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Guignolet-Kirsch

J comme jeunesse

La jeunesse fait aujourd’hui l'objet d’un paradoxe. Notre société pratique en effet le culte de la jeunesse au point qu’on a parfois pu parler de "jeunisme". Et ce jeunisme n’épargne personne, ni les entreprises, ni les médias, ni les formations politiques… La jeunesse serait parée de toutes les vertus. Elle serait par essence une qualité qu’il faudrait s’attacher à conserver. Les conseils diététiques, sportifs et les crèmes antirides (pour femmes comme pour hommes) ne manquent pas qui nous font la promesse de cette éternelle jeunesse. Il y a un culte de la jeunesse prise comme idéal. Dans le même temps, la jeunesse réelle, celle qui vit non pas dans le ciel des idées et des représentations, mais sur le sol de la vie concrète et dans les rues des villes et des villages, cette jeunesse-là connait une situation matérielle et morale difficile, souvent plus difficile que celle des générations précédentes, au point qu’on peut parler de "misère de la jeunesse".

Mais ce qui caractérise cette société, peut-être est-ce justement ce décalage entre l'image et les droits de l’Homme (avec un grand H) et la situation réelle des hommes et des femmes ?

« J'avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes », écrivait déjà Paul Nizan dans Aden Arabie.

Que dirait-il aujourd’hui ? Dans une enquête publiée en 19961 et qui résultait d’entretiens nombreux menés par des étudiants de la faculté d’Aix, le sociologue Jacques Broda avait avancé le néologisme de "jeunocide". Ce terme lui servait à qualifier la situation des jeunes des quartiers populaires de Marseille, confrontés à l’échec scolaire, au chômage, à la précarité, à la drogue, à la violence, et à certaines formes d’auto-extermination qui frappent une jeunesse en manque d’amour et de reconnaissance sociale.

Cette précarité qu’il dénonçait (il y a vingt ans…) n’a fait que s’accentuer depuis.

Dans les débuts de la sociologie, la jeunesse ne bénéficiait pas d’un regard spécifique. Pour Durkheim, l’enfant se définissait comme un être non encore socialisé.

Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus dans la même situation. La jeunesse fait l’objet de nombreuses études sociologiques tant en France qu’à l’étranger. Sa définition n’a évidemment pas manqué de susciter des débats théoriques. Edgar Morin, dès les années soixante, avait mis l’accent sur la spécificité de la culture juvénile. Et pour lui, il ne s’agit pas que d’un phénomène moderne. (Dans un livre passionnant sur la nature humaine2, il montre l’importance de la "juvénilité" dans le processus d’humanisation depuis les préhominiens jusqu’à l’homo sapiens). Mais, avec le développement de la civilisation, le temps de la jeunesse s’est allongé et sa place a évolué. D’autres, comme Pierre Bourdieu, ont montré au contraire que la jeunesse ne constituait pas une classe sociale à part, et qu’il y avait des jeunesses, soumises aux conditions de la reproduction sociale dans une société divisée en classe. L’habitus qui guide notre comportement social et fait de nous des héritiers d’une culture, est marqué par cette inégalité. Ces deux approches ne s’opposent pas de manière schématique et seraient plutôt complémentaires.

Quelle est donc aujourd’hui la situation non de cette classe mais de cette catégorie ?

De manière générale, l’âge de l’entrée dans la vie adulte (tant du point de vue professionnel que matrimonial) a été retardé. Il y a bien une "culture juvénile" d’autant plus largement partagée qu’elle est promue par le commerce et les médias. Les jeunes sont en effet l’une des cibles essentielles de la société de la consommation (le culte des marques) et du spectacle. À noter que cette culture qui unifie la jeunesse au-delà des milieux populaires est largement "urbaine" et marquée par l’univers de la rue.

La cause essentielle du report de l’âge d’entrée dans la vie adulte est sans doute l’allongement de la scolarité. Quand Chevènement était ministre, il avait fixé à 80 % d’une classe d’âge le taux de bacheliers. En 2010, il était de 65 %. Il est monté à 77,2 % en 2015. Sans doute est-ce un progrès, même si un peu plus d’un jeune sur quatre quitte l’école sans le bac et bien qu'il ait perdu de sa valeur.

