères parfois manipulateurs, à l’unité, lorsqu’ils consistent à proposer le ralliement de Mélenchon à la candidature Benoît Hamon (et jamais l’inverse). Si elle veut exister demain, la gauche d’alternative n’a franchement pas intérêt à servir de caution pour limiter la casse et préparer le prochain congrès du Parti socialiste, dont elle a au contraire pour tâche historique de s’émanciper. On voit déjà gros comme une maison la tentation consistant à espérer se refaire une santé grâce à une cure d’opposition, au lieu d’affronter le vrai problème de la refondation d’une stratégie d’émancipation et d’un projet politique. Reste qu’il importe en revanche de laisser ouverte la porte d’une recomposition d’ensemble de la gauche, entre les forces de feu le Front de gauche, la France insoumise et les forces du PS qui voudront bien, peut-être, s’en détacher.

Marine Le Pen : une défaite probable…
mais pas certaine

Il fait désordre, lorsqu’on prône la tolérance zéro, d’être concernée comme Madame Frexit par des affaires d’emplois fictifs, de détournement d’argent public et de fraude fiscale.

Marine Le Pen peut boire du petit lait en écoutant les grands médias. Du climat sécuritaire relancé à la suite du viol présumé de Théo Luhaka par un policier, aux affaires de la droite, des divisions dans tous les courants politiques à la crise de l’Union européenne… l’actualité travaille pour elle. Au-delà de la conjoncture, la gauche paie cash l’absence de travail de fond et de mobilisation sur l’avenir des quartiers populaires et du monde rural. Et la droite se fait rogner les ailes, nombre de citoyens préférant l’original des idées xénophobes à ses copies de moins en moins honteuses.

Cependant, contrairement à ce qu’affirment certaines tribunes apeurées, Marine Le Pen continue encore à se heurter à un plafond de verre. Et elle a maintenant plusieurs dossiers qui la plombent sérieusement. D’abord, des casseroles en pagaille. Pour quelqu’un qui revendique d’être hors système, dénonce le laxisme de la Justice et appelle à la tolérance zéro, il fait désordre d’être concernée par des affaires d’emplois fictifs, de détournement d’argent public et de fraude fiscale. Pour le moment, ses électeurs acquis ne semblent pas en faire grand cas, mais pour des électeurs potentiels, on peut imaginer que cela donne : « Tous les mêmes, et elle parmi les autres ! ». Ensuite, Marine Le Pen manque d’idées neuves et elle est contrainte d’osciller sans cesse entre normalisation (pour tenter d’élargir le cercle autour de sa candidature) et besoin de se singulariser sur le registre de l’extrême-droite (d’où sa tentative de réactiver ces jours-ci la pitoyable polémique de l’été dernier sur le burkini).

Avec le refus de l’Europe - elle estimait plaisant, en 2015, d’être surnommée Madame Frexit -, elle tente d’incarner l’exaspération devant l’Union européenne telle qu’elle est. Cependant, elle n’est pas la seule candidate à afficher ce refus, et la crainte du repli et du chaos est forte. De plus, il n’est pas sûr que son soutien à Donald Trump, son admiration pour Vladimir Poutine ou sa compassion à l’égard de Bachar el Assad lui soient profitables pour gagner de nouveaux suffrages. Enfin, comme à chaque scrutin, le FN se heurte à l’énorme problème de la qualité douteuse et de l’isolement des candidats frontistes.

* G.A.

À l’heure où ces lignes sont écrites, on ne sait pas si une partie des éléphants du Parti socialiste - et pas seulement les plus à droite - vont seulement continuer à savonner la planche à Benoît Hamon ou s’ils vont massivement franchir le Rubicon : rejoindre Macron. N’a-t-on pas entendu Claude Bartolone expliquer cette semaine avoir des réserves importantes à l’égard de la campagne du candidat socialiste et craindre le vote FN… Dans tous les cas, Hamon est dans une situation difficile. Soit il réussit à garder les mastodontes du PS à ses côtés, et dans ce cas il embarque avec lui l’ensemble des contradictions du parti dont il est le candidat : sa crédibilité à gauche s’affaiblit. Soit les désaffections se multiplient et dans ce cas, même son ambition de récupérer le Parti socialiste après avoir échoué à être au second tour de la présidentielle n’aura pas de suites. Il peut aussi perdre à gauche, car Mélenchon est une alternative plus claire et plus nette, et perdre à droite, car Macron apparait plus crédible pour gagner.

