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L’écologie et l’émancipation dans le même bateau

L’atelier de Montluçon organisait cet automne une rencontre intitulée "Mener ensemble le combat pour l’émancipation et pour l’écologie". Élise Lowy et Stéphane Lavignotte sont intervenus alternativement à partir de leurs expériences. Morceaux choisis.

Stéphane Lavignotte est militant écologiste, ancien journaliste - notamment à Témoignage Chrétien - et actuellement pasteur de l'Église Protestante Unie à la Mission Populaire. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels La décroissance est-elle souhaitable ? Jacques Ellul, l'espérance d'abord, et récemment Les religions sont-elles réactionnaires ?

Pour moi, la rencontre de l'écologie et du mouvement ouvrier d'émancipation est d'abord une histoire familiale. De mon côté paternel, une famille protestante du Sud-Ouest, plutôt issue de la gauche non communiste, avec un grand-père à la SFIO dans les années 30, résistant, puis dans les années 70 proche du PSU et des mouvements régionalistes. Ma famille maternelle, ce sont des Lorrains, ouvriers sur trois générations dans la vallée de la Fensch, qui ont donc subi tous les drames de la sidérurgie avant de s'installer à Château-Salins, autour de la chimie liée au sel. C'est cette double culture qui fait que le sujet d’aujourd’hui, c’est un peu ce que je suis.

Ma culture maternelle est donc celle de l'émancipation ouvrière au XIXe siècle, qui vise à se libérer des diktats traditionnels - l'Église, le châtelain, le patron - , à se libérer de l'ignorance et de conditions de vie indignes (des logements trop petits, la maladie, l'alcoolisme). Le mouvement ouvrier va répondre par l'éducation populaire, par des réseaux scolaires comme par exemple des réseaux protestants chrétiens qui pour certains s'intègreront ensuite dans le système public. Il y a la volonté de faire que les gens habitent dans des conditions dignes - donc les logements sociaux- , puissent avoir plus de revenus, se nourrir correctement, envoyer leurs enfants en colonies de vacances, progresser à l'école. L'émancipation passe, dans une première phase, par ces outils-là.

Avec l'arrivée de la société de consommation, dans les années 1950-60, l'écologie apporte une critique de cette forme d’émancipation. La consommation a été un moyen de s'émanciper de la misère, mais elle a piégé les gens. N’est-on pas aujourd'hui piégé par les objets que l'on accumule  ? Par la voiture, l'écran télé, la publicité qui prétend qu'être heureux, ce n'est plus aller taper le carton au café ou militer dans la section syndicale, mais consommer et consommer ?

Critique de la technique, de la consommation, de l'école, de l'État, l’écologie fait aussi celle de la politique qui, lorsqu'elle n'est plus qu'un professionnalisme, ne permet plus de s’émanciper. Des outils qui, au départ, étaient des outils de l'émancipation, peuvent se retourner contre elle.

L'habitat social a permis de quitter des taudis ou des bidonvilles. Or, cet habitat aussi rentre en crise dans les années 1970-80 pour différentes raisons. L'habitat visé devient la petite maison, le pavtar comme on dit en banlieue, un pavillon avec un petit bout de jardin comme le mien, coincé entre la cité Salvador Allende et la résidence de retraite Ambroise Croizat. On y est bien quand même. Mais on est un peu plus entre soi et un peu moins avec les autres. La technique, qui a permis le progrès social, n'a-t-elle pas pris le pouvoir ? On peut se demander, par exemple quand on gère une ville, si ce sont encore les élus qui décident ou les techniciens. Et quand on veut avoir une politique de l'eau, qui décide, la municipalité ou Veolia, qui dit à l'élu que techniquement, ce n'est pas possible ?

