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Monde / Guignolet-Kirsch

V comme Venezuela

Une invitation à participer au Treizième festival  de poésie de Caracas nous a amenés à nous rendre au Venezuela au début de l’été. L’occasion d’approcher un peu la réalité de ce pays, par delà les clichés et la désinformation dont il fait l’objet. Essayer de comprendre, pour savoir où en est la "révolution bolivarienne" initiée par Chavez, qui, vue d’ici, paraît en grande difficulté. Et peut-être, à travers le cas du Venezuela, comprendre un peu mieux ce qui est en train de se passer dans toute l’Amérique latine. Au cours de la décennie précédente, ce continent a connu un renouveau impressionnant du mouvement progressiste, sous des formes différentes, renouveau qui a suscité des espérances jusqu’en Europe. Mais aujourd’hui, ce mouvement essuie des revers, de l’Argentine à la Bolivie en passant évidemment par le Brésil, avec le coup d’État institutionnel contre Dilma Roussef.

Le Venezuela, comme beaucoup de pays d’Amérique latine, connait de violents contrastes sociaux. Caracas fut le symbole d’une modernité qui a changé le visage de la ville dans les années soixante. L’Université centrale en est l’image peut-être la plus marquante, avec la présence à travers le campus des œuvres de Soto, Fernand Léger, Vasarely… On y voit vivre l’utopie des artistes du groupe Espace qui voulaient intégrer l’art dit abstrait à l’environnement urbain le plus concret pour changer le cadre de la vie quotidienne. Mais Caracas, c’est aussi des quartiers populaires sur des collines, où l’eau et l’électricité arrivent difficilement jusqu’aux maisons pauvres et qui évoquent les favelas. Dans les rues, peu de mendiants (beaucoup moins qu’à Paris), mais pas mal d’hommes et de femmes contraints à de petits métiers qui vendent ce qu’ils peuvent sur un coin de trottoir.

Ce qui frappe aussi, dès l’abord, c’est la présence sur les murs, à travers de nombreuses inscriptions et fresques, de toute une iconographie nationale et révolutionnaire. Partout cavalcade le cheval de Bolivar. Et bien des bâtiments, des centres sociaux ou culturels, des immeubles d’habitation et même des banques, s’ornent des portraits de Chavez, de Maduro ou du Che, avec des slogans qui exaltent la révolution et la fierté du peuple vénézuélien. Le nationalisme au Venezuela n’a pas la même coloration qu’ici. Il est fortement anti-yankee et il porte l’héritage de l’idéal républicain de Miranda et du rêve continental et internationaliste de Bolivar. Mais ce nationalisme révolutionnaire suffit-il pour faire face aux problèmes actuels ? Par exemple pour ouvrir la voie à une économie nouvelle ?

La première impression que peut avoir le visiteur européen, accoutumé à l’absence de passion et d’enthousiasme qui caractérise actuellement la vie politique sous nos climats, est qu’il s’agit là d’une propension latino-américaine à la rhétorique, à la phrase révolutionnaire. Sans doute en partie… La façon dont Chavez avait repris l’idée de la Ve Internationale sans qu’aucune suite réelle n’y soit donnée accrédite ce sentiment. Mais vite, on s’aperçoit que la révolution bolivarienne n’est pas qu’une affaire de discours. Il s’est fait dans ce pays un travail social considérable. Partout, par exemple, on peut voir des misiones vivienda, ces cités HLM qui sont sorties de terre pour donner un logement à ceux qui n’en avaient pas. En quelques années, c’est un million de logements qui ont été construits pour les plus pauvres et auxquels ils ont accès dans des conditions de quasi gratuité. Dans les endroits les plus déshérités, le pouvoir révolutionnaire a ouvert des "missions sociales", locaux propres et pimpants qui sont des centres d’éducation populaire, de lutte contre l’analphabétisme, des lieux d’entraide et de vie sociale, avec souvent des salles pour des activités sportives et artistiques, et un cabinet pour un médecin. Sur une des collines de Caracas, où sévit le trafic de drogue, nous avons eu l’exemple d’un programme social qui consiste à réunir des jeunes dont les frères et sœurs appartiennent à des bandes rivales pour les amener à faire de la musique et à danser ensemble.