L’inégalité reste forte. Plus de 90 % des enfants de cadres obtiennent le bac et moins de 50 % des enfants d’ouvriers. Et cette remarque serait sérieusement aggravée si on prenait en compte le contenu et la qualité de l’enseignement reçu…

Mais le moment décisif est celui de l’entrée dans la vie dite active. 700 000 jeunes arrivent tous les ans sur le marché du travail. Or 86 % des embauches se font en contrats précaires. Les stages (pas toujours rémunérés) sont devenus la règle. Le parcours du combattant des stagiaires s’apparente à une forme moderne de rite d’initiation à bien des égards comparable aux rites d’initiation pratiqués dans les tribus traditionnelles ; avec cette différence que l’épreuve est bien plus longue…

Fin 2015, 25 % des jeunes non scolarisés étaient au chômage, contre 10 % pour l’ensemble de la population. Et 29 % des jeunes de moins de trente ans sont en situation de pauvreté, contre 14 % pour la population en général.

Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que les jeunes aient participé en masse aux premières manifestations contre la loi El Khomri (avant que les manœuvres du gouvernement et la proximité des examens ne conduisent à une certaine démobilisation estudiantine). Ce n’est pas surprenant, mais cela mérite d’être remarqué. Qui aurait imaginé, il y a quelques années, que des milliers de lycéens et d’étudiants se mettraient en mouvement contre un projet de réforme concernant non l’Éducation mais le Code du Travail ?

En luttant pour ses futures conditions de travail, cette génération fait ainsi preuve d’un réalisme remarquable. Non seulement, cela permet la convergence avec les organisations syndicales de salariés mais cela crée les bases, à la faveur de ce retour de la question sociale, d’un renouveau de la conscience de classe, de la conscience populaire.

La question qui reste problématique est évidemment est celle de la perspective d’avenir.

Réinventer un futur capable de susciter espérance et enthousiasme. Car il n’y a jamais eu de mouvement révolutionnaire ni d’avancée véritable de la société qui n’ouvre à la jeunesse les portes et les fenêtres de l’avenir.L’idéologie postmoderniste a cherché à enfermer le peuple (et pas seulement la jeunesse) dans un présent sans passé et sans avenir. Or, visiblement, vivre dans le présent n’empêche pas de penser à l’avenir.

Sans doute, ce qui manque (et pas seulement à la jeunesse) est-ce ce que Roger Vailland appelait une « belle et bonne utopie »3.

Paul-Vaillant Couturier disait : « Le communisme est la jeunesse du monde ».
Dans son poème de 1937, marqué par l’élan du Front populaire, il écrivait : « Nous sommes la jeunesse ardente/Qui vient escalader le ciel/Dans un cortège fraternel/Unissons nos mains frémissantes/Sachons protéger notre pain/Nous bâtirons un lendemain qui chante.» Et c’est Gabriel Péri, dans sa lettre du 14 décembre 1941, avant son exécution, qui met la formule au pluriel parlant des « lendemains qui chanten  ».

Cet optimisme bolchevique prête sans doute aujourd’hui à sourire ou à moqueries. Les déconvenues de l’histoire sont passées par là.

Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit. Réinventer un futur capable de susciter espérance et enthousiasme. Car il n’y a jamais eu de mouvement révolutionnaire ni d’avancée véritable de la société qui n’ouvre à la jeunesse les portes et les fenêtres de l’avenir.

Sous la Commune, Eugène Pottier chantait : « Jeunesse héroïque / Arme ton flingot/ Pour la République / En avant, moblot.  »

À quoi répondait la poétesse contemporaine Andrée Chedid :« Jeunesse qui t'élances / Dans le fatras des mondes
 / Ne te défais pas à chaque ombre
/ Ne te courbe pas sous chaque fardeau
 / Que tes larmes irriguent
 / plutôt qu'elles te rongent
 / Garde-toi des mots qui dégradent / Garde-toi du feu qui pâlit
 / Ne laisse pas découdre tes songes
 / Ni réduire ton regard 
/ Jeunesse entends-moi
 / Tu ne rêves pas en vain.  »

1. Jacques Broda, Le Jeunocide, Les Pluriels de Psyché, 1996.

2. Edgar Morin, Le Paradigme perdu : la nature humaine, Le Seuil, 2015.

3. Roger Vaillant, Éloge de la politique, Le Temps des Cerises.

Photo : Site [url=]Zone d'expression prioritaire[/url] . @ Dominique Faget / AFP