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Tribunes libres

Lénine et Octobre 17

Suite à la contribution de Pierre Zarka sur "2017 et Octobre 1917", dans la rubrique "Cuisine alternative"(n° 312, 27 janvier) , Lucien Sève a adressé à Cerises cette contribution.

Cher-e-s ami-e-s,

De façon exceptionnelle, j’ai à redire sur un article de Pierre Zarka, dont j’apprécie les contributions. Il s’agit de plusieurs de ses assertions concernant Lénine et Octobre 17 dans le deuxième paragraphe de son papier.

1. « La révolution a été pensée sans changement de paradigmes suffisamment étendus. » Formule qui étonne, quand on songe à l’ampleur des transformations révolutionnaires à la fois visées dans tant d'écrits préalables de Lénine et engagés de fait dès les premières semaines après la conquête du pouvoir. « "Tout le pouvoir aux soviets" s’est réduit à la prééminence de l’État [dans les toutes premières années de la révolution ? Le criant problème n’y est-il pas bien plutôt de mettre sur pied un pouvoir ouvrier tant soit peu opératoire ?] et au système représentatif » [de quoi veut-on parler ici ? Paradoxal, le grief classique étant à l'opposé la dissolution en janvier 18 de l'Assemblée constituante, dissolution d'ailleurs légitimée par sa perte presque immédiate de représentativité]. Ces quelques lignes paraissent discutables.

2. « Quant au rapport salarial, Lénine a été un adepte du taylorisme. » Affirmation hautement contestable. Je renvoie à son article (Œuvres, tome 20, p. 156-158, paru en mars 1914) dont le titre dit tout le sens: "Le système Taylor, c’est l’asservissement de l’homme par la machine." L’article est en son entier une analyse dénonciatrice de l’essence capitaliste exploiteuse du système Taylor. Ce qui est vrai, c’est que Lénine, confronté au problème criant de la faible productivité de l’appareil productif russe en général, s’intéresse vivement à ce qui peut rationaliser le travail. Mais (c’est la conclusion de l’article) « avec l’aide des syndicats ouvriers, les commissions ouvrières sauront appliquer ces principes de répartition rationnelle du travail social quand celui-ci aura été délivré de l’asservissement où le tient le capital. » Non, Lénine n’est pas un "adepte" du système Taylor, il en est le premier critique radical. Cette assertion en passant m’apparaît franchement injustifiée.

3. L’objectif aurait été d’emblée « la course au rattrapage des pays capitalistes en se limitant à la répartition des richesses », et cela « aussi bien au début de l’URSS chez Lénine qu’à sa fin... ». Je ne pense pas qu’on puisse produire un seul texte de Lénine allant en ce sens, ni qu’on puisse étayer l’assertion sur des faits quelconques à l’époque de Lénine. Ici comme au point précédent, il est évident que le souci lancinant du jeune pouvoir soviétique est de parer aux effets catastrophiques de la guerre puis de la guerre civile sur la production agricole et industrielle, de rattraper non pas les pays capitalistes mais simplement le niveau de la production russe d’avant 1914, mais cela en en transformant les bases de classe à la campagne comme à la ville, en s’attaquant donc au mode de production et non pas du tout, comme il est dit, « en se limitant à la répartition ». Cette critique du mot d’ordre de rattrapage quantitatif des pays capitalistes, de forte vérité pour ce qui est de l’époque khrouchtchévienne et brejnévienne, me semble tout à fait anachronique et gratuitement critique à propos de la phase léninienne.

En quelques lignes me semblent donc proférées sur la période léninienne de sévères critiques infondées dont l’effet certainement non recherché mais inévitable est de mettre en continuité Lénine et Staline et de crédibiliser ainsi la présentation dominante de l’histoire de l’URSS comme désastreuse dès l’origine. Cela pose à mon sens un problème d’importance au moment où commence l’année du centenaire de la Révolution d’Octobre.

Quelle ligne allons-nous suivre en la matière ? Celle de l’idéologie dominante est prévisible, il n’est que de lire les manuels de référence dus à Nicolas Werth ou Andréa Graziosi – l’URSS était de fondation le type même du pays totalitaire. Conclusion tacite : vouloir sortir du capitalisme ne peut mener qu’à la catastrophe. Je ne propose pas un instant d’opposer à cela une histoire marxiennement édifiante de la Révolution russe. Les moyens existent aujourd’hui de l’écrire en vérité, laquelle est riche de contradictions. Mais la première est justement celle-ci : l’entreprise révolutionnaire de Lénine et des bolchéviks, qui fut d’abord essentiellement profitable aux peuples concernés – sans quoi serait incompréhensible que le nouveau régime, sans aucune aide extérieure, ait pu sortir victorieux de quatre années de guerre civile et d’intervention étrangère impitoyables – s’est heurtée à de tels retards historiques d’ordre culturel aussi bien que matériel qu’elle a été condamnée à un ajournement d’objectifs essentiels – ce fut la NEP –, contrepied stratégique majeur dont, Lénine disparu, est sorti le stalinisme.

Les critiques de Lénine que je conteste comme injustifiées faussent tout le sens de cette histoire. Elle peuvent donner à croire que "le ver était dans le fruit", c’est-à-dire dans la visée révolutionnaire, ou du moins ses "insuffisances", quand bien plutôt le drame de l’histoire soviétique tient au rapport exceptionnellement malaisé entre cette visée et son contexte. Mais soyons clair : défendre l’œuvre hier accomplie par Lénine n’est en rien faire du léninisme la politique d’aujourd’hui. En matière de stratégie comme d’organisation révolutionnaires, le léninisme est, dans les conditions qui sont les nôtres, complètement périmé, il est essentiel de le voir et de le dire – ce qui n’empêche qu’au second degré l’œuvre théorique et pratique de Lénine reste d’un très riche enseignement. Mais autant notre combat anticapitaliste d’aujourd’hui est à concevoir et à mener en des termes entièrement neufs, autant est à mes yeux important de défendre ce que fut l’entreprise léninenne contre une falsification de l’Histoire dont la finalité, fût-ce sans malveillance particulière, est de disqualifier la visée communiste même. Là est l’enjeu majeur qu’à mon sens nous impose pour cette année, à nous qui nous réclamons toujours du communisme, le centenaire de la Révolution d’Octobre.