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Idées / Guignolet-Kirsch

I comme Insoumission (vertu de l’insoumission)

L’insoumission est de retour. Elle accompagne le retour sur le devant de la scène de la question sociale. Quand un fleuve entre en crue et sort de son lit, les autorités déclenchent l’alerte rouge. Et quand un peuple sort de son lit pour descendre dans la rue, il en va de même dans les hautes sphères. La rébellion contre le projet nommé par antiphrase "Loi travail" est une réaction d’auto-défense du monde du travail. Mais elle manifeste en même temps l’insoumission d’une partie de la population envers le discours dominant. La litanie selon laquelle il faut remettre en cause les acquis pour relancer l’emploi commence à avoir du mal à passer. Non seulement, le résultat n’est pas garanti, mais, plus encore, beaucoup de salariés ne sont pas prêts à relancer la croissance à n’importe quel prix, au prix notamment d’une nouvelle régression de leurs droits et de leur sécurité. La façon dont les cheminots, les salariés du secteur pétrolier ou les agents EDF assument que la grève entraîne des pertes importantes de chiffre d’affaires pour leur entreprise est révélateur. Ils savent que c’est en tapant à la caisse qu’ils peuvent faire plier leur patron, et par voie de conséquences, le gouvernement.

Quand Jean-Luc Mélenchon a choisi "la France insoumise" pour slogan de campagne, il a été bien inspiré.

Tous les révolutionnaires, de Lénine à Fidel en passant par Mao, ont désobéi aux idées admises, même parmi les leurs. C’est en étant insoumis qu’on devient un rebelle, un insurgé et parfois un révolutionnaire.

Il y a une vertu de l’insoumission. Dans le texte d’Oscar Wilde auquel nous faisions référence lors de notre dernière chronique (L’Âme de l’homme sous le socialisme1), celui-ci écrivait déjà : « L'insoumission, aux yeux de quiconque a lu l'Histoire, est la première vertu de l'homme. C'est par l'insoumission que le progrès s'est accompli, par l'insoumission et par la rébellion. »

Le mouvement communiste, depuis Marx et Engels, s’est construit en cherchant à dépasser la simple révolte pour susciter un mouvement révolutionnaire conscient de ses buts et de ses moyens. On sait le rôle qu’a joué dans l’affirmation de leur pensée la critique de l’anarchisme de Proudhon (dans Misère de la Philosophie) et de Stirner (dans l’Idéologie allemande). Et cette critique conserve une force et une valeur, car la révolte, a fortiori la révolte individuelle, ne peut en général conduire qu’à l’isolement et à la défaite.

Après l’expérience du XXe siècle, il nous semble cependant qu’il est nécessaire de revisiter les rapports entre anarchisme et communisme. Le peu de place (c’est une litote) laissé à l’esprit d’insoumission des individus n’est pas pour rien dans l’échec des expériences socialistes. La discipline rendue nécessaire par la révolution et surtout par la construction d’États socialistes a favorisé le conformisme, l’apolitisme, l’impossibilité que s’expriment des voix discordantes au sein même du parti et de la société, (antidotes nécessaires à la vie de l’organisme tout entier) et, finalement, la chute de ces régimes.

Pourtant, tous les révolutionnaires, de Lénine à Fidel en passant par Mao, ont désobéi aux idées admises, même parmi les leurs. « Il ne faut pas être plus prisonnier de ses amis que de ses ennemis », écrivait Vallès, l’auteur de L’Insurgé. C’est en étant insoumis qu’on devient un rebelle, un insurgé et parfois un révolutionnaire.

L’opposition entre Marx et Bakounine qui a marqué la Première Internationale (et qui a contribué à sa fin) s’explique non seulement par des oppositions idéologiques mais aussi par des oppositions de caractère. Bakounine (dont le côté brouillon dans la pensée et dans l’action ne pouvait qu’irriter Marx) se disait quant à lui communiste, matérialiste et disciple de Hegel. L’un et l’autre n’étaient ainsi pas si éloignés idéologiquement.

Bakounine n’a évidemment pas produit une critique d’une ampleur et d’une valeur scientifique comparable à celle de Marx, mais ses mises en garde contre le despotisme de l’État, de la religion et même de la science conservent une actualité certaine.

Quand nous avions fondé, avec un collectif d’écrivains, les éditions Le Temps des Cerises, c’était aussi avec cette idée qu’il était temps d’essayer de dépasser des oppositions nées de l’Histoire, notamment entre les deux courants de la tradition communiste, la tradition marxiste et celle qui se proclame anti-autoritaire ou libertaire. Même si ce n’est guère aisé… (Les polémiques, avec Onfray par exemple, le confirment).

Mais dans un moment où le système capitaliste révèle de plus en plus son visage autoritaire, où la "gouvernance" des banques s’exerce avec cynisme au mépris du droit des peuples, il est nécessaire de prôner la valeur de l’esprit d’insoumission.

