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Guignolet-Kirsch

O comme Oligarchie (et son talon de fer)

En 1907, Jack London écrit Le Talon de fer. Pendant longtemps, jusqu’à ce que nous le fassions reparaitre aux éditions Messidor (puis au Temps des Cerises), ce livre capital n’était plus publié en France. Aujourd’hui, il est disponible dans plusieurs éditions. Mais il est toujours difficile de le trouver dans le monde anglo-saxon. Du coup, l’image de Jack London se réduit souvent à celle de l’auteur talentueux de romans d’aventures, particulièrement destinés à la jeunesse, comme L’Appel de la forêt ou Croc blanc. Mais si London fut en effet toujours sensible à l’appel du grand large, qu’il s’agisse du Nord ou de la Mer du Japon, il fut aussi un écrivain engagé et révolutionnaire. Issu d’une famille modeste, il a connu dans sa jeunesse « trente-six métiers, trente-six misères ». Voulant faire fortune, il a commencé par se faire pilleur de parcs à huîtres, (et a découvert comment, en essayant de grimper l’échelle sociale, il avait glissé sur les premiers barreaux et s’était retrouvé plus bas que sa condition de départ). Puis, il a rejoint un temps les gardes-côte. Il a été chasseur de phoques et chercheur d’or (et n’a pas trouvé d’or mais a attrapé le scorbut). Il a été vagabond et a connu la prison. Mais il a aussi fait l’expérience de l’exploitation ouvrière. À quatorze ans, il a travaillé dans une conserverie de saumons pour 10 cents de l’heure. Plus tard, il a pelleté du charbon dans une centrale électrique et est parti quand il se fût aperçu qu’il avait été embauché pour remplacer deux ouvriers, dont l’un, licencié, s’était suicidé… Il participa à la grande marche des chômeurs sur Washington, en 1893, découvrit dans ce mouvement les idées socialistes et devint un militant actif, qui prenait la parole en public en montant sur des caisses à savon, dans les rues, et fut même candidat aux élections… Mais finalement, en 1916, il quitta le Parti socialiste à qui il reprochait de devenir réformiste.

Dans le Talon de fer, Jack London imagine que se produit une révolution sociale à Chicago, qu’elle est écrasée dans un bain de sang et que s’instaure ensuite pour trois cents ans le règne mondial de l’oligarchie. Le livre se présente comme le récit des événements écrit par Avis Everhard, la femme d’un des leaders de cette révolution, et dont le manuscrit est retrouvé sept cents ans plus tard, alors que depuis plusieurs siècles déjà une nouvelle révolution, victorieuse cette fois, a chassé l’oligarchie pour instaurer le système de la Fraternité. Roman d’amour (écrit au féminin, ce qui est déjà remarquable) et d’action, le Talon de fer est aussi un livre exposant de manière particulièrement claire et pédagogique les mécanismes de l’économie capitaliste. En lecteur de Marx qui en a compris la leçon, il montre de façon didactique et convaincante que la suraccumulation pousse le capital dans une course sans fin à la domination, avec les effets catastrophiques que cela entraîne : conquêtes des marchés extérieurs, corruption, destruction des richesses « jetées à la mer », guerres et misères pour le plus grand nombre. Au point que ce roman a pu servir d’ouvrage de formation économique dans le mouvement ouvrier américain. Lors de sa parution en France, en 1923, tout en étant saisi par la force et la portée de ce livre, son préfacier, Anatole France, notait un certain pessimisme de l’auteur. Comme Paul Vaillant-Couturier en 1937. Ce pessimisme supposé est attribué à l’effet qu’a pu produire sur London l’écrasement par l’autocratie russe de la révolution de 1905. Et au fait que, mort en 1916, il n’a pas connu 17. Trotsky, de son côté, y voyait à juste titre une anticipation du fascisme.

Pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est plutôt la préscience de London qui frappe. Ce qu’il décrit ressemble beaucoup à la mondialisation que nous connaissons.

