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Guignolet-Kirsch

M comme mouvementisme

Lors des discussions préalables au vote des communistes sur la candidature de Jean-Luc Mélenchon, nous avons vu resurgir le qualificatif de "mouvementiste" appliqué à ceux qui, membres du parti ou non, étaient supposés vouloir subordonner le parti au mouvement de la France insoumise. Et du coup menacer son existence. Ce débat a été conclu par un vote majoritaire. Il ne s’agit pas d’y revenir mais de nous arrêter un instant sur cette question des rapports parti-mouvement.

C’est une question ancienne. Disons d’emblée qu’elle mériterait un traitement plus dialectique que celui qui consiste à opposer les deux notions. L’histoire réelle du mouvement communiste, à la suite de la Révolution d’octobre et des conceptions qui ont prévalu dans la IIIe^ Internationale, a fortement privilégié le parti par rapport au mouvement.

La résolution votée par le deuxième congrès de l’Internationale communiste (en juillet 1920) qui visait à impulser la création des partis communistes l’exprime assez clairement : elle réclamait « la centralisation et la direction unique des diverses formes du mouvement prolétarien (syndicats, coopératives, comités d’usines, enseignement, élections, etc.). Le centre organisateur et dirigeant ne peut être qu’un parti politique. Se refuser à le créer et l’affermir, se refuser à s’y soumettre équivaut à répudier le commandement unique du prolétariat agissant. »

Cette conception soviétique a été à son tour répudiée, mais il n’est pas sûr qu’elle ne continue pas de marquer les esprits.

Or, la relecture de l’histoire réelle du mouvement révolutionnaire montre qu’un autre point de vue est possible et qu’il a toujours été présent, actif et fécond.

Il n’est pas inutile de regarder déjà les formulations initiales qu’utilisaient Marx et Engels dans le Manifeste communiste.

Parlant de l’action de la classe ouvrière ils écrivent, dans le chapitre I ("Bourgeois et prolétaires") : « Cette organisation en classe et donc en parti politique est sans cesse détruite par la concurrence que les ouvriers se font entre eux. Mais elle renaît toujours… » Et dans le chapitre deux ("Prolétaires et communistes") : « Les communistes ne forment pas un parti distinct, opposé aux autres partis ouvriers. (…) Ils n’établissent aucun principe particulier sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier. Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat et dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans son ensemble. » Pour eux, les communistes sont donc « la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays »…

Ils se sont d’ailleurs surtout impliqués dans l’Association Internationale des Travailleurs. En octobre 1886, après le Congrès de Genève de la 1ère Internationale, Marx précisait à Kugelman que le programme avait été « limité à dessein aux points qui permettent un accord immédiat (…) qui répondent d’une façon immédiate aux besoins de la lutte des classes et à la constitution des travailleurs en classe et les stimulent ». Et dans une interview au World de New York (en juillet 1871), il ajoutait que cette Internationale « n’était nullement un gouvernement de la classe ouvrière mais un lien ».

Le débat a resurgi et s’est cristallisé au début du XXe siècle. Au sein de la social-démocratie. D’un côté avec le Que faire  ? de Lénine, en 1902. Et de l’autre avec Rosa Luxemburg dans sa brochure de 1906, Grève de masse, parti et syndicat. Pour Lénine, il faut dépasser le spontanéisme de la lutte économique grâce à un parti d’avant-garde. Quant à Rosa Luxemburg, elle s’oppose aussi au parlementarisme dominant dans le mouvement social-démocrate allemand et partage l’idée de l’avant-garde révolutionnaire, mais elle met l’accent sur le fait que la conscience du prolétariat ne peut qu’être le résultat de sa propre expérience dans « l’orage des grandes luttes de classes ». D’où une attitude qui privilégie dans une certaine mesure le mouvement. Ce n’est pas qu’une discussion théorique. Alors qu’elle juge l’insurrection des ouvriers berlinois prématurée, elle s’y engage pleinement (avec les spartakistes du jeune parti communiste et les socialistes indépendants de l’USPD) et y laissera sa vie, comme Karl Liebknecht.

Cette conception qualifiée de mouvementiste a été diversement interprétée par certains groupes, luxemburgistes, trotskystes ou anarchistes (communistes libertaires).

Bien sûr, la révolution allemande a échoué, (mais aussi la Commune de Bela Kun en Hongrie, dirigée par un parti communiste).

Si on considère les révolutions qui ont réussi au cours du XXe siècle, force est de constater que dans la plupart des cas, elles n’ont pas suivi le schéma de la "direction" par un parti communiste. Même en Russie, la révolution n’a pas été un coup de force "blanquiste" des bolcheviks, contrairement à ce qu’on dit souvent aujourd’hui, mais elle a résulté d’un large mouvement populaire ouvrier et paysan où les soviets, dans lesquels agissaient les bolcheviks, ont joué le rôle décisif.

Par la suite, cette question du mouvement s’est confirmée partout. En Chine, c’est bien le parti communiste qui a conduit le mouvement, mais à travers une guerre populaire et nationale. Au Vietnam aussi, le parti communiste a pu animer un front de libération nationale. Ailleurs, ni à Cuba, ni au Nicaragua, ni au Venezuela ou en Bolivie, les mouvements révolutionnaires n’ont été le fait des partis communistes classiques. Ceux-ci se sont même parfois, au début, opposés au mouvement. Et, dans le cas de Cuba, c’est dans le processus de la révolution que les révolutionnaires sont devenus communistes et marxistes.

Nous sommes sans doute loin d’une telle situation aujourd’hui en France et en Europe. Même le succès relatif de Syriza et Podemos fait réfléchir. Ici, face aux dangers évidents que l’ultra réaction fait peser sur l’avenir proche, la question du front commun, du mouvement qui favorise réellement l’intervention populaire est bien la question de l’heure.

Le mouvement issu du Front de gauche, mais qui s’élargit déjà à travers la France insoumise, en est pour l’instant la seule perspective. C’est plus qu’un embryon… et il n’est pas besoin de faire une échographie pour voir que le bébé à l’air bien accroché.

Ceux qui sont attachés aux idées anticapitalistes, socialistes et révolutionnaires ne peuvent pas passer à côté de ce qui est en train de naître et de grandir. Ils doivent au contraire y aider.

Ici, face aux dangers évidents que l’ultra réaction fait peser sur l’avenir proche, la question du front commun, du mouvement qui favorise réellement l’intervention populaire est bien la question de l’heure.

Cet engagement en faveur du "mouvement" contre la défense des "positions" ou des intérêts particuliers de parti, ne consiste nullement en une forme de naïveté et de spontanéisme.

Certains s’inquiètent du fait que Mélenchon prenne à la faveur de cette campagne une posture de dirigeant du mouvement.

Mais la priorité au mouvement ne conduit pas à la disparition du rôle des dirigeants. Quand il y a vraiment mouvement, le rôle du dirigeant ne se décrète pas. Il ne résulte pas d’un titre ou d’une fonction mais de la capacité à rassembler réellement autour de soi et à entraîner, à susciter une adhésion, un élan, voire un enthousiasme.

Comme on le disait autrefois, le rôle d’avant-garde ne se décrète pas. Il se mérite dans l’action. Les communistes français ont officiellement renoncé à la notion d’avant-garde. Mais la question demeure. Se portent naturellement à l’avant-garde ceux qui sortent du lot et peuvent faire entendre le point de vue le plus large, le point de vue d’avenir, celui, qui comme le disait Marx, parait répondre « aux intérêts du mouvement dans son ensemble ».