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Les gâteaux / Idées

Après le mariage et l’adoption, la filiation pour tous

Si l’instauration du mariage pour tous a été une avancée, les mutations de la famille et de la filiation appellent une (r)évolution du droit. La sociologue et directrice de recherche à l’École des hautes études en sciences sociale, Irène Théry, aborde ces sujets dans un ouvrage passionnant et pédagogique.

Trois ans après l’adoption de la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples de personnes du même sexe, le 17 mai 2013, certains ont constaté que, contrairement à ce qu’avaient affirmé ses opposants, la Terre n’en a pas été chamboulée. Cependant, il est intéressant de constater avec Irène Théry, auteur de Mariage et filiation pour tous, que la loi a bien constitué une « étape majeure dans la métamorphose de notre système de parenté », une « réforme de civilisation ». La loi n’a pas bouleversé soudainement l’ordre social, mais, en résumé, une révolution qui bouleverse l’institution matrimoniale est engagée.

L’institution matrimoniale
face à l’égalité des sexes

Lors du débat public sur la loi, « chacun sentait bien que la réforme engageait bien autre chose que l’accès des homosexuels à un mariage inchangé : une véritable redéfinition pour tous de l’institution matrimoniale ». Jusqu’à présent, le mariage avait « toujours été défini comme l’union d’un homme et d’une femme » : unir deux personnes de même sexe était même sa « raison d’être ». On peut donc déjà parler de rupture symbolique, avec le fait que l’on puisse désormais parler d’époux, mais aussi de parents de même sexe. Il s’agit d’une transformation de « l’organisation sociale et symbolique des relations sexuées dans une société démocratique ». Ainsi, la réforme n’a pas seulement permis une forme d’égalité entre les couples de même sexe et les couples composés d’un homme et d’une femme ; elle « portait sur les relations sexuées institués dans la parenté ».

Les partisans du mariage pour tous se sont focalisés sur l’exigence d’égalité entre les couples au lieu de porter surtout cette idée : la transformation de la famille est liée à « l’émergence de la valeur d’égalité de sexe », qui s’oppose au modèle millénaire de « complémentarité hiérarchique des sexes ».

Les adversaires de la loi ont affirmé que ses partisans voulaient nier les différences femme - homme et voulaient même supprimer les notions de père et de mère. Appuyés par une bonne partie de l’Église et les milieux conservateurs, ils ont même prétendu que la loi consistait à vouloir imposer l’indifférenciation des sexes. Pour eux, il s’agissait donc tout à la fois de « sacrifier l’enfant », de « détruire la famille » et de « ruiner la civilisation ». Dans le débat conflictuel d’alors, les partisans de la loi se sont focalisés sur l’exigence d’égalité entre les couples, entre les sexualités, au lieu de porter surtout cette idée avancée par Irène Théry : face au modèle millénaire de la « complémentarité hiérarchique des sexes »,  la transformation de la famille est liée à « l’émergence de la valeur d’égalité de sexe ».

La marche des fiertés Lesbienne Gay, Bi, Trans (LGBT) - Paris aura lieu le 2 juillet. Cette année, elle mettra avant les droits des personnes Trans. Plus d’infos, ici : http://marchedesfiertes.fr/
La marche des fiertés Lesbienne Gay, Bi, Trans (LGBT) - Paris aura lieu le 2 juillet. Cette année, elle mettra avant les droits des personnes Trans. Plus d’infos, ici : http://marchedesfiertes.fr/

Redéfinition de la notion de couple

Au sein des études de genre, qui ne forment pas une école homogène, deux approches se différencient fortement. L’approche empirique s’attache à s’extirper de l’alternative entre une position pro-différence et une position pro-indifférence. Par exemple, on peut à la fois considérer comme positive une asexuation des statuts pour le partage de l’autorité parentale (il y a là une forme d’indifférenciation) et comme nécessaire que ce soit la femme qui conserve en dernier ressort la décision d’avorter (il y a là maintien de la différenciation). Une autre approche, qu’Irène Théry considère comme « dogmatique » et à laquelle elle s’oppose, considère que « si le droit distingue les hommes des femmes, c’est uniquement pour asseoir la domination masculine » et qu’en définitive «  toute attention portée au corps est l’indice d’un "naturalisme" biologisant ». Cette approche permet aux conservateurs de dénoncer comme « contre-nature » le fait qu’un enfant puisse avoir deux pères et deux mères.