Le vote Mélenchon : une orientation claire

Pour Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise, la partie s’est compliquée avec la victoire inattendue de Benoît Hamon à la primaire socialiste. Bien sûr, les électorats ne sont pas mécaniquement fusionnables, et les additions des scores des sondages sont à prendre avec des pincettes. Mais l’espace de "conquête électorale" est globalement le même, et il est occupé pour le moment à part à peu près égale par les deux candidats. Les relais et les moyens du PS mis au service de la candidature Hamon prennent a minima quelques points à Mélenchon. Cependant, la candidature de Mélenchon a le grand mérite de porter une vision alternative globale, à la fois non prisonnière des politiques néolibérales de l’Union européenne et ouvrant le champ à la réinvention d’une refondation de la citoyenneté, qu’on l’appelle révolution démocratique ou VIe République. Ce qui conduit certains à espérer une bonne surprise électorale.

Une autre part d’inconnue concerne la dynamique autour de la candidature de Mélenchon. Il en existe une aujourd’hui, essentiellement militante, plutôt large bien qu’inégale sur le territoire. En témoignent notamment une présence importante dans les meetings et réunions publiques, une présence forte sur le Net. Et il y a aussi la qualité de sa candidature : l’intelligence des discours et des textes, l’effort pédagogique (qui rappelle la campagne de 2012), la profusion de thèmes abordés, la variété des supports et l’intérêt de nombreuses initiatives innovantes (qui dépassent 2012). De plus, contrairement à ce que craignaient des militants critiques vis-à-vis de formules problématiques employés par le candidat mi-2016, celui-ci tient à ce jour une orientation globalement correcte.

La candidature de Jean-Luc Mélenchon porte l’idée de construire une gauche d’alternative, un projet de société, en refondant la démocratie. Les débats sur les contenus d’une recomposition ne sont pas derrière nous mais devant.

Mais il y a des "mais". Le premier, déjà évoqué, est que l’affaiblissement de l’impact de l’appel au "vote utile" n’est pas sa disparition (voter Hamon, ou plutôt désormais voter Macron, pour éviter un duel Fillon - Le Pen au second tour). C’est le nouveau chantage autour non pas de l’unité de "la gauche" (celui-ci a duré 15 jours), mais autour du barrage à l’extrême droite. Le second "mais" est que la dynamique est brillamment "mélenchonienne" au lieu d’être mélenchonienne et pluraliste. On ne voit pas la diversité de ceux qui soutiennent Mélenchon, tout est construit avec une très forte personnalisation. On comprend bien l’objectif : parler clair, maîtriser les contenus, contre le risque de messages brouillés par la confusion… leçon tirée de l’expérience du Front de gauche. Mais le bât blesse en termes d’élargissement des soutiens, de fédération de la diversité de ceux qui luttent, permettant notamment de dépasser la question qui plombe : "j’aime" ou "j’aime pas" Mélenchon ? Même les interventions du candidat ne portent pas, ou à la marge, l’idée que se rassemblent là des aspirations, des identités, des expériences, des positions d’une très grande diversité politique. On lit d’ailleurs ces jours-ci que le candidat appelle les drapeaux des organisations qui le soutiennent à se cacher derrière les citoyens le 18 mars, au lieu de dire à tous, citoyens et militants : bienvenue ! Reste qu’il vaut mieux, pour construire demain une gauche d’alternative, le faire sur un socle riche et positif que sur le chaos d’une désagrégation généralisée.

Il vaut mieux, pour construire une alternative durable, le faire sur un socle riche et positif que sur le chaos d’une désagrégation généralisée. La force politique dont nous manquons sera pluraliste, ouverte et non pyramidale ou elle n’existera pas.

Une alternative sociale, écologique
et démocratique, donc !

