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Guignolet-Kirsch

P comme Peuple (le retour)

Nous avons déjà eu l’occasion de dire ce que nous pensions de l’usage actuel du mot "populisme". Le plus souvent encore, il est utilisé en mauvaise part, comme un synonyme de "démagogie", pour discréditer celui qui en est qualifié. "Populiste" est effectivement devenu un terme confusionniste et commode qui permet de mettre dans un même sac tous ceux qui s’opposent au "système" actuel, que ce soit à partir d’un point de vue réactionnaire, pro-capitaliste et xénophobe ou, au contraire, dans une perspective progressiste, socialiste et internationaliste.

Dans cette acception journalistique et moderne du mot populisme, on est très loin de toute référence au "populisme russe", et aux militants de la Narodnaïa Volia, dont le frère de Lénine, qui avaient tenté de tuer Alexandre III pour instaurer une démocratie paysanne. Très loin aussi du mouvement littéraire français illustré par des écrivains comme Louis Guilloux ou Eugène Dabit, qui sont des romanciers du peuple.

Le fait nouveau est que ce terme commence à être retourné et à changer de sens. Un peu comme le terme "Impressionniste", utilisé avec dérision par le critique du Charivari à propos d’un tableau de Manet, avait pu être repris par les peintres qu’il visait et leur servir de drapeau…

On voit ainsi apparaitre un populisme progressiste, voire révolutionnaire qui se revendique en tant que tel, en Amérique latine, d’abord, avec le chavisme, et ici, avec la candidature de Mélenchon et les écrits de la philosophe Chantal Mouffe qui, dans un article d’avril 2016, dans Le Monde, se prononçait pour un populisme de gauche. Chantal Mouffe, universitaire belge enseignant à Westminster, proche de Podemos, se situe dans ce qu’on a appelé le post-marxisme. Elle reproche aux marxistes classiques de s’en tenir à une conception déterministe de l’Histoire, surestimant l’économie et la sociologie et sous-estimant la politique. Selon sa conception "agonistique", la politique se définit par le conflit. La recherche du consensus à tout prix a tué la gauche. Pour donner vie à la notion gramscienne d’hégémonie, il faut désigner les adversaires, renouer avec la passion, et s’engager dans la voie d’une démocratie radicale assumant le conflit. C’est une question de fond et aussi de style.

Tout cela est bien en effet à l’opposé de la tiédeur et de la sagesse, non seulement de la social-démocratie, mais d’un communisme qui semble souvent ne plus être que l’ombre de lui-même et qui parait bien en peine de susciter élan et enthousiasme.

Il est clair que la crise actuelle de la démocratie et de la politique procède de la mise à l’écart du peuple des décisions qui le concernent.

Cela annonce-t-il un retour du peuple sur la scène ?

Il est clair que la crise actuelle de la démocratie et de la politique procède de la mise à l’écart du peuple des décisions qui le concernent. Quand les hommes politiques, quelles que soient leurs étiquettes, une fois au pouvoir, appliquent "l’agenda" des milieux patronaux et financiers et n’hésitent pas à piétiner leurs engagements électoraux, il ne faut pas s’étonner que le peuple se détourne de la politique.

Et pour réactiver la démocratie, il est tout aussi clair qu’il faut que le peuple redevienne non pas le "bon sujet" de ceux qui règnent, mais le sujet véritable de la politique et l’acteur de sa propre histoire.

Mais qu’est-ce que le peuple ?

De manière significative, le mot "peuple" est une entrée qui ne figurait pas dans le si précieux Dictionnaire critique du marxisme, de Labica et Bensussan.

Pourtant, la tradition marxiste s’est confrontée à plusieurs moments essentiels à la nécessité de donner une définition de la notion de peuple.

Lénine, tout d’abord, dans sa polémique avec les "populistes officiels" qui avaient rompu avec la stratégie terroriste des débuts et opté pour le réformisme. Lénine explique que la Russie s’est engagée dans la voie capitaliste et que les idées marxistes et prolétariennes y ont donc toute leur place. Mais de cette confrontation, il tire l’idée du caractère essentiel d’une alliance entre ouvriers et paysans que symbolise l’union du marteau et de la faucille.