Dès les années 50, l'écologie, avec Jacques Ellul par exemple, porte cette critique. Ces objets qui étaient des outils, n'ont-ils pas, à un moment, pris le pouvoir ? Dans les entreprises ou dans le politique, n'est-ce pas la technique qui a pris le pouvoir sur le politique ? Dans un certain rapport de force politique où le Parti communiste, comme ici, faisait jusqu'à 30 % des voix, dans un rapport de force international qui faisait que le capitalisme redoutait ce qui se passait à l'Est, il y a eu des États qui ont mené des politiques de progrès. Mais, en même temps, l'État ne se met-il pas à écraser les initiatives collectives, la société civile, les syndicats ? Au cours de l’Histoire, en France par exemple, l'État ne va-t-il pas être une machine à niveler la culture, par exemple en éliminant les langues régionales ? Et l'école, qui est en principe porteuse d’émancipation, devient aussi un outil d'éradication de la diversité culturelle. C'est une critique que porte l'écologie , avec Ivan Illich dans Une société sans école.

Critique de la technique, de la consommation, de l'école, de l'État, l’écologie fait aussi celle de la politique qui, lorsqu'elle n'est plus qu'un professionnalisme, ne permet plus de s’émanciper. Ainsi, des outils qui, au départ, étaient des outils de l'émancipation, peuvent se retourner contre elle. C’est une seconde vague dans l’évolution de l'émancipation.

Aujourd'hui, l'écologie a besoin aussi des ressources de la première émancipation. Le risque de l'écologie, quand elle est récupérée par le capitalisme, c'est de devenir uniquement un greenwashing. Par exemple, dans un snack Exki, firme belge divisée en succursales bio, équitable, je demande à la personne qui sert si les salaires aussi sont équitables. Sourire : non, ils ne le sont pas vraiment. Et la discussion s'engage. C'est le manager adjoint, qui m'explique qu'il est coincé entre les patrons qui veulent faire du profit (il leur dégage 70 % de marge) et les salariés qui sont payés à peine le SMIC et doivent payer leur déjeuner,. Ainsi, seule la façade d’Exki est bio et équitable. L’écologie, pour ne pas être récupérée par le capitalisme, a besoin de la forme première d’émancipation : l'anticapitalisme.

Autre exemple. Le risque de l'écologie, c'est l'entre-soi. Ainsi, à l’Ile-Saint-Denis, il y a des initiatives géniales, un atelier d'autoréparation de vélos, des coopératives bio, mais nous sommes entre nous la plupart du temps, entre membres de la classe moyenne blanche. Ce qui nous manque, c'est le lien avec les milieux populaires. Enfin, pour que l'écologie puisse rester force d'émancipation, elle a besoin de la culture d'organisation, de la culture du porte-à-porte, dans les cités HLM, où l’on vend l'Huma toutes les semaines, une culture qui fait que l’émancipation n'est pas un entre-soi bobos blancs mais devient une capacité à s'organiser et à aller voir les gens.

L'écologie, c'est "Moins de biens, plus de liens", un slogan qu’a apporté la décroissance. La question, c'est la qualité des liens. A-t-on des liens qui relèvent de la domination et du préjugé, ou bien des liens qui nous enrichissent, et nous permettent de nous émanciper ?

Un dernière point sur l’émancipation, celui de l’autonomie, dont l’écologie fait la critique. Dans la définition donnée au départ de l'émancipation, il y a l’ambition de s'affranchir d'un lien, d'une entrave, d'un état de dépendance, d'une domination ou d'un préjugé. Ces éléments ne sont pas du même ordre. S'il s'agit de se libérer d'une domination oui, il y a des dominants et des dominés. S'il s'agit de se défendre, de se libérer d'un préjugé, oui. À Gennevilliers, dans les bagarres que nous menons, en première ligne il y a des jeunes femmes avec un foulard, des jeunes femmes musulmanes. Elles représentent 50 % du quartier où nous agissons. Certaines jeunes femmes sont seules, sans enfants. Les hommes les ont quittées ou elles les ont mis dehors parce qu’ils les considéraient comme des esclaves. Et de ces jeunes femmes avec foulard, on dit qu'elles sont dominées ? Il faut se libérer des préjugés.

