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Guignolet-Kirsch

R comme revenu universel

Avec sa proposition de revenu universel d’existence Benoît Hamon a relancé une idée qui fait débat depuis un certain temps dans une partie de la gauche, chez les écologistes et aussi du côté des "libéraux". En France, mais aussi à l’étranger puisque, sous des formes et avec des inspirations différentes, ce revenu est pratiqué, testé ou envisagé dans plusieurs pays, comme l’Alaska, la Finlande et, sur une petite échelle, l’Allemagne.

La première raison qui donne une actualité forte à cette idée tient à la montée de la pauvreté et de la précarité, dans les sociétés capitalistes avancées. Comme le dit le proverbe chinois « le filet du Ciel a de larges mailles » et beaucoup passent au travers. Aujourd’hui le "filet" de la protection sociale laisse tomber beaucoup d’individus qui grossissent les rangs des "exclus".

Que chacun reçoive un revenu minimum lui permettant de vivre pour la seule raison qu’il existe, voilà dans ce contexte une idée qui paraît révolutionnaire. C’est une réponse à Richelieu… Un mendiant ayant dit à Richelieu : « Monseigneur, il faut bien que je vive », on rapporte que celui-ci aurait répliqué : « Je n’en vois pas la nécessité ». Le revenu universel est au contraire l’affirmation d’une société où chaque individu est légitime.

La deuxième motivation avancée est celle de la raréfaction du travail. La révolution numérique, l’automation, la robotisation de la production conduiraient à une diminution de l’offre de travail. Ces transformations entraînent un chômage structurel et permanent qui s’ajoute au chômage conjoncturel lié à l’essoufflement d’une croissance fondée sur l’exportation, aux délocalisations, à la concurrence mondialisée.

La libération du travail est, pour Marx, tout à la fois une libération dans le travail et une libération du travail : une libération du travailleur sur son lieu de travail, par la récupération de sa maîtrise sur les moyens de production, le processus et les fins mêmes du travail...

Cette thèse de la fin du travail n’est pas nouvelle. (On la trouve déjà chez Illich). Elle est démentie au plan mondial par l’industrialisation du tiers monde, mais elle a sa pertinence ici. Elle est aujourd’hui réactivée par les tenants de la décroissance et par la prise en compte des impératifs écologiques qui posent la question de la légitimité même de la croissance. Cette thèse se heurte à la tradition marxiste qui accorde au travail et à la production la place centrale dans la société. Mais cette tradition s’est elle-même souvent figée dans un culte du travail. (Comme en témoigne la façon dont a été longtemps mis à l’écart dans le mouvement ouvrier un livre essentiel comme le Droit à la paresse de Lafargue). Pourtant Marx, dans le Capital, avait clairement perçu que la tendance de fond au progrès de la productivité, impulsé par le capitalisme, passait par la réduction de la part du "travail vivant" et l’augmentation de la part du "travail mort", déjà accumulé dans les machines. Ce qui est d’ailleurs à l’origine de la baisse tendancielle du taux de profit et constitue une contradiction du capitalisme qui appelle son dépassement. Le capitalisme fondé sur l’exploitation du travail a pour horizon la fin du travail. La libération du travail est donc, pour Marx, tout à la fois une libération dans le travail et une libération du travail. C’est-à-dire une libération du travailleur sur son lieu de travail, par la récupération de sa maîtrise sur les moyens de production, le processus et les fins mêmes du travail. Mais aussi une libération par la réduction du temps de travail socialement nécessaire qui laisserait plus de temps libre à la vie personnelle, aux loisirs, aux activités créatives, à l’implication dans la vie sociale. Le philosophe marxiste polonais Adam Schaff parlait ainsi du passage nécessaire d’une civilisation du travail à une civilisation des activités.

... Mais aussi une libération par la réduction du temps de travail socialement nécessaire qui laisserait plus de temps libre à la vie personnelle, aux loisirs, aux activités créatives, à l’implication dans la vie sociale.