Le fait nouveau initié lors du débat sur le PACS en 1999 fut l’adoption d’un article sur le concubinage, qui a redéfini le couple en droit français. Il s’agit d’une mutation juridique et symbolique majeure dans l’histoire du droit de la parentalité, selon Irène Théry. Face à cette avancée, l’auteure évoque les attaques menées par le prêtre et psychanalyste Tony Anatrella, conseiller de l’Église de France, récemment accusé d’abus sexuels sur de jeunes hommes1: il considérait alors l’homosexualité comme « le symptôme d’un problème psychique et d’un en deçà de la différence des sexes » ou comme un « inachèvement et une immaturité foncière de la sexualité humaine ». Irène Théry expose, elle, deux conceptions différentes du genre : le genre comme identité des personnes et le genre comme modalité des relations sociales.

Le genre, identité des personnes
ou modalité des relations sociales

Beaucoup pensent que le genre constitue un attribut de la personne et que ses caractéristiques seraient le résultat du conditionnement culturel et social. Le problème de cette conception, c’est qu’elle considère la personne de manière "autarcique".

La notion de genre compte plusieurs définitions, qui posent autant de problèmes. On peut y lire l’idée de sexe social ou de rapports sociaux de sexe, mettant l’accent sur la dimension sexuée de la vie sociale. On peut aussi chercher, en l’employant, à évoquer la « distinction masculin / féminin en tant qu’elle est sociale ». Tout le problème est alors de préciser ce à quoi se rapportent les notions de masculin et de féminin. Beaucoup pensent que le genre constitue un attribut de la personne, son identité. Ainsi, une personne serait masculine, féminine ou trans parce qu’elle a des caractéristiques psychiques et mentales masculines, féminines ou trans. Indépendamment du sexe biologique de la personne, ces caractéristiques seraient le résultat du conditionnement culturel et social de la personne. Le problème de cette conception, c’est qu’elle considère la personne de manière "autarcique", faisant du genre un attribut intrinsèque de la personne (même si celle-ci est conditionnée). Ainsi, l’identité masculine ou féminine serait « l’expression ou la manifestation "extérieure" de l’identité "intérieure" du moi modelée par les stéréotypes sexués absorbés dès l’enfance ».

Pour l’approche relationnelle du genre, « ce qui est défini comme masculin ou féminin n’existe pas en soi, mais uniquement comme le produit de la distinction ou division opérée dans les attentes sociales entre ce qui est attendu (par exemple) d’une sœur et ce qui est attendu d’un frère ».

Pour l’approche relationnelle du genre, « le genre n’est pas un attribut identitaire des personnes, mais une modalité des relations sociales » : « L’enjeu est principalement de se dégager du piège de l’autarcie du moi et de ce que l’on peut nommer, avec Wittgenstein, le "mythe de l’intériorité" ». Ainsi, ce qui a un genre, « ce ne sont pas les personnes elles-mêmes, mais les actions et les relations que ces personnes mettent en œuvre en référence à des règles, des significations et des valeurs ». Cette conception concerne la définition même de ce qu’est une personne. Ainsi, « Ce qui est défini comme masculin ou féminin n’existe pas en soi, mais uniquement comme le produit de la distinction ou division opérée dans les attentes sociales entre ce qui est attendu (par exemple) d’une sœur et ce qui est attendu d’un frère ».

Irène Théry évoque à ce propos les quatre formes de relations sexuées qui existent dans la société : les relations de sexes opposés (elles-mêmes multiples : frère - sœur, époux - épouse, mère - fils, père - fille, etc.), les relations de même sexe (frère - frère, mère - fille, père – fils, etc.), les relations de sexe indifférencié (grands-parents - petit enfant, relation indifférenciée en ce sens que, même si chaque personne est toujours d’un sexe, cela n’importe pas dans la définition de la relation mutuelle et de l’agir attendu de chacun), les relations de sexe combiné (oncle maternel - neveu utérin, etc.). Voilà que l’on sort des schémas complètement bornés de relations sexuées limités à l’expérience hétérosexuelle, et que s’ouvre un continent de réflexion sur les relations humaines !