Le pouvoir de dire Non est l’acte par lequel s’affirme la dignité de l’être. C’est en disant Non, aussi, que les enfants grandissent et que les peuples s’affirment.

Le conformisme à l’égard du "politiquement correct", qui sévit aujourd’hui dans bien des discours d’eau tiède n’est pas compatible avec l’ambition de révolutionner la société. Le "respect des institutions" évoqué par une déléguée à la tribune du dernier congrès du PCF non plus. Comme le disait le romancier René Ballet, la maladie la plus grave aujourd’hui, en politique, c’est la « respectose ».

Mais l’insoumission n’est pas que l’acte négatif du refus. C’est aussi une affirmation de souveraineté. Cela vaut pour les individus comme pour les peuples.

Roger Vailland, qui fut un écrivain à la fois "engagé" et "dégagé", disait : « la vertu se confond avec la souveraineté ». Et aussi : « Quand on délègue sa souveraineté, on finit toujours par ramper et le souverain par se délecter de faire ramper, mais le pouvoir sur la nature et les hommes dans la nature ne s’obtient que par successives délégations et reconquêtes de souveraineté. »2

Cette revendication de souveraineté est aujourd’hui essentielle. Il n’y a pas de transformation possible sans la reconquête d’une souveraineté populaire.

La preuve a contrario nous en est fournie par les décisions des dirigeants qui ont fait allégeance au grand capital. Se prémunir (et prémunir le pouvoir des banques et des grandes sociétés contre tout risque de souveraineté populaire) est le fil rouge de leur action. L’Europe actuelle, telle qu’elle s’est construite, a clairement révélé sa vraie nature de prison des peuples, mise en place par les gouvernements eux-mêmes. Le cas grec est suffisamment clair pour qu’il ne soit pas nécessaire de développer. Mais ce qui se passe avec la loi El Khomry aussi. Celle-ci ne figurait pas dans le programme du candidat Hollande, mais il faut la faire passer coûte que coûte car elle figurait dans l’agenda des instances européennes. Il en va de même de la logique qui sous-tend la loi NOTRE sur la réforme territoriale, la mise en place des métropoles, le redécoupage autoritaire des régions et des communautés d’agglomération. Tout cela va dans un même sens : éloigner les centres de décision du peuple et le dessaisir de toute souveraineté.

Étrangement, les communistes qui ont joué un si grand rôle dans la défense de la nation n’osent plus aujourd’hui faire référence à la notion d’indépendance nationale et ils subordonnent toute possibilité de changement à un changement à l’échelle européenne. D’où le soutien maintenu à Tsipras, perinde ac cadaver.3

Les personnalités et leur valeur jouent un rôle en politique et ce n’est pas illégitime. Mais l’important aujourd’hui, pour la rébellion sociale elle-même, serait que toutes les composantes de la gauche anticapitaliste trouvent les voies de leur rassemblement.

Nous avons pour notre part sans doute des désaccords avec Jean-Luc Mélenchon, sur des points qui ne sont pas négligeables (par exemple le nucléaire), mais nous sommes d’accord avec lui sur la nécessité de la rupture et sur le fait que cette rupture passe par la reconquête d’une souveraineté. Ce qu’exprime son slogan, "La France insoumise".

Nous pouvons comprendre que la direction du Parti communiste cherche un rapprochement avec les frondeurs socialistes… mais le pas de deux des primaires est une impasse. Cette semaine encore, Benoît Hamon expliquait à la radio qu’il souhaitait qu’Hollande y participe et que l’avantage des primaires était que ceux qui y prendraient part devraient se rallier au vainqueur…

On sait les limites de l’élection présidentielle. La fonction elle-même devrait, dans l’esprit d’une nouvelle République, être remise en cause. Elle est, dans la République, le retour du principe régalien. Ce n’est pas pour rien que les révolutionnaires de 89 et de 93 n’eurent pas l’idée de créer la fonction de "Président de la République". Celle-ci nous vient de Napoléon et de la période de stabilisation bourgeoise et monarchique de la République. Qui plus est, nous connaissons l’effet pervers de l’élection présidentielle sur le débat politique. Encore que la question de la personnalisation soit à double tranchant. Oui, les personnalités et leur valeur jouent un rôle en politique et ce n’est pas illégitime.

Mais l’important aujourd’hui, pour la rébellion sociale elle-même, serait que toutes les composantes de la gauche anticapitaliste trouvent les voies de leur rassemblement.

Le Front de gauche a montré des limites. Mais lui tourner le dos serait une politique de Gribouille. Mieux vaut s’attacher, à partir de ce qui existe, à essayer d’aller de l’avant ensemble.

1. Éditions Ressouvenances.

2. Roger Vailland, Aphorismes, Le Temps des Cerises / Cahiers Roger Vailland.

3. Perinde ac cadaver, comme un cadavre, locution latine exprimant le vœu d’obéissance absolue des moines. Reprise par certains Jésuites.