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Se laisser bousculer par les habitants ?

Il y a quinze jours, j'ai fait rencontrer Wade Rathke et Adrien Roux à des responsables politiques de l'écologie et du Parti communiste. Le premier est un des patrons du réseau américain ACORN (Association of Community Organizations for Reform Now) et l'autre est l'un des animateurs de l'équivalent français, l'Alliance citoyenne. Ils font ce que les Américains appellent du "Community organizing", expression difficile à traduire : organisation des communautés, syndicalisme de quartier, démocratie d'interpellation citoyenne, d'initiative citoyenne, augmentation du pouvoir d'agir... Cette méthode inventée dans les années 30 aux États-Unis est née de la rencontre d'un syndicaliste libertaire d'International Workers of the World (IWW), Saul Alinsky, avec le social gospel, notre christianisme social, des quartiers populaires. Il consiste - hier au États-Unis aujourd'hui en France -, avec les méthodes de la syndicalisation et de l'autogestion à créer dans les quartiers populaires - et abandonnés par l’État, les autorités locales et les services publics - des organisations populaires indépendantes des partis politiques comme des mairies, animées et contrôlées par les habitants eux-mêmes avec le support d'un permanent, un organisateur.

Elles appliquent une méthode simplissime qui doit beaucoup au pragmatisme anglo-saxon. Des dizaines d'heures de porte-à-porte. L'invitation des personnes rencontrées à une assemblée (avec des méthodes très participatives) lors de laquelle ils déterminent leurs revendications, leurs priorités (en commençant par les revendications les plus facilement gagnables pour gagner en confiance en soi), une équipe d'habitants qui anime l'organisation. Une première action qui joue davantage sur la surprise et l'humour que sur le nombre. Des négociations qui permettent de passer du face à face au côte à côte pour trouver des solutions concrètes, immédiates et justes qui répondent aux intérêts des habitants tout en respectant ceux de l'autorité interpellée. Le tout s'appuie sur le couple leaders (habitants les plus mobilisés) et organisateur (un ou des permanents particulièrement formés à ces méthodes).

Ces quatre dernières années, l'Alliance citoyenne a relayé cette méthode à Grenoble, Rennes, Aubervilliers et Gennevilliers, avec succès. À Gennevilliers, la Mission populaire évangélique et moi, comme pasteur, nous portons la création de cette organisation autonome des habitants.

Rentrent en action des personnes qui n'avaient jamais fait de politique (mais certains retrouvent leur réflexes de syndicalistes). La dimension de syndicalisme de quartier permet d'améliorer le quotidien. La dimension d'éducation populaire, empowerment dit-on en anglais, passant notamment par des formations à la négociation ou à la prise de contact, font gagner personnellement et collectivement en confiance et en compétence. La dimension conviviale - on part d'intérêts ultra-concrets comme les problèmes d'ascenseurs ou la présence des rats - mettent ensemble des personnes qui se regardaient de travers : il n'y a plus ni femmes voilées, ni non-voilées, ni blancs ni arabes, ni noirs, ni militants organisés ni habitants blasés... ou plutôt, ils sont tous là avec tout ce qu'ils sont et ils refont un peuple debout et inclusif.

Les responsables communistes d'une ville perdue par le Front de gauche, à qui nous avons fait rencontré Wade et Adrien, ont adoré et nous réfléchissons comment créer dans leur ville – avec eux – une telle organisation et comment les partis progressistes pourraient soutenir la création de telles organisations dans d'autres villes. Mais la question est vite arrivée : que se passera-t-il quand ils auront repris la ville ? Dans l'opposition, ils disent : même au pouvoir, nous aurons toujours besoin d'une telle organisation pour porter le point de vue des habitants, pourquoi croire que nous serons opposés, nous voudrons rester à l'écoute des habitants, même si cela dérange nos plans et nous embête...

Mais une fois arrivés au pouvoir, ces mêmes responsables réagiront-ils de la même manière ? Est-ce qu'ils n'auraient pas tendance à se replier sur eux-mêmes et à appeler à resserrer les rangs face à ces habitants emmerdants ? Lanceraient-ils des petites rumeurs contre les leaders, l’organisateur (ce ne sont pas des habitants "vraiment de la ville", ils roulent pour la droite, le PS...) ? Joueraient-ils le jeu dans les négociations ou passeraient-ils en force parce que - surtout dans sa période de construction - l'organisation a davantage un pouvoir de nuisance qu'un rapport de force ? Annuleraient-ils les réservations des salles municipales de l'organisation et feraient-ils planer la menace d'une préemption des locaux que l'organisation voudrait acheter ? Les habitants mobilisés devraient-ils s'inquiéter pour les subventions de leurs associations de loisirs dans lesquelles ils sont par ailleurs engagés ? Un maire plein de bonne volonté et de désir de rénovation, arriverait-il à protéger la jeune organisation face au zèle de certains élus et partisans formés par des décennies d'un communisme municipal qui a produit de très belles choses mais aussi une vision du peuple pas forcément très pluraliste ?

Seul l'avenir le dira, mais y réfléchir avant permettra peut-être de limiter ces difficultés le moment venu. Et ne pas perdre une belle occasion de renouveler un communisme municipal qui, faute d'avoir su le faire dans le passé, pleure une à une toutes ses villes... Et nous avec.

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