Cependant, à côté de la nécessité d’analyses différenciées des relations sexuées, la sociologue note que « les progrès de l’égalité de sexe dans les démocraties se sont traduits par la progressive neutralisation du statut juridique de citoyen (électeur ou élu) », qui « n’implique en rien un déni des différences entre hommes et femmes ». Ce qu’il faut souligner, c’est d’abord qu’ « un individu, homme ou femme, n’est jamais réduit à la dichotomie du "rapport hommes / femmes", puisqu’une même personne se trouve simultanément à la croisée de très nombreuses relations de sexe opposé, de même sexe, de sexe indifférencié et de sexe combiné ». Soulignons ensuite que cela n’empêche nullement de distinguer le statut social (ou personnel) d’homme et le statut social (ou personnel) de femme, sachant que dans notre société, « la hiérarchie sexuée est si forte que "homme" désigne l’humain en général et l’humain de sexe masculin en particulier ». Notons au passage que ces réflexions sur la sujétion des femmes ne conduisent pas à nier leur pouvoir (à faire comme si elles n’avaient aucun pouvoir), mais permettent de caractériser ce que, pour notre part, nous appelons un rapport ou une relation de domination.

Monde masculin / monde féminin,
ou mixité du monde social humain ?

Parler de rapport ou de relation de domination, c’est d’ailleurs une autre manière de dire comme l’auteure qu’une approche relationnelle du genre permet, à la différence d’une approche identitaire, de parler de la vie dans notre société. C’est cela qui permet, par exemple, non de se replier sur soi en considérant seulement la négativité des institutions, mais au contraire de considérer que l’autonomie de la personne « n’est pas un donné originel » mais une « conquête de l’individu ». Nous ajouterons qu’il s’agit d’une conquête qui agit dans et avec les contradictions de chacun-e, et en relation avec les luttes collectives. Ainsi, la critique des institutions (et leur dépassement) devient possible à partir du moment où l’on se rend compte que « l’institution n’est pas ce qui séquestre l’expérience, elle est ce qui rend possible l’agir humain ». Et nous ajoutons encore : l’agir humain individuel et collectif. Poussons le bouchon : à partir du moment où l'on considère que les attributions sociales déterminent largement les individus, et à partir du moment où l'on considère aussi que la personne est aussi capable de détermination, il est nécessaire de s’attaquer - individuellement peut-être, collectivement sans doute - aux institutions pour contester une société injuste.

L’approche identitaire et l’approche relationnelle s’opposent dans leurs rapports à la notion de rôle social. Pour l’approche identitaire, le rôle sexué est joué, par imitation ou conditionnement. Les uns considèrent que ce jeu est appelé à durer, tandis que pour d’autres il s’agit de s’en libérer, en déconstruisant les rôles assignés. Ici domine encore la croyance en l’existence d’une intériorité originelle de la personne (le rôle joué serait la vérité de la personne, ou au contraire il serait le masque à retirer pour retrouver la personne vraie). Pour l’approche relationnelle, le rôle répond « à la règle commune de partage sexué des droits et des devoirs ». La vie ne s’organisant pas spontanément chez les humains, les rôles sont élaborés par la société : ils sont institutionnalisés. Ainsi s’organise la complémentarité hiérarchique des sexes. Le monde masculin valorise la science, la guerre, la rivalité, le monde féminin est centré sur la vie domestique, le soin. Et au total, les valeurs féminines de bonheur et de sécurité sont « englobées dans les valeurs masculines supérieures de la gloire et le sens du risque ».

Pour Irène Théry, l’enjeu central est « la remise en cause du grand partage hiérarchique de la société entre un monde masculin et un monde féminin, auquel se substitue progressivement une autre valeur de référence, celle de mixité du monde social commun ».

Irène Théry en vient ici à l’essentiel de son propos : « Les progrès de l’égalité ne sauraient se réduire à plus de droits, plus d’opportunités professionnelles, plus de responsabilités politiques ou plus de protection pour les femmes, égalisant deux "classes de sexe". L’égalité de sexe est une révolution beaucoup plus profonde, qui bouleverse l’ensemble de l’organisation des relations sociales et interroge les représentations de l’humain les plus ancrées ». Ainsi, « son axe majeur est la remise en cause du grand partage hiérarchique de la société entre un monde masculin et un monde féminin, auquel se substitue progressivement une autre valeur de référence, celle de mixité du monde social commun  ».

