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Hommage

Penser… avec Lucien Sève

En ouverture du colloque des 9 et 10 décembre 2016, "Philosophie, anthropologie, émancipation : autour de Lucien Sève", celui-ci a adressé aux participant-e-s ce message.

Penser avec Marx : fruit d’une lecture  et relecture de Marx sur toute une vie,  trois volumes ont paru en 2004, 2008 et 2014. Le dernier tome de la tétralogie, Communisme, est en cours de rédaction.
Penser avec Marx : fruit d’une lecture et relecture de Marx sur toute une vie, trois volumes ont paru en 2004, 2008 et 2014. Le dernier tome de la tétralogie, Communisme, est en cours de rédaction.

Cher-e-s ami-e-s,

Avant que ne commencent vos échanges, permettez que de loin je vous dise en peu de mots l’émotion extrême que me cause la tenue de ce colloque, à ce moment de vie éprouvant où le zéro par lequel se termine mon numéro d’anniversaire est de sens lourd... C’est pourquoi ma gratitude aussi est extrême envers ses initiateurs et organisateurs, la Fondation Gabriel Péri, les Séminaires "Marxismes au XXIe siècle" et "Lectures de Marx", les Éditions sociales et La Dispute, appellations derrière lesquelles s’activent nombre d’amis pour moi très chers.

Ma gratitude va du même mouvement à vous qui allez penser ensemble en débattant sur des questions que j’ai hautement à cœur, vous aux semaines chargées qui avez pris et allez prendre le temps de tenir colloque à ce sujet. Croyez que je mesure le prix d’une initiative de cette sorte dont l’intérêt déborde de bien loin l’occasion qu’elle marque, mais que je n’en ressens pas moins comme de grande générosité. J’en suis inexprimablement touché.

Et d’autant plus que la première journée se tient rue d’Ulm, dans cette École où j’entrai il y a soixante-et-onze ans, en ce moment inoubliable où l’Armée rouge venait de prendre Berlin, Hitler de se suicider dans son bunker, ce moment où j’ai appris de façon définitive que le pire n’est pas éternel, le meilleur toujours possible si on sait assez se battre pour qu’il advienne. Première journée qui plus est dans cette Salle des Actes chargée pour moi de tant de souvenirs à nouer la gorge, située presque à l’aplomb de ce qui était alors l’appartement de Louis Althusser, et où j’ai entendu tant d’invités éminents dans l’ordre de la pensée ou de l’action, où j’ai par exemple vu et entendu pour la première fois Louis Aragon venu nous entretenir de poésie peu après qu’il eût écrit La Diane française, où j’ai pour la première fois, jeune insolent1, parlé avec lui... Les paroles de cette journée vont voler dans une salle qui en est un extraordinaire impalpable musée.

Vous avez bien compris que je ne pouvais être parmi vous. La nature de ce colloque a été définie de la bonne façon : non pas hommage à un quidam parce que son anniversaire dit son très grand âge, chose sans intérêt général qui peut relever d’un sympathique apéritif, mais longue occasion de confronter des idées sur des sujets de vaste portée et de haut enjeu. Ont été retenues à ce titre des questions sur lesquelles j’ai longuement travaillé, et vous aussi, qui allez, chacune et chacun à sa façon, faire état de vos propres recherches et points de vue. Ne manqueront pas bien sûr d’apparaitre au passage de notables différences, voire de foncières divergences avec ce qu’au même sujet j’ai pu penser et écrire. C’est justement là l’intérêt de pareille initiative : un colloque critique. Mais il a ses exigences. Car l’entière liberté du jugement touchant à la pensée d’autrui est chose des plus farouches. Elle exige la prise de distance mentale sans façons avec l’autre, ce à quoi contrevient forcément plus ou moins sa présence physique. Aussi bien ce genre de colloque où est impliquée une œuvre individuelle se tient-il d’ordinaire à titre posthume, l’intéressé étant absent par hypothèse. Les caprices de la longévité font que dans le cas présent m’incombe l’évident devoir d’absence volontaire.

Soyez assurés que je prendrai connaissance de vos propos avec la plus reconnaissante attention. Quand on travaille et publie depuis quelque soixante ans, avançant des vues peut-être téméraires sur des questions d’aussi grand enjeu que la dialecticité générale de la nature, les logiques de la personnalité, la portée historique de l’aliénation, la bioéthique du respect de la personne, l’actualité de la visée communiste marxienne, et quelques autres, à la veille de disparaitre on s’interroge avec quelque solennelle sincérité sur le point de savoir si l’on a produit en tout cela œuvre qui vaille. Étant donné que fort peu a été écrit qui m’apporte réponse autre que mienne à ma question, je serai d’autant plus réceptif à ce qui se dégagera fût-ce indirectement de vos échanges, et comme j’ai la chance insigne de pouvoir encore beaucoup travailler, j’espère même être en mesure d’en tenir compte.

1 Note rajoutée après coup au texte qui a été lu au colloque. Pourquoi ai-je dit « jeune insolent » ? Déjà en 1945-46 (à mon souvenir c’est dans cet hiver-là qu’Aragon est venu faire sa causerie sur la poésie), j‘étais un lecteur assidu de l’Histoire du surréalisme de Maurice Nadeau, parue en 1945, avant le volume de Documents surréalistes. Et grâce à cette histoire je connaissais nombre de textes très iconoclastes du jeune Aragon, de « Moscou-la gâteuse », écrit antisoviétique crypto-trotskiste, à « Feu sur les ours savants de la social-démocratie ! », qui se passe de commentaire, en passant par des textes très "anti-patriotards" (Aragon avait fait la guerre de 14 et savait de quoi il parlait...). Quand donc dans son exposé, ayant valorisé la poésie très « patriotique » de la Résistance dont il avait été un fleuron, il avait ajouté que pour autant il « ne reniait rien » de ce qu’il avait écrit dans sa prime jeunesse surréaliste, j’avais été saisi de l’envie de l’interpeller un peu vivement à ce sujet – il était souvent accusé alors par les anticommunistes de tout bord de palinodie, et je suivais sans esprit critique... N’osant pas l’attaquer dans une question publique, j’attendis le moment où il allait sortir pour lui dire, près de la porte de la Salle des Actes, d’un petit ton insolent : « Vous avez dit que vous ne reniez rien... pas même "Bordel pour bordel, j’aime mieux le métro, c’est plus gai, et puis c’est plus chaud" ? » – je n’avais pas eu le culot de lui citer des choses comme celles que j’ai rappelées plus haut. Un peu interloqué d’abord, il s‘est vite ressaisi pour me rétorquer : « Pas même cela... Mais il y a bien pire, dans ce que j’ai écrit alors... », et, d’un ton à son tour très insolent, il me lança : « Vous ne connaissez pas vos classiques, jeune homme ! ».J’ai regretté de m’en être tenu à "Bordel pour bordel"...