Qui sommes-nous ? Charte du site Participer S'abonner Soutenir Liens

Appel

Horizons d'émancipation

La 4 de couv'

Note d'actualité

Sur le plateau

Rubriques

Altercommunisme

SE FÉDÉRER POUR L'ÉMANCIPATION

Altercommunistes

Séquences

Cerises

Sélection

Imprimer cet article

Les gâteaux

Contribution à un nouveau projet de société, d’économie et de culture

Quels sont les réalités et les enjeux de "l’économie des travailleurs" ? Benoît Borrits et Richard Neuville1 participaient à la 2e Rencontre euro-méditerranéenne de ce réseau  : compte-rendu, document et entretiens.

La deuxième rencontre euro-méditerranéenne de "L’Économie des travailleur-se-s" s'est tenue à Thessalonique, dans les locaux de l'usine autogérée de VioMe du 28 au 30 octobre 2016. Le choix du lieu avait été adopté au consensus au sein du réseau européen au printemps dernier compte tenu du contexte sociopolitique de la Grèce, mais également du caractère emblématique et symbolique de l'expérience de cette usine.

VioMe : un autre mode
de production est possible

En effet, les travailleurs et travailleuses de VioMe occupent les locaux de l'usine depuis 2011 et ont relancé la production de produits ménagers (savons, détergents) ; aujourd'hui la production se poursuit, malgré les tentatives de mise en vente aux enchères de l’infrastructure par les propriétaires "légaux", mais la mobilisation des VioMe est jusqu'à présent parvenue à y faire obstacle, comme tout récemment encore en octobre. Les travailleuses et travailleurs de VioMe ont également mis en place un véritable modèle autogestionnaire : décisions collectives en assemblées générales, réseaux de soutien et de distribution solidaires, création au sein même de l’usine d’un dispensaire social autogéré. C'est ainsi que VioMe travaille en lien avec le dispensaire autogéré de Thessalonique et les réfugié-e-s du camp situé à proximité de la ville. Comme leurs homologues argentins, ils montrent qu'il est possible de tisser des liens à travers des pratiques autogérées et concrètement, esquisser une autre société qui fasse le lien entre les travailleur-se-s, les exploité-e-s, les migrant-e-s et plus généralement les victimes de la crise que les capitalistes veulent nous faire payer à leur place. Autant de facteurs qui justifiaient amplement le choix du lieu.

Tisser des liens à travers des pratiques autogérées, esquisser concrètement une autre société qui fasse le lien entre les travailleurs, les exploité-e-s, les migrant-e-s et plus généralement les victimes de la crise que les capitalistes veulent nous faire payer à leur place.

Articuler pratique des entreprises
et apports des chercheurs

Cette rencontre s'inscrivait dans le cadre du réseau international initié en 2007 lors de la première réunion organisée en Argentine, à l'initiative du programme Faculta Abierta de l'université de Buenos Aires. Lors de la 4e édition en juillet 2013, à Paraíba (Brésil), le principe de l‘organisation de rencontres régionales entre deux rencontres mondiales avait été acté. Les premières réunions régionales (Europe, Amérique du Sud, Amérique du Nord et centrale) avaient eu lieu en 2014 en France, en Argentine et au Mexique. Elles sont avant tout conçues comme des espaces de débat et d‘articulation entre des travailleur-se-s, des chercheur-se-s et des militant-e-s sociaux et politiques autour des problématiques qui concernent les luttes des travailleur-se-s pour l‘autogestion. Les mouvements de reprise des entreprises sont non seulement pratiques mais porteurs de théorie. Il est donc essentiel d‘articuler les pratiques des entreprises récupérées et les apports des chercheurs. Les rencontres s‘intitulent "économie des travailleurs" pour élargir le mouvement aux multiples formes de luttes du monde du travail qui peuvent s‘y agréger et créer un réseau de différentes expériences en cours à l’échelle mondiale. Comme l’a rappelé Andrés Ruggeri2 à Thessalonique dans son intervention inaugurale : « Si ces initiatives constituent avant tout une forme de résistance contre la précarisation, la fragmentation des formes de travail et l’expulsion des travailleur-s-e-s, elles sont également porteuses d‘alternatives face à la crise provoquée par le capitalisme global. L’autogestion apparait donc comme une manière de résister aux processus d’exclusion tout en créant quelque chose de différent. Elle n’est donc pas seulement une alternative car la multiplication des expériences renforce les travailleur-se-s qui restent en relation de dépendance, parce qu’elle apparait comme une alternative au chômage et démontre qu’il est possible de récupérer l’outil de travail si les patrons ferment les usines et les entreprises. Une alternative plus humaine, plus solidaire est possible. Mais également, elle renforce les travailleur-e-s privé-e-s d’emploi qui peuvent observer avec les expériences comme VioMe, Campichelo, Hôtel Bauen, Fralib qu’il existe une perspective. »