Tenir bon, d’abord sur le fond du projet. Il faut rompre avec les politiques libérales - néolibérales et social-libérales, qui se ressemblent de plus en plus -, proposer une autre logique économique, écologique et sociale, rompant avec les politiques de l’Union européenne et ses traités. Cela veut dire notamment assumer la nécessité d’une crise positive de l’UE, pour la refonder à partir de nouvelles finalités, et par là même éviter son délitement, déjà engagé. Cela veut dire en finir avec les politiques de réduction des services et des dépenses publics, pour au contraire concevoir l’investissement public comme un puissant facteur de développement économique, social, écologique, éducatif, culturel. Pas simplement avec des politiques de grands travaux - utiles, ceux-là ! -, qui sont déjà d’énormes potentialités de créations d’emplois, mais aussi en considérant les politiques sociales et les dépenses de santé comme des investissements positifs pour la société. La transition énergétique et la sortie du nucléaire, l’investissement pour soutenir les quartiers populaires et le monde rural aujourd’hui en déshérence, le redéploiement industriel ou encore le soutien renforcé à l’éducation et à la recherche sont les moteurs d’une telle alternative.

Législatives : cauchemar en perspective

La focalisation sur le scrutin présidentiel obère souvent une réalité simple : le président élu au soir du 7 mai prochain aura besoin d’une majorité parlementaire pour gouverner. En 2012, François Hollande avait fait 28,6 % au premier tour et le PS (avec ses alliés) 39,8 % au premier tour des législatives. Sarkozy avait obtenu 27,1 % et la droite 34,6 %. Marine Le Pen avait obtenu 17,9 % et le FN 13,6 % à la législative. Mélenchon avait obtenu 11,1 % au premier tour de la présidentielle et le Front de gauche avait ensuite totalisé 6,9 %. Autrement dit, jusqu’à présent, sur la base de leur score élevé au premier tour de la présidentielle, les résultats des candidats présents au second tour étaient toujours amplifiés aux législatives.

Or, pour cette année, une situation très différente peut sortir des scrutins des 11 et 18 juin. En effet, le résultat nécessaire pour figurer au second tour de la présidentielle sera bien moins élevé étant donné l’émiettement des voix à la présidentielle. Et la dispersion des suffrages est susceptible de se retrouver aux législatives. Un effondrement du Parti socialiste, qui était très haut en 2012, est probable, même si on n’en connait évidemment pas l’ampleur. Même si des candidats pro-Macron sont élus ici et là, la droite a de fortes chances d’être souvent en ballotage favorable, puis de l’emporter, soit face aux candidats "de gauche", soit face à l’extrême-droite. Quels que soient les résultats de la France insoumise, du PCF et d’Ensemble !, une chambre très bleue est fort possible, mais, dans ce cas, son caractère composite et ses clivages pourraient poser bien des problèmes de majorité.

* G. A.

Face à la crise de légitimité des institutions et de la représentation politique, la révolution citoyenne. Nous sommes au bout d’un système institutionnel qui contredit de plus en plus les aspirations citoyennes, qui corsète l’innovation sociale au lieu, par exemple, de mettre les révolutions technologiques et informationnelles au service de l’humain. Une conception de la politique meurt, et une autre doit la supplanter, qui inclut un nouveau rapport entre les élus et les citoyens, une citoyenneté beaucoup plus riche, relativisant la place des élections et déplaçant le curseur de la vie politique du côté de l’appropriation citoyenne. Là où le capitalisme apparait désormais comme de plus en plus autoritaire, nous sommes les partisans d’une démocratie transformée.

Une recomposition politique d’ampleur

Pour faire vivre ces fondamentaux, au-delà de la volonté de peser électoralement, nous manquons d’une force politique solide. Une force organisée mais non pyramidale, ouverte, assumant, contre la culture politique du parti-guide, hiérarchisé, professionnalisé, d’être un espace pluraliste. Une force promouvant l’expérimentation citoyenne, dépassant les rapports de domination, de soumission entre forces politiques, syndicats et associations.

Concrètement, au fil des ans, nous avons connu différentes recompositions d’échelle mineures au sein de la gauche d’alternative, parmi lesquels l’expérience du Front de gauche eut le plus d’impact. Mais aucun de ces espaces n’a réussi à élaborer et partager à une échelle de masse une vision commune. Les programmes et autres mesures d’urgence ont toujours fait office d’identité politique, masquant tout un pan essentiel de la construction d’une hégémonie culturelle : un projet qui promeuve des valeurs, des mots puissants, qui porte de l’espoir, projette une utopie au bon sens du mot, c’est-à-dire qui ébauche de nouveaux possibles. Vastes mais enthousiasmantes ambitions !