Celui qui fait vraiment du peuple un concept clef, c’est Mao. Mao ne fait pas l’impasse sur l’analyse de classe, mais son objectif est l’union du peuple. Il y revient en permanence (à propos de la "guerre populaire", des "contradictions au sein du peuple" ou avec le mot d’ordre "servir le peuple"). C’est évidemment lié à la faiblesse de la classe ouvrière dans la Chine de l’époque, au poids ultra majoritaire de la paysannerie et à la situation contradictoire de la bourgeoisie nationale (dont il cherche aussi à se faire une alliée). Dans ces conditions, la révolution ne peut être que paysanne, populaire et nationale.

Cette prise en compte de la réalité, aux côtés de la classe ouvrière, du peuple paysan et de la petite bourgeoisie est aussi ce qui a marqué le Front populaire et pendant longtemps, l’identité du PCF.

Aujourd’hui, en France, le poids numérique de la paysannerie est devenu très faible. (Les paysans forment 3, 6 % de la population active et le nombre d’exploitations agricoles ne cesse de diminuer). Les "couches moyennes" sont devenues prépondérantes… Pour l’essentiel, ce n’est plus la petite bourgeoisie des artisans et petits propriétaires, ce sont les nouvelles couches salariées, d’employés, de travailleurs des services, de cadres, de professions intellectuelles… Avec plus de 80 % de salariés, le peuple est aujourd’hui très majoritairement composé de prolétaires, au sens où l’entendait Marx (ceux qui doivent vendre leur force de travail). Mais ce sont des prolétaires qui s’ignorent… Et le prolétariat moderne, au lieu d’être industriel et concentré comme celui d’hier, est largement post-industriel et atomisé. La progression de la dimension intellectuelle du travail, le caractère plus individualisé des "moyens de production" informatiques, la précarité et la mobilité rendent plus incertain le rapport à une classe sociale clairement identifiée. L’aspiration à l’épanouissement personnel et à la liberté individuelle va dans le même sens.

Mais que l’on soit ouvrier d’usine, infirmière, enseignant, "prolétaire des ordinateurs" ou artiste qui galère, on peut se sentir et on se sent spontanément du peuple.

En France, la notion de peuple a un contenu politique inauguré par la Révolution française. Le peuple se définit par opposition aux privilégiés.

L’idée progressiste et révolutionnaire susceptible de fédérer est une idée politique, d’abord, mais porteuse d’un projet de société.

Désigner l’anti-peuple est décisif pour définir le peuple. Pour le discours d’extrême-droite, le peuple français est opposé pêle-mêle à une partie des "élites" et à une partie des pauvres eux-mêmes, les immigrés, les réfugiés, les assistés… À cet égard, on peut dire que le Front national divise le peuple. Il se veut le nouveau parti des ouvriers, mais il divise la classe ouvrière.

À l’opposé, dire les noms des milliardaires, des puissants d’aujourd’hui qui dominent la société, comme le fait Mélenchon dans sa campagne (et comme le faisait Marchais à son époque) est des plus salutaires. Le capitalisme aimerait se faire passer pour une "société anonyme à responsabilité limitée"… Dire qui se cache derrière ces abstractions est indispensable pour définir l’adversaire. Avec eux, pas de "France en commun"… C’est une condition de la résurgence d’une conscience politique populaire.

Mais être contre ne suffit pas. Il faut aussi faire émerger un projet fédérateur et lui donner un nom. Ce projet aujourd’hui ne peut guère être celui de la société communiste, dont la perspective reste notre horizon, mais un horizon qui doit être redéfini.

L’idée progressiste et révolutionnaire susceptible de fédérer est une idée politique, d’abord, mais porteuse d’un projet de société. C’est l’idée d’une république sociale, écologique et vraiment démocratique.

Enfin, pour que la notion de "peuple" redevienne progressiste (et non réactionnaire), il faut en avoir une vue internationaliste. L’idée non pas d’un peuple ethnique mais d’un peuple-monde, accueillant aux autres peuples et solidaire du destin de la planète.

* sur la place du concept de peuple dans l’histoire de la philosophie politique, voir les travaux du G.E.M.R., (le Groupe d’études pour un matérialisme rationnel) publiés au Temps des Cerises, sous la direction d’Yves Vargas.