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Les gâteaux / Culture

La poésie : une éthique, un projet politique

En quoi la poésie est-elle instrument de résistance à l’immobilisation, à l’identitaire normé et enfermant, en quoi est-elle expansion du sens permettant d’autres représentations du monde ? C’est ce que développe Jean-Pierre Siméon, se situant dans la compréhension politique de la poésie.

Le Passeur éditeur, collection Hautes Rives, janvier 2016, 96 p.,  13 €.
Le Passeur éditeur, collection Hautes Rives, janvier 2016, 96 p., 13 €.

Jean-Pierre Siméon, agrégé de Lettres modernes, a été formateur d’enseignants. Auteur de nombreux recueils de poèmes, de romans, de livres pour la jeunesse et de pièces de théâtre, il est actuellement directeur artistique du Printemps des poètes. Ci-dessus, lors de la Rencontre de l’Atelier de Montluçon en décembre 2016.

On a une idée très fausse et largement partagée de ce qu’est la poésie. Cette idée est fondée sur l’expérience qu’on en a et qui, en général, repose sur la rencontre de très peu de poèmes en comparaison de l’immensité du patrimoine poétique universel, des milliards de textes. Il y a des poèmes depuis toujours, dans toutes les civilisations, il n’y a pas une communauté humaine qui n’ait sa poésie - L’idée qu’on s’en fait est donc forcément très restrictive et superficielle. Elle relève en plus d’a priori, de préjugés.

La prise de parole que l’on appelle poème est un type de rapport à l’existence, à la communauté humaine, au destin collectif.

Il y a deux opinions courantes. La première, c’est que la poésie est cette chose charmante, chantonnante, d’une belle musicalité, qu’on admire de loin, parfois un peu mièvre en regard du monde concret dans lequel on est immergé. Et l’autre représentation, complètement à l’opposé, c’est celle d’ un objet bizarre auquel n’auraient accès que quelques initiés ayant le don de comprendre ces choses qui sortent de l’ordinaire, de la compréhension humaine. Il faudrait avoir une sorte de talent divinatoire pour lire comme il le faut Maurice Sève, Maïakovski, Aragon ou Yves Bonnefoy, par exemple.

Ces représentations font qu’on ne va pas à la poésie, qu’elle est hors du social depuis quelques décennies en France - ce n’est pas le cas dans toutes les cultures.

Une manière d’habiter le monde

Je ne vais pas m’étendre davantage sur ces définitions historiques, socio-culturelles, mais bâtir sur cette formule de Georges Perros, un très bon poète de la fin du XXe siècle  : « Le plus beau poème du monde ne sera jamais qu’un pâle reflet de ce qu’est la poésie : une manière d’être, d’habiter, de s’habiter ». C’est capital. Ce que manifestent Rimbaud, de Ritsos, de Whitman…, c’est ce qui apparait dans la prise de parole que l’on appelle poème : une position claire, ferme, et complexe en même temps devant le monde, devant le réel et au cœur du réel. C’est un type de rapport à l’existence, à la communauté humaine, au destin collectif.

Présenter la poésie comme une manière d’être, d’habiter le monde, c’est la définir d’emblée comme une éthique. Définir une manière d’habiter le monde, c’est un projet politique.

Présenter la poésie non comme un supplément d’âme, mais comme une manière d’être, d’habiter le monde, comme un positionnement du point de vue humain, c’est la définir d’emblée comme une éthique. C’est là l’enjeu essentiel : définir une manière d’habiter le monde, c’est un projet politique. Hölderlin, le grand poète allemand, l’avait dit déjà dans une phrase qui porte sur l’orientation que nous donnons à la vie : « Nous cheminons vers le sens si nous habitons en poète sur la terre. » Or, aujourd’hui, nous faisons l’exact contraire et c’est pour cela que nous allons dans le mur, que nous allons vers une sorte de grand suicide politique.

