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Guignolet-Kirsch

N comme Nation (internationaliste)

La nation est un fait… et une idée, qui ne se laissent pas « capturer aisément, comme le faisait remarquer Paul Valéry. Le fait essentiel qui les constitue, leur principe d’existence, le lien interne qui enchaîne entre eux les individus d’un peuple, et les générations entre elles, n’est pas, dans diverses nations de la même nature. Tantôt la race, tantôt la langue, tantôt le territoire, tantôt les souvenirs, tantôt les intérêts instituent diversement l’unité nationale d’une agglomération humaine organisée » (Regards sur le monde actuel). Le sentiment national en tout cas existe. Il y a même un nationalisme de ceux qui n’ont rien. Quand on est démuni de tout, ce qui reste, c’est souvent le sentiment d’appartenance à une communauté fondée sur le sol, le sang, la religion ou l’Histoire…

Le sentiment national, dans son ambivalence, parfois exacerbé en nationalisme, n’a pas disparu, ni dans le monde ni en Europe.

La soi-disant construction européenne apparait de plus en plus comme étrangère aux peuples qui la composent, procédant d’un État technocratique et tatillon, qui passe outre les souverainetés nationales, légitime l’ultra libéralisme, met en cause des services publics, permet le dumping social, les travailleurs détachés… Mais une partie de la population la rejette aussi quand elle prétend imposer une répartition solidaire dans l’accueil des réfugiés.

Une certaine tradition sommaire n’a retenu du Manifeste de Marx que la formule « les ouvriers n’ont pas de patrie ». En oubliant ce qui suit immédiatement : « On ne peut pas leur ôter ce qu’ils n’ont pas. Sans doute le prolétariat doit tout d’abord conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale souveraine, et se constituer lui-même en nation ; et en ce sens il est encore attaché à une nationalité. Mais il ne l’est plus au sens de la bourgeoisie. »

La méfiance naturelle pour des révolutionnaires envers l’exploitation du sentiment national par la bourgeoisie est fondée. Il y a un mensonge dans le nationalisme bourgeois qui consiste à masquer les oppositions de classe. (…) Mais cette défiance a souvent conduit à sous-estimer le fait national.

La méfiance naturelle pour des révolutionnaires envers l’exploitation du sentiment national par la bourgeoisie est fondée. Il y a un mensonge dans le nationalisme bourgeois qui consiste à masquer les oppositions de classe. La formule de Lénine selon laquelle dans une nation capitaliste il y a deux nations est toujours vraie. Mais cette défiance a souvent conduit à sous-estimer le fait national.

Déjà, quand grandissait la menace de la guerre impérialiste, des dirigeants socialistes ont cherché à penser l’articulation entre nation et internationalisme. Ce fut le cas d’Otto Bauer ou Rosa Luxemburg, côté allemand. Et de Jaurès en France. Ses formulations restent valides. Ainsi, dans L’Armée nouvelle, celle-ci, qui mérite aussi d’être donnée en intégralité (car on ne cite en général que le premier volet) : « Arracher les patries aux maquignons de la patrie, aux castes du militarisme et aux bandes de la finance, permettre à toutes les nations le développement indéfini de la démocratie et de la paix, ce n’est pas seulement servir l’Internationale et le prolétariat universel, par qui l’Humanité à peine ébauchée se réalisera, c’est servir la patrie elle-même. Internationale et patrie sont désormais liées. C’est dans l’Internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c’est dans les nations indépendantes que l’Internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire : un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. »

Dans les années trente, confronté à la montée du fascisme, le mouvement communiste a réévalué la question nationale. Ce fut le cas pour le PCF, ce qui allait le mettre en capacité de jouer le rôle que l’on sait pendant la Résistance et au lendemain de la guerre, sans que soient toujours évités certains accents nationalistes.

Cette réévaluation politique s’est accompagnée de réflexions théoriques qui n’ont pas épuisé leur intérêt. C’est le cas par exemple chez Politzer, montrant comment le national-socialisme était contraire à la fois au socialisme et à la nation. Mais aussi chez Henri Lefebvre, dans son essai malheureusement épuisé aujourd’hui : Le nationalisme contre les nations. (Éditions sociales 1937, Klincksieck, 1988).