Du mariage hiérarchique indissoluble
au couple démocratique

Jusqu’à présent, la division sexuée des rôles s’incarnait dans la famille, le mariage et la filiation. Ce modèle a commencé à être perturbé : se marier a peu à peu cessé d’être une obligation sociale, se démarier ou non est devenu une question de conscience personnelle. L’auteure montre alors que le cœur de l’institution matrimoniale n’est plus désormais la présomption de paternité (par laquelle l’homme n’a jamais à prouver qu’il est le père biologique) mais le couple. Le mariage pour tous n’est pas une prochaine révolution anthropologique annoncée par ses opposants : il exprime une mutation déjà réalisée du mariage. Voilà pourquoi Cerises pouvait affirmer en 2013 que les partisans de la manif pour tous défendait « une société qui n’existe plus »2.

Le mariage civil instauré en 1792 instituait que « le père est celui que les noces désignent », c’est-à-dire que le mariage fonde la paternité. Lors d’une grossesse hors mariage, le Code napoléon institutionnalisait une différence radicale entre l’homme et la femme : la femme génitrice pouvait être, si nécessaire, identifiée par une recherche en maternité, ce qui stigmatisait les femmes honteuses génitrices hors mariage ou ayant abandonné leur enfant ; tandis que l’homme géniteur reconnaissait l’enfant s’il le souhaitait (« la recherche en paternité est interdite »). Il y avait donc asymétrie de la filiation.

Les choses n’ont changé que progressivement. Jusqu’en 1945, le mariage fonctionnait selon les principes de complémentarité hiérarchique des sexes : l’homme représentait le couple, la famille, il était le chef de famille et disposait seul du droit de vote, tandis que la femme mariée était une « éternelle mineure  ». Voilà qui illustre bien la notion de rôle telle que l’approche relationnelle le conçoit : « Le mariage ne relevait pas seulement de la vie privée, familiale et domestique : il avait une fonction centrale dans l’organisation sociale globale : celle de réunir le monde des hommes et le monde des femmes »… mais la réunion était moins démocratique que hiérarchique ! La subordination sociale des femmes se manifestait à travers une double hiérarchie : « leur division impitoyable en deux catégories, les épouses honorables et les filles perdues » et « la hiérarchie dans le couple marié ». On avait là tout un pan institutionnel de la domination masculine car la « complémentarité est strictement hiérarchique et (le) couple ne fait un tout que sous l’autorité du mari qui lui donne son nom, le dirige et le représente à l’extérieur ». Cependant, le mariage étant un contrat, une faille existait dans le modèle : qui dit contrat dit possibilité d’une rupture du contrat (divorce).

L’égalité des sexes appelle la transformation du mariage : qu’il ne soit plus le « mariage hiérarchique indissoluble » mais un « duo démocratique » qui place au centre non la procréation entre un homme et une femme mais la « conversation amoureuse » formant le lien du couple.

Au-delà d’exigences d’égal accès aux droits, l’égalité des sexes a appelé et appelle aujourd’hui encore la transformation du mariage : qu’il ne soit plus le « ariage hiérarchique indissoluble » mais un « duo démocratique » qui place au centre non la procréation entre un homme et une femme mais ce qu’Irène Théry appelle la « conversation amoureuse » formant le lien du couple (entre personnes de sexes différents ou de même sexe). Le mariage devient une relation égalitaire, il est (ou sera) l’institutionnalisation d’un lien de couple. Remarquons cependant qu’en parallèle de ce changement du sens du mariage, nécessaire pour émanciper le lien marital de son caractère hiérarchique, l’enjeu d’avoir des couples égalitaires se pose aussi hors mariage ! D’ailleurs, pour certains, l’idée d’institutionnaliser le lien du couple mérite d’être interrogée.