Contre l’avoir et le paraître

Alors que signifie vivre en poète ? C’est l’exact contraire des normes de comportement qu’on nous impose actuellement. Là où la poésie est subversive, c’est qu’elle propose dans la relation à soi, dans la relation au monde, au réel le contraire de ce qui se passe aujourd’hui : la marchandisation du monde occidental qui se développe partout avec la mondialisation, le déni de l’humain, en raison du primat sur l’humain de superstructures économiques, de l’idéologie tout à fait organisée et pensée. Ce qui fait que petit à petit, sans que nous nous en rendions compte, nous sommes vidés de notre humanité.

L’art poétique, c’est l’exact contraire puisque depuis toujours les poètes ne cherchent qu’à fonder dans leur parole un surcroît d’humanité. Nous connaissons la fameuse phrase de Jaurès : « On ne naît pas humain, on le devient ». Vivre en poète sur la terre, c’est simplement se donner pour tâche première, presqu’exclusive – c’est là l’engagement absolu du poète - de devenir plus humain et de comprendre les conditions de cet enjeu : comment on devient plus humain.

Ce qui domine aujourd’hui, c’est l’obsession de l’avoir, la prédominance de la finance, la volonté de pouvoir qui engendre la compétition et la compétitivité, les héros, être plus que les autres, c’est-à-dire la négation de l’autre. Toutes les images, les figures, les idoles qu’on présente à nos yeux et nos oreilles comme enviables, à travers les discours sur la société, nous enjoignent d’être des êtres de pouvoir, d’être toujours un peu plus que l’autre, un peu plus fort, un peu plus savant, plus expert que l’autre.

La profondeur irréductible de chaque être

Tout poème cherche à creuser, à faire apparaître la profondeur irréductible, insolvable, illimitée de chaque être, de chaque chose, chaque évènement, chaque pensée, de chaque sentiment, de chaque phénomène.

C’est ce que récuse fondamentalement tout poème, puisque toute poésie dit d’emblée la relativité de tout savoir, tout poème est l’aveu d’un savoir limité, rien n’est définitivement clos dans un savoir. Dans nos sociétés, il y a l’avoir, le pouvoir et le paraître. La valeur de l’être est définie par le paraître, par ce que l’on sait de l’image. Et l’on juge tout un chacun, toute chose, tout événement sur l’image, sur l’apparence première. Or, depuis le premier temps du premier poème, l’effort du poète, c’est de dépasser la vue première. Donc, dans une société gouvernée par la vue de surface, par l’apparence, où nous lisons le monde au faciès, où nous lisons l’autre au faciès, c’est-à-dire dans une saisie partielle, réductrice, scandaleusement mensongère du réel, dans ce monde la poésie incarne le contraire. Car tout poème cherche ce que le réel ne sert pas d’abord, n’offre pas de lui-même. Tout poème cherche à creuser, à faire apparaître la profondeur irréductible, insolvable, illimitée de chaque être, de chaque chose, de chaque geste, chaque évènement, chaque pensée, de chaque sentiment, de chaque phénomène, comme disent les philosophes. La poésie donne expansion à la chose minime, banale, triviale, la poésie revendique le droit d’y voir, d’y rencontrer, d’y explorer une infinie réalité, au-delà de l’apparence immédiate, au-delà de la définition, de la catégorisation.

Dépasser la peur de l’autre
Étreindre le monde

Recueil de poèmes de J.-P. Siméon dont "Éloge de l’inconnu".
Recueil de poèmes de J.-P. Siméon dont "Éloge de l’inconnu".

Le grand mal de notre temps, c’est l’obsession de la sécurité, de l’assurance, on est dans une grande peur, la peur d’être débordé dans ses frontières. Et tout est fait pour nous infliger cette peur, pour nous la transfuser. Nous avons une peur ontologique, native, première, celle de la solitude, de la perte, de l’abandon, de la catastrophe. Le bébé en fait l’expérience, au premier jour quand il est laissé seul, hors des bras du père ou de la mère, dans un lit, dans une pièce. Nous naissons avec l’appétit, comme l’enfant, de tout voir, les yeux grands ouverts, la volonté terriblement passionnée d’étreindre le monde, et en même temps avec cette peur première de la perte, de la solitude. Et il est très commode de l’exploiter, de fonder sur elle des rapports collectifs : celui qui a peur est facilement asservi, par la peur elle-même, mais asservi aussi aux discours qui prétendaient le protéger du monde. Ce sont tous les discours sécuritaires. Et nous avons tous en nous une demande sécuritaire, la volonté d’être protégés du compliqué, du trouble, de l’inconnu. Nous avons très profondément cette peur en nous, en même temps que nous avons le désir du dépassement, le désir de l’autre, de la nuit, de ce qui trouble.