Il y a problème quand l’émancipation développe une vision de l'autonomie qui est en fait l’individualisme que veut nous vendre le libéralisme économique : je suis tout seul, je consomme tout seul. Ce n'est pas la culture collective, la culture des milieux populaires, où on sait que la richesse est dans les liens. L'écologie, c'est "Moins de biens, plus de liens", un slogan qu’a apporté la décroissance. La question, c'est la qualité des liens. A-t-on des liens qui relèvent de la domination et du préjugé, ou bien des liens qui nous enrichissent, et nous permettent de nous émanciper ? Il y a des liens qui nous entravent et des liens qui nous libèrent. La dépendance est au cœur de la vie, l'enfant est dépendant de ses parents, le parent quand il sera vieux sera dépendant de son enfant. Il y a une dépendance dont on a besoin. C'est la question de l'articulation entre l'autonomie et la dépendance qui peut être émancipatrice.

Il y a donc eu une première phase d’émancipation, puis elle s’est retournée contre elle-même, ce dont l’écologie a fait la critique. Aujourd’hui nous vivons le temps de la rencontre entre émancipation et écologie, celle-ci ayant à nouveau besoin de certains éléments forts de la première émancipation.

Élise Lowy est enseignante en histoire-géographie, spécialisée en sociologie de l'environnement et en sociologie critique du travail. Elle est membre du comité de rédaction de la revue Eco'Rev et du bureau exécutif d'Europe Ecologie les Verts (EELV). Elle affirme « avoir toujours considéré les mobilisations comme un facteur de transformation sociale et écologique ».

Posons la question du comment. Une fois que l'on a fait l’analyse de l'apparition du paradigme écologiste et de ce que cela a changé par rapport à la première émancipation, comment construit-on ensemble, en commun, cette nouvelle émancipation ?

Il faut tout d'abord considérer que les luttes sociales et écologiques sont au cœur du changement social. Il faut pouvoir penser en commun à la fois les luttes, les politiques publiques, mais aussi un troisième élément moins souvent évoqué, que Michelle Dobré appelait la résistance ordinaire. Il s’agit, au quotidien, par des actions locales (les rencontres de l'Atelier en sont un bon exemple), de participer à l’émancipation collective. Il faut toujours penser en commun ce triptyque lutte sociale et écologiste, changement institutionnel et politiques publiques, et la résistance ordinaire.

Sur la dimension du "ensemble", on voit qu'aujourd'hui les cadres classiques, les partis politiques traditionnels, ont une dimension obsolète. Sur la question du lien entre émancipation et écologie, on arrive au bout de ce qu'ont été les appareils traditionnels et l'on a une demande de renouvellement extrêmement forte liée à une transformation du rapport au pouvoir, liée à ce que Jacques Ion appelait un « processus d'individuation », où l'individu demande de plus en plus à avoir son mot à dire par rapport au collectif. Il faut parvenir à renouveler le rapport au politique, sans tomber dans la dérive de l'individualisme, à remettre du politique tout en prenant en compte le fait qu'il y a de nouvelles demandes de reconnaissance de militants qui souhaitent agir différemment.

Les luttes sociales et écologiques sont au cœur du changement social. Il faut pouvoir penser en commun les luttes, les politiques publiques et la résistance ordinaire.

Notamment dans les quartiers populaires, desquels je viens comme Stéphane, avec un double héritage familial communiste et écologiste, on voit cette nécessité de ne plus faire "pour les gens" mais "avec les gens". Construire avec les habitants, avec les citoyens, c'est une dimension extrêmement importante. Et dans les quartiers populaires, ces citoyens aujourd'hui sont divers, ils appartiennent à différentes minorités, des minorités actives, dont Moscovici disait dans Psychologie des minorités actives qu'« elles ont un rôle essentiel à jouer dans cette transformation sociale ». Repenser ce rapport au pouvoir, ce changement social, c'est aussi penser une nouvelle démocratie, c'est-à-dire des éléments fondamentaux comme le non-cumul des mandats, la participation citoyenne, pour que les citoyens puissent construire un autre rapport au politique. C'est essentiel si on veut penser véritablement l'émancipation.