Pour illustrer le propos, il a rappelé que lors de la première rencontre en Argentine en 2007, il y avait 200 entreprises récupérées en Argentine et qu’il en existe à présent 3703. Le processus se poursuit en Argentine - même s’il est beaucoup moins médiatisé et évoqué en France - et il s’est étendu dans de moindres proportions à plusieurs pays dans les Amériques et en Europe depuis 2008.

Une participation diversifiée
et multipolaire

Cette rencontre faisait donc suite à la première rencontre européenne qui avait eu lieu début 2014, à Gémenos chez les Fralib (désormais Scop TI) alors en lutte, qui avait réuni 200 participant-e-s et qui avait permis de créer le réseau régional4. Avec 500 participant-es à la rencontre de Thessalonique, la progression est évidente. Étaient présents des représentant-e-s d’entreprises autogérées, d’organisations syndicales, d’associations et des universitaires, venu-e-s de l’État espagnol (notamment du Pays basque et de la Catalogne), d’Italie, de France, d'Allemagne, de Croatie, de Serbie, de Bosnie, de Grande-Bretagne, de Turquie, de Pologne, de Russie et bien sûr de Grèce et même du Kurdistan par vidéoconférence. En outre, y assistaient des délégations d’Argentine, de Colombie et du Mexique, faisant ainsi le lien avec la rencontre sud-américaine qui s'était tenue la semaine précédente (20-22 octobre) en Uruguay avec la participation de 400 délégué-e-s et celle d'Amérique du Nord et centrale fixée la semaine suivante (3-5 novembre). Ces trois rencontres s'inscrivaient dans la préparation de la réunion mondiale biennale qui se tiendra fin août 2017 dans la province de Buenos-Aires, dans un contexte politique national qui a évolué sensiblement depuis l’élection de Macri à la présidence5. Les délégué-e-s d’usines récupérées (terme utilisé en Amérique latine) venaient de France, d’Italie, de Serbie, de Croatie, de Bosnie, de Turquie, de l’État espagnol et de Grèce. Des organisations syndicales défendant les valeurs de l'autogestion étaient présentes  : Solidaridad Obrera (État espagnol), ELA (Pays basque), RIS (Croatie), IP (Pologne) et l'Union syndicale Solidaires.

Ces rencontres sont un espace de débat essentiel pour esquisser un nouveau projet de société, d’économie, de culture qui dépasse le capitalisme mais également pour trouver des outils pour le combattre à partir des lieux de travail.

La délégation française était relativement étoffée et plurielle. Bien sûr la SCOP-TI (ex-Fralib) était représentée mais également les Amis de la Fabrique du Sud (ex-Pilpa) de Carcassonne, une importante délégation de l'Union syndicale Solidaires, des syndicalistes CGT, des associations telles qu'Attac ou le RIPESS, deux journalistes dont un de Politis, sans parler de la présence de différent-e-s adhérent-e-s de l'Association Autogestion.

Légende ...
Légende ...

Une économie des travailleurs
militante et alternative

Ces journées ont été très riches en débats et en réflexions, non seulement sur les principes de l'autogestion, mais aussi sur leur application concrète et les liens entre entreprises autogérées, syndicats et associations. Après une première journée portant sur la présentation de 10 entreprises récupérées, les débats de la seconde journée se sont focalisés sur les occupations d'usines, les valeurs et relations dans l'autogestion, les caractéristiques d'une économie des travailleurs militantes et alternatives, l'autogestion en dehors de la sphère productive, la place de l'autogestion dans la transformation sociale, la place des syndicats et des structures de soutien, les réseaux locaux et internationaux d'entreprises récupérées ainsi que la réappropriation du bien public à commencer par les services publics.