Les grands processus d’asservissement se jouent à partir de cette réflexion sur la peur individuelle et comment l’exploiter. Dans les sociétés modernes, aujourd’hui, mais aussi dans les décennies ou les siècles précédents. Cette peur première est organisée dans toute société parce qu’elle permet un pouvoir, la main mise sur les consciences, et elle a pour conséquence qu’on se protège symboliquement par ce que j’ai appelé les définitions, les catégorisations, tout ce qui immobilise, et par le souci de l’identité stable, de l’identification. On est aujourd’hui dans une névrose extrême de l’identitaire. Tout doit être associé à une définition, or "définition" veut dire exactement "limitation" (le mot vient du latin fines qui veut dire frontière). Si on vous définit, on vous ferme, on vous finit, on met un contour autour de vous. Or, aujourd’hui, tout est fait pour que nous nous contentions de nos contours, nous et tout objet, toute chose. On peut très facilement définir une chose sur la première vue, sur la première rencontre.

La conscience n’explore
que dans le temps et l’attention

De plus, nous vivons à une époque où le temps a disparu, nous sommes gouvernés par l’accélération majeure du temps – avec l’Internet, le TGV, par exemple. Or, pour aller au-delà de la surface et de la définition rapide de chaque chose et de chaque être, de la définition immédiate, consensuelle, conventionnelle, conforme - le théorème des trois "con" -, il faut obligatoirement du temps. Mais le monde de la marchandisation, le monde capitaliste, fondé sur le principe d’économie, a depuis le XIXe siècle théorisé cette abolition du temps, ce vol du temps. Le temps est la condition indispensable à "la traversée au-delà de l’apparence", c’est-à-dire l’ouverture scrutative de la conscience. Car il n’y a de conscience qui explore, qui interroge, qui ne se contente pas de la première réponse donnée par le faciès et qui développe sa question que dans le temps, que dans ce qu’on appelle très profondément l’attention. Or cette qualité humaine première, qui fonde l’humain et dont tout le monde a le partage, est aujourd’hui la plus ravagée : l’attention.

Cette attention radicale qui engage tout l’être, qui est sans concession, c’est celle de Van Gogh devant le paysage, de Giacometti devant sa matière, de toute personne qui prend le temps de l’arrêt et de l’immobilisation de soi, qui rompt la course éternelle du geste quotidien, de ce continuum, pour y créer une brèche. Et cette brèche, c’est un appel à aller à la profondeur, qui suppose un effort, pour que se mobilise à l’extrême la conscience.

Un combat majeur : le langage

Tout ce que l’on peut décrire des instruments d’oppression individuelle et collective se joue essentiellement dans le langage. Il y a là un combat politique majeur. Or les premiers a avoir eu la conscience de l’oppression possible dans le langage, ce sont les poètes. La première raison de la poésie, c’est de se rebeller devant l’extrême danger du langage à enfermer, à asservir, à subordonner, à se faire l’instrument de la réduction du monde, du connu, du vécu à sa surface émergée, ce qui donne un totalitarisme monde.

Et la poésie permet de comprendre cela. Georges Bataille disait : « Nous n’aurions plus rien d’humain, si le langage en nous devenait tout à fait servile ». Odysseus Elytis, magnifique poète grec, prix Nobel de littérature, postérieur à Yannis Ritsos, le formule autrement : « Là où la montagne dépasse du mot qui la désigne se trouve un poète. » Là où le monde dépasse les mots qui le désignent se trouve la poésie. La poésie sert à nommer, à révéler, à faire agir, à rendre présent à la conscience, à faire apparaitre le monde dans tout ce que le langage ordinaire, normé autorise.

le langage ordinaire n’a comme destination et possibilité que de dire le sens minimum intergénérationnel garanti.

