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Guignolet-Kirsch

P comme Parti (question toujours posée)

Aujourd’hui, c’est un pont-aux-ânes que de parler de la désaffection des Français envers les partis. Le phénomène touche autant les partis qui combattent le système (notion sur laquelle il faudra revenir) que ceux qui le défendent. Et il n’est pas circonscrit à la France. Un peu partout, les progressistes sont orphelins de leurs organisations anciennes et à la recherche, comme aurait dit Rimbaud, « du lieu et de la formule ».

Sans doute, cette désaffection est-elle la rançon de l’insuccès. Fidel Castro disait qu’un révolutionnaire doit faire la révolution. Dès lors qu’il ne la fait pas, en s’installant dans l’opposition, il est menacé de se perdre… C’est la critique que Pasolini adressait au PCI. Au moment même où celui-ci connaissait ses plus grands succès électoraux, Pasolini pensait qu’il renonçait à la révolution et abandonnait les jeunes prolétaires, ce qui allait nourrir la vague de terrorisme qu’a connue l’Italie.

Beaucoup évidemment se sont interrogés sur ce qui dans la "forme parti" a pu conduire finalement à cette impasse (tant à l’Ouest qu’à l’Est). Cette réflexion est légitime et la question est toujours posée, tant pour ceux qui sont toujours "au parti" que pour ceux qui l’ont quitté.

Dans le monde d’aujourd’hui, confronté à la complexité des questions, l’élaboration des idées ne peut pas se faire en vase clos et ne peut être le fait d’un parti seul.

On a vu comment dans le Manifeste, qui s’intitule d’ailleurs Manifeste du parti communiste, celui-ci était conçu non comme une structure séparée, mais, à la fois, comme « l’organisation du prolétariat en classe, et donc en parti » et comme la « fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays ». Ces deux formulations sont évidemment contradictoires ; elles expriment une contradiction bien réelle censée se résoudre dans la pratique politique par la capacité de la "fraction" à conquérir l’hégémonie et à s’ériger en "classe".

C’est ce qu’ont essayé de faire l’AIT, puis la IIe Internationale, dans une stratégie de conquête du pouvoir par la voie parlementaire. Ce fut aussi l’objectif de la IIIe Internationale qui se proposait d’« en finir avec les partis socialistes de pure propagande et d’enrôlement qui ont fait leur temps ». Tirant les leçons de l’échec de la social-démocratie, les bolcheviks ont créé des partis de type nouveau, qui subordonnaient l’activité parlementaire à l’action politique de masse. Dans les circonstances de la guerre et de la Révolution, cela a poussé à concevoir les partis comme des armées. Le IIIe Congrès de l’Internationale communiste, en juin 1921, dans ses thèses sur la structure et la méthode des partis communistes les définit comme « l’armée dirigeante du prolétariat ».

Le "centralisme démocratique", notion déjà présente dans la social-démocratie allemande, est reprise par Lénine pour tenter d’unifier un parti encore faible et composé de groupes divers. Il doit permettre de conjuguer la liberté de discussion et l’unité d’action dans l’application des décisions majoritaires. On sait comment, par la suite, ce principe a favorisé la dérive autoritaire sous Staline. Sans doute, la suspension, "provisoire", du droit de tendance lors du Xe Congrès du parti bolchevique a-t-elle joué de manière décisive dans cette évolution, en aboutissant en pratique à interdire, puis à criminaliser toute opinion contraire à celles de la direction.

(Au départ, il y a dans cette conception l’idée que la politique a une base scientifique, le "socialisme scientifique", et que la position juste doit prévaloir. Mais il semble bien que la politique reste aussi un art… et si le socialisme est "scientifique", il relève d’une science très expérimentale, qui ne peut se passer du débat et de la contradiction).

Dans un contexte qui n’est plus celui de la lutte armée mais du débat politique public, le fonctionnement des partis devait évidemment évoluer. Mais la conception russe a durablement marqué le mouvement.

Des formules comme "le parti n’est pas un club de discussion" le montrent. (Alors qu’en France, les clubs ont joué un si grand rôle lors de la Révolution…) Bien sûr, parler ne suffit pas. Surtout si on reste entre soi. Mais parler à tous et avec tous, c’est déjà agir, c’est même la seule action qui vaille. À condition d’avoir quelque chose à dire…

Au moment de la première Ligue, dans la Profession de foi communiste à laquelle Marx et Engels ont contribué, il était dit que le moyen de l’action était "L’instruction et l’union du prolétariat". Les termes ont pu changer, mais la question demeure.