L'enjeu est désormais de constituer un réseau permanent susceptible d'engager un processus politique autour du concept de l'économie des travailleurs et de solidarité active entre les expériences.

Les travailleurs de VioMe ont pris l'initiative de réunir séparément les travailleurs des entreprises récupérées présentes pour travailler sur trois thèmes [Voir encadré] :

- Qu'est-ce qu'une économie des travailleurs ? Quels en sont les critères ?

- Mise en place d'un fonds de solidarité entre entreprises récupérées.

- Échanges de produits entre entreprises récupérées.

Cette initiative nous parait essentielle et d'une nature profondément autogestionnaire pour la suite du processus de ces rencontres. Ce sont en effet les premiers concernés qui sont les plus à même de définir le périmètre de ces rencontres ainsi que leurs objectifs. Malheureusement, cet appel a été mal relayé en amont dans les différentes entreprises participantes. Si un accord de principe se fait jour sur le contenu d’une "économie des travailleurs" et leur exigence à l’égard de la forme coopérative, celui-ci devra être validé dans les différentes entreprises participantes. Il a par ailleurs été convenu de renforcer les relations bilatérales de distribution de produits entre entreprises afin d’aller progressivement vers un réseau mutualisé.

Il convient de saluer la remarquable organisation et le travail préparatoire réalisé par nos camarades grecs depuis des mois qui a largement contribué à la réussite de cette rencontre, tant du point de vue programmatique que logistique.

Après les deux premières éditions en France et en Grèce, la prochaine rencontre euro-méditerranéenne se déroulera en Italie dans les locaux de l'usine récupérée Rimaflow à Milan en 2018. Elle s’ouvrira notamment aux expériences autogestionnaires en cours dans le domaine agricole rural et urbain pour reconquérir la souveraineté alimentaire.

Pour l'Association Autogestion, cette seconde rencontre régionale a indéniablement été un succès. L'enjeu est désormais de constituer un réseau permanent susceptible d'engager un processus politique autour du concept de l'économie des travailleurs et de solidarité active entre les expériences. Il ne saurait se limiter à l'organisation de rencontres tous les deux ans. L'Association Autogestion y contribuera au regard de ses capacités et de ses spécificités en continuant de mobiliser différents acteurs en France. Ces rencontres sont un espace de débat essentiel pour esquisser un nouveau projet de société, d’économie, de culture qui dépasse le capitalisme mais également pour trouver des outils pour le combattre à partir des lieux de travail.

B.B. et R.N.

Voir également: (in liens internes ci-dessous):
Dialogue, réseau, mutualisation::De l'occupation à l'émancipation
La démocratie dans l’entreprise, un combat permanent


1-Benoît Borrits et Richard Neuville sont animateurs de l‘Association Autogestion--2-Andrés Ruggeri est anthropologue, coordonnateur du programme Facultad Abierta de l’université de Buenos Aires, il a impulsé la création des rencontres et du réseau international de l’  "Économie des travailleur-e-s". Cf. Entretien in Contre Temps
--3-Centro de Documentación de Empresas Recuperadas, "Las empresas recuperadas por los trabajadores en los comienzos del gobierno de Mauricio Macri- Estado de situación a mayo de 2016", Callao cooperativa cultural, Mayo de 2016.
4-Richard Neuville, "Rencontre européenne ‘L’économie des travailleurs’" dans l’entreprise Fralib (31 janvier-1er février 2014)", Contre Temps n°22, 3e trimestre 2014, p.99-103 ; Benoît Borrits, "Rencontres ‘L’économie des travailleurs’ : un essai à transformer, Février 2014, site Association Autogestion
5-Richard Neuville, "Les entreprises récupérées menacées par la politique de Macri", site Association Autogestion, Juillet 2016