Le festival de poésie lui-même donne une idée de ce travail social et culturel. Outre les principales lectures dans des théâtres, de nombreuses rencontres se sont tenues dans les missions locales, avec, aux côtés des poètes invités, la participation d’habitants des quartiers, poètes amateurs. Ce que l’on ne voit guère ici… Et à plusieurs reprises nous avons pu vérifier l’existence dans ce pays d’une jeunesse cultivée, critique et faisant preuve d’une vraie ferveur révolutionnaire.

Musique avec des frères et soeurs délinquants.
Musique avec des frères et soeurs délinquants.

Mais les difficultés sont énormes. Les principaux problèmes sont économiques. Chavez avait utilisé la rente pétrolière pour promouvoir une politique sociale. Ce qui ne lui a pas été pardonné par la bourgeoisie locale et étrangère. Les dépenses sociales de l’État sont passées en quelques années de 16 % à 46 % du budget. Le nombre de ceux qui sont sous le seuil de pauvreté, malgré l’inflation qui sévit, a fortement reculé (passant de 63 à 27 % de la population).

Mais la chute des cours du pétrole (de 120 $ le baril de Brent en avril 2011 à un peu plus de 40 $ en avril 2016) ruine le pays. La nationalisation et la reprise en main par l’État de l’industrie pétrolière (qui avait créé toute une couche parasitaire) ne suffit pas. Le pouvoir populaire, malgré certaines tentatives, n’a pas réussi à diversifier l’économie du pays et à l’affranchir de la "monoculture" pétrolière. L’agriculture, notamment, est insuffisamment développée et le pays est largement dépendant des importations. De manière générale, les magasins ne paraissent pas vides. Le pays est depuis longtemps habitué à une certaine société de consommation. Mais des pénuries sont apparues. Notamment pour des produits de première nécessité, comme la farine, les pâtes ou le dentifrice. Ce qui provoque des queues à l’entrée de certains supermarchés. La chose est amplifiée par le phénomène des bachaqueros, ces personnes, voire ces mafias, qui se constituent des stocks de produits subventionnés pour les revendre en spéculant. Sans doute, la politique des prix, qui ne laisse pas le "libre jeu" de l’offre et de la demande tout réguler, a-t-elle contribué à cela.

Aujourd’hui, le gouvernement de Maduro tente d’échapper à la dépendance pétrolière en lançant un grand projet de développement minier dans la région de l’Orénoque. Mais cela suscite des critiques y compris dans son camp, pour des raisons écologiques mais aussi parce que, pour ce projet, le gouvernement a fait appel à 150 sociétés étrangères ; ce qui peut être perçu comme un danger pour l’indépendance économique du pays.

Tout cela explique que le processus bolivarien soit actuellement dans une phase critique.

L’opposition (assez hétéroclite), qui a gagné les élections en décembre dernier et qui est maintenant majoritaire à l’Assemblée, collecte avec un certain succès dans les rues des signatures pour obtenir un référendum révocatoire et chasser Maduro. Les chavistes aussi sont mobilisés, avec parmi eux des points de vue différents et des contradictions. À cela s’ajoute, semble-t-il, un sérieux problème de corruption à divers niveaux. Certains de ceux qui se sont ralliés au mouvement l’ont fait plus par intérêt que par conviction. Après avoir contribué à le discréditer aux yeux d’une partie du peuple, nul doute que ceux-là sauront se reconvertir…

Le cas du Venezuela montre à la fois ce que peut une politique résolument orientée vers le peuple, et l’appel d’air que peut produire dans une société la priorité donnée aux besoins sociaux et culturels. Mais il montre aussi les limites du national-progressisme qui tente de changer la donne dans le contexte d’une économie toujours dominée par le marché mondial. Conscient de cet écueil majeur, Chavez avait essayé de promouvoir la coopération régionale, à travers l’ALBA ou la banque du Sud. Mais ces grands projets de coopération sont encore dans les langes… Autre question de taille : les médias. Déjà, la révolution sandiniste, qui avait respecté un certain pluralisme et les droits de l’opposition, avait eu à affronter l’intervention armée des contras et l’opposition de médias restés en grande partie dans les mains des puissances d’argent. Le Venezuela se heurte au même problème. La maîtrise démocratique de l’économie et celle des moyens d’information, deux questions posées partout pour que puissent durer les expériences de pouvoir populaire et pour que puisse s’affirmer le socialisme du XXIe siècle.

Voir le livre d’Andrés Bansart, Comprendre le Venezuela, éditions Le Temps des Cerises, septembre 2016.