Sa critique du nationalisme fasciste s’accompagne d’un appel à prendre en compte le sentiment national. « Le sentiment national a été capté et utilisé politiquement contre la nation authentiquement réelle, contre le peuple. Mais le prolétariat peut à son tour s'en emparer ou récupérer l'œuvre spirituelle de la communauté populaire. Délivré du fétichisme et des rites formels, le sentiment national n'est-il pas l'amour d'un sol imprégné de présence humaine, l'amour d'une unité spirituelle lentement élaborée par les travaux et les loisirs, les coutumes et la vie quotidienne d'un peuple entier ? »

L’ignorance du sentiment national, tout comme le rejet non dialectique dans une partie de la gauche de tout "communautarisme", procède d’une sous-estimation de la dimension culturelle, et pourrait-on dire "spirituelle" pour reprendre le mot de Lefebvre, du comportement des peuples et des individus.

Jean-Luc Mélenchon a été critiqué à de nombreuses reprises pour son nationalisme supposé (du côté du NPA ou des Verts, par Cécile Duflot, notamment. Par quelques communistes aussi). Mais il a le grand mérite de ne pas ignorer ce sentiment populaire. En fait, sa conception de la nation s’inscrit dans la tradition jauressienne. Il rejette évidemment l’idée de la nation française définie par la race ou la religion, à la mode Morano, mais aussi par le territoire, ou la langue. (Il y a bien d’autres peuples qui parlent le français). Déjà en 2012, dans un meeting à Toulouse, il affirmait : « Non, la France n’est pas une nation occidentale, elle est une nation universaliste. » Selon lui la nation est avant tout le sentiment d’appartenance à une communauté politique fondée par la rupture qu’a été la Révolution française. La proclamation de sa devise "Liberté, égalité, fraternité" a vocation à être partagée avec tous. La refondation de la nation par la république, du fait même de sa dimension universaliste, a historiquement servi à légitimer la prétention coloniale à "civiliser" le monde. Conception qui prévaut toujours dans l’idéologie occidentale des droits de l’Homme et de la démocratie. La République nouvelle dont nous avons besoin doit au contraire être une république solidaire.

Des camarades pensent que le débat sur l’identité est si piégé qu’il faut l’éviter. De son côté, Mélenchon veut redonner un sens de gauche au "récit national".

Cela passe déjà par reconnaitre la nation dans sa réalité composite, sa mosaïque réelle, son métissage actuel. Il faut aussi donner un sens nouveau à un projet commun capable de rassembler le peuple autour d’une perspective de progrès. Accepter et promouvoir l’unité dans la diversité.

Il est urgent d’oser défendre l’idée d’une "nation internationaliste" (...) qui concevrait que son intérêt bien compris, l’intérêt de la majorité de la nation, c’est-à-dire du peuple, passe à la fois par la reconquête de la souveraineté nationale et le parti pris de la solidarité et de la coopération avec les autres peuples.

Il s’agit de poursuivre l’œuvre historique entreprise par les révolutionnaires d’élargissement (au sens aussi de "libération") de la nation. Au départ, le mot nation vient du latin natus et renvoie à la naissance. Au Moyen-Àge, les nations étaient les regroupements d’étudiants venant des mêmes régions. Puis s’est affirmée l’idée d’une nation liée à l’État national. La Révolution française a considérablement élargi l’idée. Tout étranger partageant les idéaux de la Révolution était considéré comme patriote.

Il convient aujourd’hui d’aller plus loin. L’évolution du monde, le mélange des populations, a, dans une certaine mesure, déconnecté territoires et nations. Un même pays accueille des individus qui peuvent avoir des attaches nationales multiples. Et, au-delà de ce fait, le sort des nations est lié. On pourrait avancer l’idée qu’il est urgent d’oser défendre l’idée d’une "nation internationaliste". C’est à dire une nation qui concevrait que son intérêt bien compris, l’intérêt de la majorité de la nation, c’est-à-dire du peuple, passe à la fois par la reconquête de la souveraineté nationale et le parti pris de la solidarité et de la coopération avec les autres peuples, en particulier avec le Sud, dans une vision anti-impérialiste du monde selon laquelle il n’y a pas de futur possible pour l’Humanité en tournant le dos aux deux tiers de la planète.