L'autre dimension, c'est la dimension locale, de proximité. Il y a une forme de ras-le-bol par rapport à ce qui peut être vécu comme une forme de bureaucratisation, de technocratie qui déciderait d'en haut pour les citoyens de ce que doit être la société. Il faut donc intégrer le fait que la dimension de proximité doit retrouver sa place et jouer un rôle beaucoup plus important. Et, là aussi, le lien social est essentiel, en particulier dans les quartiers populaires où le gouvernement actuel - mais cela a évidemment commencé bien avant - a accentué le délitement du lien social par les politiques d'austérité, par le fait de couper des subventions aux associations, etc. Ainsi, pour la transformation du rapport au pouvoir, penser ensemble l'émancipation et l'écologie, c'est penser ensemble la reconnaissance du rôle des minorités et une démocratie différente, c'est-à-dire un mode de fonctionnement, des moyens de lutte, un rapport au politique différents.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, l'anthropocène, dans laquelle l'être humain a un rôle essentiel et dominant sur la transformation de la planète Terre. Les ressources sont finies, on se retrouve dans une situation à l'échelle internationale où avec le changement climatique, mais aussi avec la réduction de la biodiversité, on en arrive à la question de la survie de l'humanité à long terme. Comment assurer cette survie ? Cette question n'est pas réservée aux bobos, ce n'est pas une question de bourgeois. Malheureusement, le capitalisme vert a été une forme de récupération de l'écologie. Or, le combat que l'on doit mener en commun pour penser l'émancipation et l'écologie, c'est poser d'abord que notre écologie (je fais référence ici au fameux texte de Gorz Leur écologie et la nôtre) pense incompatible l'écologie et le capitalisme, parce que le capitalisme, c'est la croissance sans fin, ce qui est fondamentalement contradictoire avec la nécessité de préserver l'humain et la planète.

Notre écologie pense incompatible l'écologie et le capitalisme, parce que le capitalisme, c'est la croissance sans fin, ce qui est fondamentalement contradictoire avec la nécessité de préserver l'humain et la planète.

Dans les années 80, aux Etats-Unis, est apparu le concept de justice environnementale, avec des mouvements citoyens des plus pauvres. Les classes populaires se sont mobilisées. Il y a des études sociologiques précises qui montrent que ce sont les plus pauvres qui sont les premières victimes de la catastrophe écologique. On se souvient, par exemple, de Katrina aux États-Unis, en Louisiane, où les plus pauvres, pour la grande majorité noirs, ont été les premières victimes de cette catastrophe. Mais à l'échelle internationale, c'est encore pire. Aujourd'hui, on estime que les migrants environnementaux, qui sont directement la conséquence de la crise écologique majeure, pourraient être 250 millions d'ici 2050. Au Bengladesh, on estime que d'ici 2030 potentiellement 50 millions de personnes vont subir les conséquences des inondations, de la montée du niveau des mers.

On ne peut donc pas penser de manière différenciée la justice sociale et la justice environnementale. On ne peut pas penser de manière déliée l'écologie et l'émancipation. Ce que l'on appelle l'écologie populaire pense en commun le fait qu'il faut d'abord aider les plus pauvres, les classes populaires, à pouvoir affronter les injustices environnementales dont elles sont victimes. Et c'est aussi le cas en France, avec l'amiante par exemple : les cancers environnementaux touchent en priorité les ouvriers. C'est une réalité dont peu de personnes ont conscience parce que tout simplement l'écologie que l'on voit dans les mass-médias est souvent une écologie qui ne porte pas comme premier combat cette nécessité de la justice sociale et le fait que ce sont les plus pauvres, ce sont les ouvriers, les classes populaires qui sont les premières victimes.