Le langage, à sa naissance, porte, comme tout ce qui est humain, deux choses en même temps, son affirmation et son contraire. Imaginons l’homme qui fonde le langage, cet acte génial fondateur de l’Humanité. Pour simplifier, il y a au départ articulation de quelques sons arbitraires, qui vont être isolés et attachés à l’objet, à une chose : un murmure, un borborygme qui va être reconnu, identifié à la pierre, au rocher, au bâton. Pourquoi cela fonde l’humain ? Parce qu’est inventé plus que le mot : la symbolisation. Ce que je dis n’est pas l’objet, mais le représente. C’est de cela que se déduit ce qui nous fait tous, la mémoire. Ce n’est que parce que je peux nommer l’absent que la mémoire apparait. Et ce n’est que parce que je peux dire l’absent, que je peux dire le passé, le futur. Avant cela, on est "le nez dans la terre", dans une relation animale, rude, sans distance, sans recul, donc sans espoir d’analyse et de compréhension au-delà de la vue et de la sensation premières. En inventant la symbolisation, l’homme invente la mémoire, l’humain, l’histoire, le passé et l’avenir. Et en inventant l’avenir, il invente le projet, une pensée qui se déplace vers l’avant. Mais avec ce langage, il invente aussi la possibilité de la préservation de l’espèce, parce que cela lui permet l’échange individuel et collectif, de s’entendre, de parler ensemble, et donc une entente commune sur le réel.

Le langage premier
nécessaire... et réducteur

Mais pour que ce langage soit efficace, il est une condition absolue, nécessaire... et catastrophique. C’est qu’il soit univoque, qu’il n’y ait pas de malentendu. Le principe de ce langage premier, fondateur du collectif, est d’être réducteur : je parle, je suis compris. Cela permet aujourd’hui encore à chacun d’entre nous d’agir, de prendre le train, de dire "ferme la fenêtre, la porte", etc., c’est-à-dire l’exacte nécessité quotidienne qu’on appelle le pragmatisme, l’organisation de notre champ de vie ordinaire.

Or le principe de cette langue commune, réduite à des sens limités, est aussi délétère, mortifère. Parce que le mot qui est un concept, une représentation abstraite d’une chose concrète, du vécu tangible, ce mot perd la profondeur de l’expérience, l’épaisseur de la vie, la saveur, le parfum, le touché, la mémoire, l’affect, tout ce qu’il a traversé, tout ce qu’il porte en lui d’histoire humaine. Si je dis le mot "arbre", nous nous comprenons, mais le mot arbre perd tout ce que nous avons vécu, chacun, des arbres ; car chacun d’entre nous est riche de milliers d’arbres, ceux que nous avons vus, des cabanes construites, de la branche sur laquelle nous nous sommes appuyés, l’arbre taillé, le tronc sur lequel on pose son épaule. Cette infinie expérience de l’arbre est l’épaisseur du réel, sa profondeur, elle déborde du mot arbre.

Car à chaque instant, l’homme fait de toute chose une infinie réalité, une réalité indéfinie, illimitée. Autant on a besoin des mots, autant les mots perdent l’infinie profondeur de la réalité : ce que nous vivons, ce que nous pensons, ce que nous ont légué nos parents, nos grands-parents, ce que l’enfant nous a révélé, ce sont les sens agis par l’homme, ceux de notre vie, de notre liberté de faire de chaque chose le contraire de ce qu’elle est ou l’indéfini, l’imprévu de ce qu’elle est. Et ça, c’est la poésie. C’est la poésie qui dit la part de l’arbre manquante, la réalité manquante, la part manquante de la langue. C’est pour cela que depuis toujours, depuis l’aube des temps, s’est levé un poète. Le langage a été constitué, organisé et il a organisé le réel comme on le vit aujourd’hui encore dans la nécessité immédiate, univoque – qui est aussi nécessaire. Mais cela "vole le réel". Ce sentiment profond d’être frustré de la vérité du réel, nous l’éprouvons tous les jours, nous le verbalisons, dès l’enfance. Ainsi, sollicités pour formuler notre état d’âme, notre pensée, nous sommes souvent dans l’impossibilité de le faire, "nous n’avons pas les mots pour le dire". Parce que le langage ordinaire n’a comme destination et possibilité que de dire "le sens minimum intergénérationnel garanti".

