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Guignolet-Kirsch

P comme Palestine (Retour de)

A Bethléem : "Faites du houmous, pas un mur"
A Bethléem : "Faites du houmous, pas un mur"

Rentrant de Palestine, nous en rapportons quelques images, quelques impressions fragmentaires mais fortes. Tout d’abord le sentiment que les Palestiniens doivent continuer à supporter l’insupportable. L’humiliation permanente. Alors que le XXe siècle a été le siècle des décolonisations, la Palestine est l’une des dernières colonies. L’Apartheid a été vaincu en Afrique du Sud, il continue de régner ici. Le symbole le plus évident en est le grand mur de béton gris qui traverse le pays, parfois coupe en deux des propriétés, divise Arabes et Juifs, sépare des familles et obstrue l’horizon.

Dès l’arrivée, on est mis dans l’ambiance. Arrivant de Jordanie, des membres de notre délégation invitée par l'Union des écrivains palestiniens ont été retenus plusieurs heures au poste frontière par de jeunes militaires arrogants (hommes et femmes). Impression d’arbitraire d’autant plus forte qu’à peine passée la frontière israélienne, on est en territoire administré par l’Autorité palestinienne. (Mais les Palestiniens ne peuvent pas avoir de frontière avec l’extérieur, pas de porte d’entrée ni de sortie. Et pas d’aéroport, par exemple. Alors qu’ils en avaient avant 1948. Comme ils avaient d’ailleurs leur propre monnaie.) Pour circuler dans les territoires occupés, il faut suivre un jeu de piste compliqué afin d’éviter les interminables check-points, ce qui rallonge considérablement le moindre déplacement. Et tous les jours, l’armée et la police israéliennes multiplient les exactions contre la population arabe, frappent des jeunes dans la rue, arrêtent des enfants…

(À l’université, nous avons vu le musée consacré aux prisonniers et aux tortures qu’ils subissent. 6 000 Palestiniens sont aujourd’hui dans les prisons d’Israël).

Deuxième impression : la vitalité de la société palestinienne. Ramallah est un chantier. En dix ans, la ville a poussé sur les collines de manière impressionnante, multipliant les grandes maisons blanches, revêtues de la pierre de taille du pays. La bourgeoisie palestinienne ne manque pas de moyens. L’apport de la diaspora a fait de Ramallah une capitale. L’Autorité palestinienne, de son côté, avec des concours de l’Europe et de divers pays arabes, a réalisé plusieurs bâtiments symboliques de l’identité du peuple palestinien. Un mémorial plutôt sobre à Yasser Arafat, à côté de la Mouqata’a, avec son tombeau et une mosquée. Et sur une hauteur dominant la ville, un superbe musée consacré à Mahmoud Darwish. Un musée d’art moderne a aussi été bâti, près de l’université Beir Zeit. Cette université qui fut un des hauts lieux de l’Intifada et que les forces israéliennes avaient occupée en 1985.

À l'universitéUne colonie israélienne
À l'universitéUne colonie israélienne

Nous avons pu visiter aussi l’université Al Qods (Jérusalem), près du mur. S’y côtoient des garçons et des filles, voilées et non voilées. La société palestinienne, en Cisjordanie et sous la direction de l’OLP, reste une des sociétés les plus laïques du monde arabe, l’une de celle où la vie quotidienne des individus est paradoxalement la plus libre.

À Ramallah, aujourd’hui règne une certaine paix. (Tsahal n’y intervient plus, comme c’était le cas il y a encore une dizaine d’années, lors de notre séjour précédent, et lors du siège de la Mouqata’a).

Mais, au même moment où nous marchions tranquillement dans les rues de Ramallah, l’armée israélienne bombardait Gaza.

Troisième impression : ce pays est tout petit, mais tous, Arabes et Juifs, pourraient sans doute y vivre en bonne intelligence. Lors de notre rencontre avec Mahmoud Abbas, ce dernier n’a tenté de faire passer qu’un message : la volonté de paix des Palestiniens. Lors d’une seconde rencontre avec le responsable international de l’OLP, à l’occasion d’un véritable échange, celui-ci nous a rappelé que leur but fondamental était de pouvoir vivre un jour ensemble, dans une Palestine unie, démocratique et laïque. Le modèle auquel il s’est explicitement référé est celui de l’Afrique du Sud où selon la volonté de Mandela, après avoir mis fin à l’Apartheid, les Noirs n’ont pas imposé leur domination sur les Blancs.

Mais pour que cette paix soit possible, il faut mettre fin au processus de colonisation. Lors des accords d’Oslo, en 1993, il avait été décidé que les territoires palestiniens seraient divisés en trois zones, A, B et C. A, administrée par l’Autorité palestinienne. B, administrée par elle mais sous contrôle israélien. Et C sous administration israélienne. Ce qui était déjà une façon d’empêcher la création d’un État. Mais depuis, et en contradiction avec ces accords, les Israéliens n’ont cessé de développer les colonies (dont la population a été multipliée par dix). On les voit, partout en Cisjordanie, comme venues d’ailleurs, posées comme sur le sommet des collines, surplombant les champs et les villages palestiniens, avec des pipe-lines qui montent de la plaine pour apporter l’eau dont Israël a le contrôle.

Quatrième impression : pour beaucoup de Palestiniens, la voix diplomatique choisie par Mahmoud Abbas et la direction de l’OLP est aujourd’hui dans l’impasse. Avec Benyamin Netanyahou, le processus est bloqué. (Shimon Peres, qui avait reçu le Prix Nobel avec Yitzhak Rabin et Yasser Arafat en 1994, pour avoir conclu les Accords d’Oslo, avait lui aussi contribué à relancer la politique de colonisation qui morcelle les territoires palestiniens). Or, pour qu’il y ait une paix durable, et la cohabitation pacifique de deux entités, il faudrait rendre des terres, restituer des zones à l’administration palestinienne.

Aujourd’hui, Mahmoud Abbas et son équipe misent sur l’initiative de Paris pour relancer le processus… Mais les chances de réussite paraissent minces. Jamais la communauté internationale n’a imposé à Israël de respecter aucune des résolutions de l’ONU. Et les États-Unis viennent de conclure un nouveau contrat militaire historique avec Israël.

Cela met la direction de l’OLP dans une position politique difficile. Une partie de la jeunesse s’en est détachée, comme le montrent les élections universitaires où le Hamas est arrivé en tête. « C’est une critique adressée à la situation actuelle en Palestine », nous a dit le président de l’université. Et les élections locales viennent d’être reportées… Même au sein du Fatah, des militants expliquent à mots à peine couverts que la voie diplomatique ne peut pas être la seule et qu’il faut, comme le pensait Arafat, combiner toutes les formes de la résistance populaire.

Au moment où les yeux du monde sont tournés vers la Syrie et l’Irak, les Palestiniens ne peuvent guère compter que sur eux-mêmes. Mais pour résoudre ce conflit qui n’en finit pas, il faudra bien que se fasse enfin entendre la volonté de la communauté internationale.