Il y a certaines zones où le clivage entre écologistes et communistes a pu se faire sur la question de l'emploi. Par exemple, (à la Hague en Normandie, il y a eu une tension entre des écologistes qui dénonçaient le fait que l'usine pollue, se mobilisaient sur les déchets radioactifs, etc. et en face une résistance sur la question de l'emploi. Il faut à mon avis commencer par sortir de cela. Penser ensemble l'émancipation et l'écologie, cela veut dire sortir de cette fausse idée que ce sont des choses antagoniques. Au contraire, l'écologie peut apporter une alternative, y compris en terme d'emplois. Cela veut dire intégrer une transition réelle, sortir par exemple de l'obsolescence programmée, qui fait partie du système capitaliste qui nous oblige à consommer de plus en plus. C'est une chose que l'on peut porter en commun, et il y en a beaucoup d'autres, sur la question de l'emploi, sur la question de la consommation, qui en réalité unissent les traditions écologistes et les traditions du mouvement ouvrier. Dépasser la fausse opposition entre l'emploi et l'écologie, c'est d'abord pouvoir construire en commun des alternatives.

Ces alternatives existent. Il y a les AMAP, alternatives locales que tout le monde connait, les transports alternatifs. La question du ferroviaire, par exemple, peut unir nos traditions respectives, qui là aussi trouvent une alternative au tout voiture, à la dépendance au pétrole. Et on sait aujourd'hui que le changement climatique est lié à ce système entièrement basé sur le pétrole, tout comme les guerres au Moyen Orient sont aussi liées à la question du pétrole. Cependant, pour construire en commun, des alternatives concrètes, locales, sur la question de la transformation du rapport au pouvoir politique et bien d'autres, il faut casser les cadres actuels, sortir chacun de notre petite tradition. On ne doit pas les abandonner, mais nous devons les fédérer, les faire converger, et construire ensemble pour la suite, pour demain. Parce que là est la mission que l'on doit se donner en commun : lier ensemble les traditions écologistes et les traditions du mouvement communiste pour être en capacité de proposer un nouveau projet alternatif qui pense à la fois la justice sociale et la préservation de la planète.

L'émancipation, ce n'est pas demain, c'est maintenant. On a parlé d'utopie : l'utopie c'est une vision de demain qui est motrice pour aujourd'hui. Mais ce qu'ont amené de manière forte le mouvement ouvrier puis l'écologie, ce sont des changements immédiats : changer la vie ici et maintenant - le PSU parlait d'utopie réaliste. Et l'émancipation peut se réaliser dès maintenant. Les outils que le mouvement ouvrier a inventé au XIXe siècle se réinventent aujourd'hui. Il y a un nouveau développement du mouvement coopératif aujourd'hui, notamment dans l'écologie et dans l'économie sociale et solidaire. Quant au syndicalisme, on a vu que si le syndicalisme fait aussi de la politique quand il s'oppose à la loi travail, il est capable de mettre en route des millions de personnes.

Il s’agit surtout de développer ce que l'on appelle en France l'éducation populaire, ce que les Américains appellent de l'empowerment : faire que les gens gagnent en pouvoir. Les gens qui se croyaient seuls, qui avaient peur d'agir, s'aperçoivent qu'ensemble ils peuvent gagner. Ils étaient écrasés, ils prennent confiance. À chaque étape, on les forme à faire eux-mêmes.

L'émancipation ici et maintenant, c'est finalement se ressaisir de tous ces outils qu'on a dans la culture ouvrière et syndicale et que l'on peut appliquer à tout dans notre vie quotidienne.

C'est aussi penser par soi-même. C'est-à-dire réacquérir une culture militante qui fait qu'on pense par soi-même les problèmes.

Cela illustre vraiment la formule de Marx : « l'émancipation sera l'œuvre des travailleurs par eux-mêmes ».