La révolution de la filiation

Aujourd’hui, plus de la moitié des enfants naissent hors mariage. De fait, le lien entre parents et enfants - la filiation - ne s’établit plus par le mariage. L’argumentaire des adversaires de l’homoparentalité consiste à faire semblant que les partisans de la filiation pour les couples homosexuels porteraient l’idée « contre-nature » qu’il est possible que deux personnes de même sexe puissent engendrer. Ce qui serait mettre l’enfant dans une situation impossible. Or, souligne Irène Théry, les homosexuels sont précisément « les seuls couples qui ne sont jamais tentés de dissimuler à l’enfant son mode de conception ». En réalité, la question contemporaine est de distinguer la gestation et la filiation, car il est devenu envisageable de penser une double filiation de même sexe : tel enfant a deux parents de sexe masculin ou deux parents de sexe féminin.

Pour les conservateurs, la filiation serait, et devrait toujours être, enracinée dans la nature (la procréation). D’un côté ils dénoncent la biologisation de la filiation (établie désormais par la preuve ADN de la paternité, à la place de la présomption de paternité précédemment évoquée). De l’autre ils dénoncent la mentalisation de la filiation, c’est-à-dire la possibilité que le "vrai parent" puisse être une autre personne que le géniteur. Or, selon Irène Théry, il n’y a nullement à opposer la dimension charnelle et la dimension élective : « C’est la même société qui, d’un côté, a institué l’adoption plénière, favorisé l’adoption internationale et valorisé comme jamais auparavant le lien adoptif, et qui, de l’autre, a mis en place des moyens sans précédent pour lutter contre la stérilité et permettre aux couples qui le souhaitent d’engendrer des enfants tant désirés ». Dès lors : « Pourquoi opposer, comme si elles étaient nécessairement concurrentes, deux façons d’établir la filiation qui coexistent très pacifiquement dans notre société ? Pourquoi chercher obstinément à les hiérarchiser, alors que nous ne sommes prêts à renoncer ni à l’une ni à l’autre, et que la hiérarchie des filiations est justement ce que nous avons banni de notre droit commun ? »

Révolution de la pluri-parentalité

L’auteure évoque la controverse sur l’autorisation médicale à la procréation (AMP). Elle souligne que lorsqu’un couple recourt à un don de sperme, d’ovocyte, d’embryon ou de gestation, les parents d’intention font « bel et bien naître un enfant, dont l’un des deux est un parent "biologique" », car ils sont unis « au sein d’un même projet parental ». D’ailleurs, « toute différence qui serait faite entre les deux parents, selon la part respective qu’ils ont pris à la procréation, apparaîtrait comme un véritable déni de la particularité du processus complexe qu’ils ont voulu et mené ensemble, avec l’aide de l’institution médicale, processus qui a conduit à la conception puis à la naissance de leur enfant commun ». On est loin des balivernes de ceux qui dénoncent la mise en place d’un "droit à l’enfant", comme si l’enfant conçu dans le cadre d’un projet parental de deux personnes de même sexe ne pouvait être une formidable aventure humaine pour les parents et pour l’enfant à naître. Au total, les deux parents sont des parents « sociaux » et « psychologiques ». Autrement dit : un engendrement « peut certes être décrit comme un événement purement physique (une procréation), si l’on décide de porter sur lui le regard du biologiste. Mais il peut tout aussi bien être vu comme une technique du corps, comme une situation émotionnelle, comme une action humaine intentionnelle, comme un rite institué. Autrement dit, faire un enfant n’est pas un acte naturel auquel se "surajouterait" ensuite de l’interprétation culturelle ».

« le mot "parent" a cessé d’être identifié à "géniteur" » et le mouvement de la société appelle en conséquence à inventer un nouveau droit de la famille qui « idéalement, serait à la fois commun à tous et pluraliste  ».

L’ancien modèle matrimonial était déjà remis en question par les cas où les couples femme - homme n’étaient pas les géniteurs d’enfants, ou quand les géniteurs n’étaient pas mariés. Le fait nouveau est que le principe d’exclusivité de la filiation (un seul père, une seule mère par enfant) est (largement) bousculé par les recompositions de la famille. De fait, « il n’y a pas de coïncidence entre les composantes biologiques, sociales / éducatives et juridiques / symboliques qui faisaient naguère ce qu’on nommait un vrai parent, et que l’on peut nommer les situations de pluriparentalité, au sens où il y a plus d’un homme et d’une femme soit dans la conception, soit dans l’itinéraire biographique, soit dans la vie quotidienne d’un enfant » . Ainsi, « le mot "parent" a cessé d’être identifié à "géniteur" » - tout le monde connait depuis longtemps de nombreuses situations qui le montrent ! - et le mouvement de la société appelle en conséquence à inventer un nouveau droit de la famille qui « idéalement, serait à la fois commun à tous et pluraliste ».