Bien sûr le langage premier univoque doit être transmis parce qu’il permet l’intégration sociale, mais il faudrait que dès le berceau, dès l’enfance, l’antidote soit aussi donné, le langage impossible qui, au lieu d’être monosémique - un mot un sens -, est un langage inverse, qui tient parole, qui parle, qui ne se contente pas de l’énoncé, qui porte en lui la chair et le sang de l’humain : c’est la différence entre l’énoncé et la parole.

La poésie, déflagration du langage,
nous sauve de la norme

Un langage investi de toute une expérience de vie, et pas seulement de la sienne, subjectivement, de celle de toutes les rencontres, et y compris d’expériences contradictoires à la sienne, c’est un langage neuf. C’est celui que le poète invente par des actes iconoclastes, asociaux, libertaires : il va consciemment, volontairement toucher aux normes du langage, dans toutes ses composantes. D’abord le poète rompt le rythme qui fonde le langage premier, il rompt le code du signal, cette carte des correspondances mot-sens, qui est un asservissement, une subordination du mot au sens prévu, organisé, légitimé. Mais qui légitime le sens d’un mot ? Si l’on peut à la rigueur pour un objet, une chose établir une correspondance, qui, pour une réalité de l’ordre de l’humain, par exemple ce qui relève du sentiment, de la pensée, qui décide du sens ? Il faut penser la constitution idéologique du lexique. Le poète touche au lexique, à la syntaxe, à la composante sonore : c’est une déflagration du langage. Le poète choisit une anormalité consciente. Pourquoi ? Parce que cela nous sauve de la norme, parce que toute normalisation est oppressive, réduit le réel à la catégorie, à la déduction, à l’injonction, à la définition, à l’identité.

Le langage dominant est un implant permanent, qui diffuse à tout instant, tous les jours, par tous les moyens ce que nous avons à comprendre du réel, codifié, légitimé : nous n’avons à comprendre que cela.

Le poète, en créant une langue qui n’est plus monosémique mais devient polysémique, invente un objet bizarre, un langage qui n’a pas de compréhension immédiate. Ce qui nous embête bien aujourd’hui, gouvernés que nous sommes par Wall Street et autres, parce que cela veut dire du temps, une latence entre la chose prononcée et la chose comprise. Le langage ordinaire, celui du discours politique, du Journal de 20h, est compris très vite, immédiatement, et on doit comprendre très vite sinon on est "dévalorisé" dans ses capacités intellectuelles. Le poème, lui, réclame de ne pas être compris, de ne jamais être complètement compris. Le propre de la poésie, c’est de dire aussi ce qui n’est pas limité dans la compréhension, dans la saisie qu’on en a. C’est justement là que la parole est l’exacte vérité, parce que rien de ce qui fonde notre existence n’est définissable, rien n’est définitivement compris. Parce que si c’était le cas, nous n’aurions plus d’avenir. Et c’est bien ce que l’on veut nous faire croire aujourd’hui, c’est ce que le langage dominant veut nous faire croire, nous enjoint de croire. Le langage dominant est un implant permanent, qui diffuse à tout instant, tous les jours, par tous les moyens, comme jamais dans l’histoire de l’Humanité, ce qu’il faut comprendre du réel, ce qui est nécessaire d’en comprendre, codifié, légitimé : nous n’avons à comprendre que cela.

Une parole libre libère
les représentations du monde

Ouvrage de Paul Éluard, préfacé par J.-P. Siméon.
Ouvrage de Paul Éluard, préfacé par J.-P. Siméon.

Depuis toujours, dans toutes les communautés humaines, il y a des gens qui ont inventé un langage impossible, atypique, qui échappe à toutes les injonctions pour dire le réel, parce qu’il a cette volonté d’équivoque du sens, il conditionne une parole libre devant le réel. En poésie, on peut tout dire, je peux dire la neige est rouge et chaude, alors qu’on apprend tous qu’elle blanche et froide. Mais la réalité de la neige, c’est qu’elle est de toutes les couleurs du monde, c’est la réalité de la vie.