Lorsque dans une action menée, un élu vient me voir pour parler du problème, je lui réponds que ce n'est pas à moi qu'il faut s'adresser, que les habitants sont là, que c'est avec eux qu'il faut aller discuter, parce que je ne suis qu'un technicien de l'organisation. Je donne des outils aux gens (souvent je leur fais redécouvrir des outils qu'ils connaissent déjà) pour qu'ils le fassent eux-mêmes.

Et donc l'émancipation ici et maintenant, c'est finalement se ressaisir de tous ces outils qu'on a dans la culture ouvrière et syndicale et que l'on peut appliquer à tout dans notre vie quotidienne.

Je termine avec un exemple personnel sur le processus d'empowerment, c'est-à-dire prendre le pouvoir. J'ai commencé à militer en tant que jeune d'un quartier populaire, à Hérouville-Saint-Clair dans la banlieue de Caen, dans une ville où il y avait une forte tradition militante, ouvrière (avec l'usine sidérurgique SMN juste à côté), et une forte population immigrée aussi. Dans le cadre d'ateliers d'écriture organisés à la MJC, à quelques-uns, dont certains qui étaient issus de l'immigration, de milieux très populaires, et n'auraient jamais imaginé que ça pouvait leur être accessible, on a décidé de lancer un magazine en kiosque, Fumigène. Il existe depuis 1999 et il est encore distribué aujourd'hui.

(Notre) parti-pris était de ne montrer que des choses à valoriser de ces quartiers, de contrer le visage négatif donné par les mass-médias, de diffuser les alternatives qui existaient sur place, tout ce qu'il y avait de riche en termes de lien social, d'humanité. Ce magazine, consacré aux cultures urbaines et qui s'assume comme ayant une dimension politique, faisait état de toutes les luttes. Il y avait à la fois des entretiens avec des artistes très divers, mais aussi des entretiens politiques. Le parti-pris qui caractérisait ce magazine, c'était la volonté de ne montrer que des choses à valoriser de ces quartiers, c'est-à-dire de contrer le visage négatif donné par les mass-médias, de diffuser les alternatives qui existaient sur place, tout ce qu'il y avait de riche en termes de lien social, d'humanité.

Nous avons organisé des ateliers d'écriture et les jeunes des quartiers venaient écrire, alors que souvent ils avaient eu des difficultés à l'école. Ils venaient parce qu'ils se sentaient enfin en capacité de faire, parce que c'était ensemble, avec des personnes qui les reconnaissaient comme capables. On a construit ainsi ce magazine, en faisant en sorte que des personnes qui ne se seraient jamais imaginées dans ce rôle se vivent comme journalistes, écrivent des textes, rencontrent des personnes qui pour eux étaient des stars, des personnes qu'ils admiraient.

C'est quelque chose de concret, qui fait partie de mon histoire, et qui a aussi beaucoup marqué mon militantisme. On est là exactement dans le rôle que peut jouer la culture, le lien social. L'émancipation ne peut pas faire un pas sans ces dimensions, il faudra aussi réinvestir beaucoup plus ces champs-là.

Invités d’entrée à dire brièvement ce qu’évoquent pour eux les termes "émancipation" et "écologie", les participants à la rencontre de l’atelier de Montluçon ont proposé de nombreuses pistes :
- en commun nous pouvons changer la société
- réfléchir à ce que nous faisons pour nos enfants
- s'émanciper du diktat de l'économie qui pousse à toujours plus de croissance en détruisant la nature
- la conscience de l'espace et du temps
- l’art de vivre
- le respect et le partage des biens de la planète
- l’émancipation, penser par soi-même ; la culture, la capacité à réfléchir, à s'élever
- l’écologie : on n'a pas le choix, on est obligé d'y aller
- l’écologie, un rêve. Oser l'utopie
- l’écologie = la survie

Transcription : Nadia Pinson. Sélection : Cerises.

La vidéo de la rencontre est ici