En déconnectant le revenu et le travail, on peut considérer que l’idée de revenu universel (déjà présente chez André Gorz) est un élément de dépassement du salariat. L’abolition du salariat a longtemps été l’objectif final du travail (et il figurait encore, jusqu’à une période récente dans les statuts de la CGT). Mais l’idée du revenu universel peut être récupérée et dévoyée par le système. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’un de ses promoteurs est Milton Friedman, l’économiste ultra-libéral, inspirateur des Chicago boys. Pour lui, ce revenu doit être volontairement faible (pour ne pas supprimer l’incitation à travailler). Il doit s’accompagner de la suppression de la notion de salaire minimum et permettre une plus grande flexibilité du marché du travail. Dans cette optique, il participe du maintien d’une "armée de réserve" dans laquelle les patrons peuvent puiser et qui permet de maintenir un bas coût du travail. Voire d’une socialisation des salaires, forme nouvelle de la socialisation des pertes dont le libéralisme s’accommode fort bien.

On n’en est pas loin avec l’idée de fusion des minima sociaux de Fillon.

Voire de revenu de base de Manuel Walls et de la fondation Terra Nova.

Dans sa version sociale-démocrate, le revenu universel peut être une tentative de compenser les inégalités et les injustices du système pour éviter les explosions et lui permettre de continuer. Ce qui a été l’effet des réformes et des avancées sociales d’après-guerre. Il s’agirait donc de retrouver une marge de manœuvre pour un nouveau réformisme.

Mais plusieurs questions se posent. Par exemple, le philosophe Luc Ferry (homme de droite mais rationaliste) juge absurde d’un point de vue moral que le fils de milliardaire et le fils de chômeur reçoivent la même somme.

Dans une tribune collective publiée par Le Monde, des économistes qui soutiennent cette idée, comme Thomas Piketty ou Emmanuel Saez, préconisent que son versement soit en effet soumis à des conditions de revenus (moins de 2000 euros par mois).

Mais la question cruciale est celle du financement.

Comment faire sans toucher au grisbi ? On a évalué à environ 400 milliards le coût de la mesure (pour un revenu mensuel d’environ 700 euros). La dépense est considérable (près de six fois ce que rapporte l’impôt sur le revenu). Lutter contre l’évasion fiscale ne peut guère y suffire. L’idée d’une taxe sur les robots, avancée par Benoît Hamon, suscite une levée de boucliers côté patronal. La fondation Génération libre, par exemple, clame que cela peut freiner la robotisation de l’économie française, déjà en retard sur d’autres pays.

Faute de toucher aux profits et à la finance, la montagne risque d’accoucher d’une souris et finir en RSA amélioré, comme le fait remarquer Jean-Luc Mélenchon.

Pourtant, pour donner une vraie crédibilité à cette mesure, il n’y a pas d’autre solution que de prélever sur la valeur ajoutée des entreprises (car on ne peut pas imaginer la faire financer par les ménages). Cela supposerait de modifier la répartition de cette valeur ajoutée entre capital et travail, dans le sens du travail cette fois. Faute de toucher aux profits et à la finance, la montagne risque d’accoucher d’une souris et finir en RSA amélioré, comme le fait remarquer Jean-Luc Mélenchon. (Ce qui ne serait déjà pas à négliger car aujourd’hui le RSA est amputé dès qu’on reprend une activité, alors que l’idée d’un revenu universel implique qu’il soit cumulable avec d’autres revenus).

D’autres pistes sont explorées, dans une optique sans doute plus radicale, même si elles ne bénéficient pas aujourd’hui du même écho.

C’est l’idée avancée depuis plusieurs années par les économistes du PCF d’une sécurité Emploi formation, pour sécuriser les parcours de vie (idée qui vient d’être traduite par une proposition de loi) ou le projet propre à la CGT.

C’est aussi l’idée du "salaire à vie", lié à la reconnaissance d’un statut du producteur, et à la création d’une caisse de salaires gérée par les salariés, défendue par Bernard Friot.

Toutes ces idées témoignent d’une recherche en cours et font espérer des convergences.

Elles supposent toutes qu’il y ait encore du travail et de la production pour financer et posent toutes aussi la question d’une nouvelle maîtrise sociale de l’économie, pour assigner à la production d’autres buts que l’accumulation du profit.