Le poète est le garant tout au long de l’histoire humaine d’une liberté insolvable, irréductible dans la langue... peu importe le législateur de la langue, les grammairiens qui existent depuis longtemps. Je me permets de faire ce que je veux avec les mots, avec les rythmes. Et cette libération de la langue a des conséquences cruciales. Car sans les poètes, la pente fatale de la normalisation, la règle des trois cons - conventionnel, consensuel, conforme - aurait dominé sans conteste. Je rappelle la phrase de Georges Bataille énoncée au début : « Nous n’aurions plus rien d’humain si le langage en nous devenait tout à fait servile ». Or, aujourd’hui, le langage est servile et, asservis à un langage servile, nous perdons ipso facto notre humanité… car ce qui fonde l’humain, c’est la capacité à subvertir le langage, à le libérer, parce que libérant le langage, il libère les représentations du monde.

Ce qui fonde l’humain, c’est la capacité à subvertir le langage, à le libérer. Libérant le langage, il libère les représentations du monde. Et s’il y a une autre représentation du monde, alors d’autres mondes sont possibles.

Il a toujours existé à côté du langage normatif, imposé, plusieurs langages, de métiers, d’argot des rues, des langages de rébellion intuitive, implicite, populaire : le principe de la poésie est dans le peuple. C’est ce qu’affirme le livre magnifique d’Eluard, Poésie involontaire et poésie intentionnelle, écrit pendant la guerre, ce qui fait sens. Dans toutes les grandes dictatures, dès l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, quand il y a un régime oppressif, ce sont les poètes qu’on met d’abord en prison ou qu’on assassine : Pinochet au Chili avec Neruda et Victor Jara, Franco avec Lorca, ces hommes qui dégagent pour nous une autre compréhension du monde. Et s’il y a une autre représentation du monde, alors d’autres mondes sont possibles.

Dire que « la poésie sauvera le monde » veut dire vivre dans une alerte permanente, dans une attention qui ne cesse jamais, être comme ces grands créateurs qui ont la volonté absolue de saisie de la vie, de toutes ses composantes, c’est-à-dire sans repos, sans relâchement, sans jamais trahir la vérité contradictoire, d’une complexité illimitée de la vie. Être artiste jusqu’au bout des ongles. Ceci vaut pour le danseur, l’homme ou la femme de théâtre, le plasticien, etc., une sorte d’engagement très profond qui ne tiendra jamais le réel pour clos.

Nous avons besoin de l’art, le moins récupérable, le plus radical et qui touche à l’instrument d’asservissement le plus violent et le plus partagé de la langue.

Donc nous avons besoin non pas d’une petite clause de conscience, nous avons besoin de l’art, le moins récupérable, le plus radical et qui touche à l’instrument d’asservissement le plus violent et le plus partagé de la langue, au coeur de notre pensée. Si on ne pense pas le monde avec les caractéristiques culturelles intransigeantes évoquées, celles qui incarnent la poésie du jour, la rébellion devant l’univocité du sens, la volonté illimitée de récuser l’identité en tout, l’identité fermée, si nous ne prenons pas cela comme point d’appui pour penser une société viable, toutes les autres fatalités économiques, idéologiques, sociales, religieuses, vont nous ramener à des enfermements.

Le seul point d’appui universel, c’est la poésie – c’est pour cela que cela nous intéresse parce qu’elle nous rend co-humain – point d’appui irréductible de la liberté humaine. Et c’est en même temps une exigence. Le grand schéma dominant, c’est l’immobilisation de tout, des comportements dans des modèles, dans des prêts à porter, des prêts à penser réducteurs. Nous sommes dans un monde identitaire qui veut fixer la vie, qui la tue. Or il n’y a de vie que dans le mouvement et il n’y a de pensée et de pensée de la vie que dans le mouvement.

Transcription et synthèse : Michèle Kiintz

La vidéo et l’enregistrement sont disponibles ici.