Les idées d’avant-garde, celles qui sont susceptibles de changer le monde, (...) font leur chemin dans un mouvement de la société, dans les luttes sociales, écologiques, culturelles, contre le racisme et la guerre, pour l’égalité des genres

Dès lors que la lutte politique passe prioritairement par la lutte des idées, il faut que le parti soit producteur d’idées et qu’il fonctionne véritablement comme un "intellectuel collectif". Nous avons un jour heurté un camarade tout à fait estimable (François Colpin) lors d’une discussion où nous avions affirmé que le parti de la classe ouvrière devait être et apparaître comme le lieu le plus intelligent de la société française. Et que ce n’était pas le cas, la bourgeoisie ayant une longueur d’avance dans ce domaine sur nous. Aujourd’hui, un parti qui se voudrait révolutionnaire devrait fonctionner comme une université populaire ouverte et permanente, où ceux qui enseignent apprennent aussi de ceux qui apprennent, comme le souhaitait Brecht.

Dans le monde d’aujourd’hui, confronté à la complexité des questions, l’élaboration des idées ne peut pas se faire en vase clos et ne peut être le fait d’un parti seul. Les idées d’avant-garde, celles qui sont susceptibles de changer le monde, ne naissent pas isolément dans quelques têtes. Elles font leur chemin dans un mouvement de la société, dans les luttes sociales, écologiques, culturelles, contre le racisme et la guerre, pour l’égalité des genres… La multitude actuelle des associations et mouvements n’est sans doute pas de ce point de vue un handicap mais plutôt une chance. La grande synthèse dont nous avons besoin ne peut naître que d’un dialogue au sein de ce mouvement, pour faire prévaloir le point de vue le plus conforme aux intérêts de l’ensemble du mouvement.

Mais la fonction d’auto-éducation du mouvement populaire, qu’envisageait Marx et après lui notamment Gramsci, (et où ils assignaient aux communistes un rôle essentiel) n’est pas qu’une fonction d’élaboration des idées.

S’il y a quelque chose à retenir, dans cette période anniversaire de la Révolution d’Octobre, c’est que pour changer le monde on ne peut pas renoncer à ce que les cuisinières dirigent les affaires de l’État.

Le grand apport des partis communistes classiques, c’est qu’ils ont été pour plusieurs générations un formidable outil d’éducation et de promotion de militants issus de la classe ouvrière, de la paysannerie, des couches les plus populaires.

La grande synthèse dont nous avons besoin ne peut naître que d’un dialogue au sein de ce mouvement, pour faire prévaloir le point de vue le plus conforme aux intérêts de l’ensemble du mouvement.

Certes, la conception des "révolutionnaires professionnels" et la primauté donnée à l’organisation ont conduit à créer un certain type de militant suiviste, d’ « intellectuel bureaucratique », comme le notait Maurice Moissonnier dans le Dictionnaire critique du Marxisme1. Mais il reste que ces partis ont joué un rôle non seulement tribunicien mais aussi de formation d’’intellectuels organiques" capables de tenir tête à ceux de la bourgeoisie.

Si l’on en juge par la composition actuelle des instances dirigeantes du PCF ou de ses élus et si l’on regarde la place des ouvriers, des femmes salariées, des chômeurs, des immigrés, on doit constater que ce n’est plus le cas.

Or, les autres groupes et mouvements qui se situent actuellement dans cet espace politique de la gauche anticapitaliste ne semblent pas en mesure de prendre le relai. Pour jouer ce rôle d’éducation populaire il faut à fois une théorie, mais aussi une organisation avec des structures de base, type cellules ou autres, qui permettent à tous, et pas seulement à ceux qui ont la parole facile, de jouer un rôle politique actif.

Par-delà les élections, cette question de la représentation politique du prolétariat, tel qu’il est aujourd’hui, est sans doute la question politique de la période à venir.

1. Dictionnaire critique du marxisme, sous la direction de Georges Labica et Gérard Bensussan, Quadrige/ Presses Universitaires de France, 1ère édition 1982, rééd. 1999.