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Organisations / Hommage

Georges Séguy, l'œuvre inachevée

Roger Martelli revient sur les parcours entremêlés de Georges Séguy, décédé le 13 août à l’âge de 89 ans, et du mouvement ouvrier et syndical.

Étonnant parcours que celui de cet homme, dont on peut se dire que ce fut un honneur que de l’avoir croisé.

La France le découvre au printemps de 1968. Georges Séguy et "Dany" Cohn-Bendit, l’étudiant libertaire et le syndicaliste communiste. Deux gabarits proches, deux cultures opposées, deux icônes antithétiques d’un fascinant mois de mai.

Ce n’est que quelques mois auparavant que Séguy a été désigné au poste de secrétaire général de la CGT, pour remplacer la figure historique de l’organisation, Benoît Frachon, l’homme des accords Matignon de 1936, l’un des pivots de la Résistance ouvrière et communiste. L’image du cheminot méridional et rubicond succède à l’ouvrier métallurgique tirant placidement sur sa pipe.

Quand il prend les rênes de l’organisation syndicale, il a tout juste quarante ans et un passé militant déjà bien chargé. Comme Henri Krasucki, qui aurait pu lui aussi succéder au vieux leader, il a participé à la Résistance, a été arrêté et déporté. Comme lui, il fait partie de la direction du PCF. En ce temps-là, la CGT participe de fait à l’activité de cette extraordinaire galaxie communiste qui, à l’instar de la social-démocratie de l’Europe du nord-ouest, associe sous magistère du PC des syndicalistes, des militants associatifs et une pléiade d’élus représentatifs d’un "communisme municipal" original. C’est alors le temps du mouvement ouvrier expansif et d’un salariat dominé par les secteurs ouvriers de l’industrie concentrée.

Ce n’est donc pas un hasard si le personnage de Georges Séguy s’impose spectaculairement dans le fracas des grèves exceptionnelles de mai-juin 1968 (entre 7 et 10 millions de grévistes). Le mouvement de ce printemps est en effet marqué par sa dualité. D’un côté, il constitue l’apogée du mouvement ouvrier classique, dopé par la croissance du salariat que porta la seconde révolution industrielle. Quand Renault éternue, la France s’enrhume, a-t-on l’habitude d’affirmer… Mais cet apogée est aussi le signal que l’on entre dans une autre époque, plus urbaine, moins ouvrière – mais pas moins populaire – et où les rapports de l’individu au collectif et au travail sont en train de se recomposer.

En bref, le mouvement social critique ne perd pas de son mordant. La grève retrouve son allant dans les années 1960 : près de 13 millions de grévistes au total entre 1961 et 1967, contre un peu moins de 7 millions dans toute la décennie 1950. Mais la forme historique dominante du mouvement ouvrier, dont la CGT est alors l’expression syndicale la plus forte, court le risque de ne plus être aussi attractive que par le passé. Aux élections professionnelles (délégués aux CE), la CGT recueille encore près de 51 % tous collèges confondus en 1966, mais seulement 41 % en 1969.

Georges Séguy, comme de nombreux responsables syndicaux, est conscient de ces contradictions et des effets perturbants qu’elles peuvent avoir dans la CGT. Il s’appuie sur le regain de syndicalisation post-1968 (300 000 adhésions nouvelles entre 1968 et 1972) pour renouveler et rajeunir l’encadrement, pour élargir le poids des non-communistes dans les instances de direction et pour diversifier les thématiques syndicales, par exemple du côté des revendications féministes. Mais ses efforts sont contredits par d’autres évolutions, plus redoutables, les premiers effets de la crise, la poussée du chômage, les débuts du reflux industriel. À quoi s’ajoutent les déboires de l’union de la gauche et les prémices du "recentrage" de la CFDT, avec laquelle la CGT avait pourtant signé un accord d’unité d’action en janvier 1966.

Séguy a senti que la tutelle communiste est en train de jouer contre la dynamique syndicale. Plus généralement, le poids du syndicalisme d’Europe de l’Est devient un fardeau pour l’organisation internationale à laquelle la CGT est affiliée, la Fédération syndicale mondiale (FSM). Dans l’esprit général de "l’eurocommunisme", les relations se tendent entre CGT et FSM en 1977. Or le point culminant de l’aggiornamento syndical, le congrès de Grenoble de novembre-décembre 1978, coïncide tout à la fois avec le regain de la "guerre fraiche" entre les deux Grands et avec la phase de repli communiste qui suit la rupture française de l’union de la gauche.

Dès lors, tout effort de mise à jour apparait volontiers comme une capitulation devant "l’ennemi de classe". Dans une phase générale de rétraction, la tentative d’adaptation syndicale patine et suscite des critiques de plus en plus fortes… et de plus en plus relayées au sein du PCF. Dès les lendemains de Grenoble, Georges Séguy amorce le mouvement de distance qui débouche sur son départ au congrès de Lille de la CGT (juin 1982). Henri Krasucki, son alter ego des années soixante et qui a alors l’oreille de la direction communiste, prend sa place. Lui aussi, censé restaurer un peu "d’ordre" dans la vieille maison syndicale, comprendra un peu plus tard qu’un syndicat qui ne s’adapte pas est un syndicat qui se nécrose… Mais c’est bien sûr une autre histoire.

En 1982, Georges Séguy a 55 ans. Officiellement, c’est l’âge de la retraite cheminote. Le privilège de l’âge dissimule ainsi l’essoufflement d’une tentative rénovatrice et couvre d’un voile pudique ce qui est une mise à l’écart larvée. Georges Séguy en a souffert, sans nul doute. Il n’a manifesté toutefois aucune amertume. Une fois dégagé de sa fonction de numéro un, il continue de baigner dans le monde syndical cégétiste (il devient le président de son très productif Institut d’histoire sociale) et joue de son prestige militant intact pour conforter les combats qui lui tiennent à cœur, et notamment l’engagement pacifiste au début des années 1980.

Cet homme jovial et modeste fut un grand monsieur, une figure haute en couleur du mouvement ouvrier, syndical et communiste. Qui le côtoyait ne pouvait qu’être attiré par lui, par son ironie et par sa détermination. Étoile éphémère d’un mouvement irrémédiablement perturbé, il n’eut que trop peu de temps la place qu’il méritait. Tant pis pour le mouvement lui-même. Mais restent l’image et l’exemple : en ces temps de marasme, ce n’est pas rien.