L’oligarchie est un système de domination fondé sur le capitalisme mais qui, pour assurer sa pérennité, prend une forme toute nouvelle. La petite caste au pouvoir qu’il décrit ressemble beaucoup à celle qui dirige aujourd’hui les affaires du monde, les 1 % opposés aux 99 % dont parle Pierre Laurent dans son livre. Cette petite couche liée au grand capital financier et aux transnationales dont les moyens sont souvent supérieurs aux budgets de bien des États.

Jack London, développant une tendance sans doute déjà visible de son vivant, montre que pour assurer sa domination sur la majorité, cette oligarchie (pouvoir de la minorité) doit diviser le prolétariat. Elle accorde certains privilèges à l’aristocratie ouvrière, achète des leaders syndicaux, accorde un mode de vie acceptable (dans des cités à part) aux couches supérieures de la classe ouvrière, pendant que le reste, la grande majorité au plan mondial, est rejeté dans ce qu’il appelle « le Peuple de l’abîme », le sous-prolétariat de Marx, les "exclus" d’aujourd’hui.

La croissance économique d’après guerre, les Trente glorieuses et le développement de la "société de consommation" et du crédit, ont en effet permis que s’opère cette division. Du coup, une grande partie des salariés qui font partie du prolétariat (tous ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre) ont pu se sentir appartenir à la "classe moyenne", la middle class . Et pas seulement aux États-Unis.

L’évolution actuelle montre qu’une partie de ces couches moyennes se sentent aujourd’hui menacées de "déclassement", de prolétarisation ; mis en danger par la concurrence des plus pauvres qu’ils voient se presser à leurs portes et menacer leurs acquis. D’où une réaction d’égoïsme face à laquelle la seule exhortation morale est impuissante.

London montre aussi que pour maintenir cet ordre, sûr de sa bonne conscience en tant que défenseur de la civilisation face à la barbarie, il faut s’appuyer sur la force armée. Dans son roman, les milices de conscrits (le service national) sont remplacées par de puissantes troupes professionnelles de "mercenaires" au service de l’oligarchie.

N’est-ce pas ce qui s’est produit ? Et l’Empire américain sur le déclin tient en grande partie grâce à sa suprématie militaire.

Il est possible que nous ne soyons pas au bout de l’évolution dans le sens que l’imaginait Jack London.

Le penseur marxiste Samir Amin, dans plusieurs de ses textes, envisage que la crise du capitalisme arrivé comme il l’écrit à son « stade sénile », débouche soit sur un renouveau de la perspective socialiste, soit sur un système pire que le système actuel, une forme d’apartheid mondial, reposant sur le contrôle social et la limitation de la démocratie. Le despotisme du talon de fer de l’oligarchie.

Mais de l’observation des faits actuels, comme de la lecture du livre de London, on peut tirer des raisons d’optimisme.

Dans deux chapitres au centre du livre, ("Les briseurs de machines" et "Un rêve mathématique") Ernest Everhard, parlant à de petits capitalistes qui s’opposent aux trusts, leur montre l’inanité de leur lutte. Il leur montre comment l’évolution du capitalisme lui-même et la croissance des trusts prouve que « la coopération l’emporte toujours sur la concurrence » et que se prépare ainsi le terrain pour une coopération plus large encore, celle que permettra l’appropriation de toutes les richesses par les travailleurs.

Nous n’en sommes pas là. Et pour l’instant l’idée socialiste est bien discréditée… Alors qu’elle serait rendue nécessaire par les trois défis de la mondialisation : la question sociale, la division du monde entre le Nord et le Sud et les périls que le développement de nos forces productives (et donc aussi destructives) font poser sur la vie même de la planète.

Parlant avec sa femme dans leur refuge clandestin, Ernest Everhard lui confie, même si lui sait qu’il ne verra jamais ce jour : « En quelque jour, mais nul ne sait quand, le peuple finira par sortir de l’abîme ».

Jean-Luc Mélenchon répondait justement à François Hollande pour qui les « populistes opposent le peuple aux élites » que lui n’entend pas s’opposer à l’élite (celle des savants, des artistes, des poètes… qui font partie du peuple) mais à l’oligarchie.