La courte histoire de l’adoption d’enfants, qui législativement a commencé en France en 1920, est emblématique de changements rapides. Songeons qu’en 1966, l’adoption plénière était « conçue comme une nouvelle naissance effaçant la première : on supprime l’acte de naissance et on le remplace par un nouvel acte de naissance, comme s’il venait de naître ». Ainsi, les parents adoptifs étaient conduits à cacher aux enfants qu’ils avaient été adoptés. Au fil du temps, les choses ont changé et aujourd’hui de nombreux parents adoptifs ont cessé de mentir et accompagnent l’enfant dans sa quête de connaissance de ces origines. Ils constatent d’ailleurs que cette quête « loin de les affaiblir, renforce leur statut de parents aimants et respectueux de la personne de l’enfant ». Contre le maintien de tabous étouffants et de modèles dépassés, rompre avec les secrets de famille s’impose désormais comme une exigence éthique et un enjeu d’émancipation.

Don d’engendrement et co-engendrement

Irène Théry termine Mariage et filiation pour tous en abordant le grand débat sur le « don d’engendrement ». Elle montre d’abord que c’est la féminisation du don qui « met au centre l’enjeu moral, social et humain, jusqu’à alors complètement ignoré, des relations entre donneurs et receveurs et interroge de façon nouvelle la barrière qui avait été dressée entre eux ». Pour elle, « on ne peut que souhaiter que commence à se construire dans notre pays un débat argumenté sur cette forme particulière de don en assistance médicale à la procréation, en lieu et place de la véritable entreprise de diabolisation qui se déploie aujourd’hui au mépris de la connaissance empirique, assimilant toute GPA aux dérives et aux trafics de ventre qui sévissent dans certains pays ». Elle oppose d’ailleurs « une GPA inhumaine et dégradante (…) toujours associée à l’anonymat et à l’absence de relations » et une « GPA "éthique" (…) toujours associée, au contraire, à la qualité de la relation créée entre les parents d’intention et les gestatrices, ainsi que leur famille ». Elle se prononce pour une « reconnaissance de l’engendrement avec tiers donneur ».

Elle prend l’exemple d’un homme stérile, qui engendre l’enfant dans la mesure où il participe directement au « processus institué par lequel cet enfant vient à la vie dans le cadre d’une AMP avec tiers donneur ». Contre une définition purement biologique de l’engendrement, elle souligne que celui-ci a une dimension psychique, mentale, affective, intentionnelle et même institutionnelle, qui va lui accorder sens et valeur au sein de notre monde humain. L’homme stérile participe de toutes les dimensions de l’engendrement, sauf une : la dimension strictement procréative. Et parce qu’il a pris la responsabilité d’engager cet engendrement en se déclarant par avance père de l’enfant qui naîtra, ce futur père a beau être stérile, il est, tout autant que la femme qui procrée, co-engendreur de l’enfant. C’est pourquoi « le père stérile n’est pas ici dans une situation comparable à celle de l’adoption : le don en AMP est un don sans abandon ».

Toutes ces questions sont bien évidemment complexes. Ainsi, « Il est peut-être troublant de reconnaître que, désormais, les couples de même sexe peuvent, sans aucun déni de la différence physique des sexes, engendrer ensemble un enfant ». Et « Il nous est difficile, encore aujourd’hui, d’enrichir la palette des rôles et de comprendre que l’on peut non seulement devenir parent sans procréer, mais procréer sans engendrer, et engendrer sans procréer ». Pour autant, après le mariage pour tous, la rénovation de l’adoption, de l’assistance médicale à la procréation et du droit d’accès aux origines personnelles constituera une réforme ambitieuse du droit de la famille instituant, cette fois, la filiation pour tous.

Mariage et filiation pour tous Une métamorphose inachevée, Irène Théry, La république des idées, Seuil, 123 p., 11,80 €, 2016

1.[https://fr.wikipedia.org/wiki/Tony_Anatrella#cite_note-10]Article wikipédia]

2. "Au-delà du mariage pour tous : contre l’homophobie l’émancipation", Cerises n°166, 18 janvier 2013