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Guignolet-Kirsch

I comme individu (quelle figure ?)

Dans un essai plein d’esprit, paradoxal et brillant, L’Âme de l’homme sous le socialisme, l’écrivain anglais Oscar Wilde, en 1890, prenait parti pour le socialisme, et même le communisme, au nom de l’individualisme.

Il y expliquait que dans la société actuelle, l’altruisme faisait des ravages. La quasi totalité des êtres humains sont contraints de travailler et de vivre pour les autres. Seule une toute petite minorité peut vivre pour elle-même et développer ses propres capacités. Et le sentiment apparemment si humain et généreux de la charité entretient cette scandaleuse inégalité.

Sur sa lancée, devançant les événements historiques, il exprime son opposition à l’idée d’un socialisme autoritaire.
« Le socialisme en lui-même aura pour grand avantage de conduire à l’individualisme.
Le socialisme, le communisme - appelez comme vous voudrez le fait de convertir toute propriété privée en propriété publique, de substituer la coopération à la concurrence -, rétablira la société dans son état naturel d’organisme absolument sain, il assurera le bien-être matériel de chaque membre de la société. En fait, il donnera à la vie sa vraie base, le milieu qui lui convient. Mais pour que la vie atteigne son mode le plus élevé de perfection, il faut quelque chose de plus. Ce qu’il faut, c’est l’individualisme. Si le socialisme est autoritaire, s’il existe des gouvernements armés du pouvoir économique, comme il y en a aujourd’hui qui sont armés du pouvoir politique, en un mot, si nous devons avoir des tyrannies industrielles, alors ce nouvel état de choses sera pire pour l’homme que le premier.
 »

Point de vue d’esthète, pourrait-on dire… Point de vue d’un artiste doué d’une sensibilité et d’une intelligence exceptionnelle et que l’opinion commune semble contredire.

Mais les faits lui ont donné raison.

Le socialisme réel (dans la forme despotique qui a été le plus souvent la sienne) a largement nié l’autonomie et la singularité des individus au profit d’un conformisme "collectiviste ".

Marx parlait de l’homme total. Dans sa phase héroïque et volontariste, le socialisme stalinien ou maoïste lui a substitué le mythe de l’homme nouveau. Ce qui est très différent car l’homme nouveau suppose de faire table rase de l’homme ancien et de ses contradictions. Alors que Marx n’envisageait pas de faire des hommes des héros qui se sacrifient, des "petites vis" de la construction de la société nouvelle ; il rêvait au contraire d’une libération des facultés humaines, l’homme surmontant son aliénation et renouant avec sa propre nature qui est liée à l’apprentissage permanent de la liberté. Cette idée de l’homme total (idéal et mouvement) est exprimée dans un passage célèbre de L’Idéologie allemande où Marx écrit que dans la société communiste personne ne sera enfermé dans un cercle exclusif d'activités. « Je peux chasser le matin, pêcher l'après-midi, m'occuper d'élevage le soir et m'adonner à la critique après le repas, selon que j'en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique. »

Malgré quelques tentatives (par exemple de rotation des tâches dans certaines entreprises), pour l’essentiel ce n’est pas ce qui s’est passé. La faute en incombe sans doute au faible développement des forces productives, au retard des sociétés concernées et aux nécessités du rattrapage économique du capitalisme qui n’a guère laissé de place à la vie autogérée.

Nous ne sommes pas des monades, des atomes indépendants les uns des autres, enfermés dans une solitude existentielle qui définirait la condition humaine, mais des individus qui ne deviennent personnes humaines à part entière que dans la relation aux autres.

Le Manifeste affirmait que dans le communisme, le libre épanouissement de chacun serait la condition du libre épanouissement de tous. Que cette phrase ait souvent été lue à l’envers par les communistes eux-mêmes est, comme cela a été plusieurs fois souligné, significatif de toute cette histoire que nous avons vécue et que nous devons assumer.

De son côté, le capitalisme le plus développé (où les possibilités matérielles et techniques d’une telle maîtrise existent) voit le règne du travail morcelé, parcellaire, privé de sens et dont les individus n’ont pas la maîtrise. Plus encore, le capitalisme qui fait sans cesse l’éloge de la propriété privée, prive en fait la majorité des individus de toute propriété, sur leurs moyens de production comme sur leurs conditions de vie elles-mêmes. Ce système prône l’individualisme mais il estropie les individus. Ce système qui a été, dans une large mesure, permis par la proclamation de l’individualisme abstrait qui postule l’égalité en droit de tous les acteurs sur le marché, nie leur liberté concrète. Son individualisme abstrait aboutit en pratique au conformisme généralisé. Le commerce, la publicité et les médias tendent à formater les individus. C’était déjà la critique de Marcuse en 1964, dans L’Homme unidimensionnel. Marcuse analysait la société américaine de "consommation ". Mais il visait aussi la société soviétique en proie à la bureaucratisation. À ses yeux, le contrôle social sur les individus était une caractéristique majeure partagée par les sociétés industrielles avancées où tout est subordonné à l’impératif économique. Or ce contrôle social généralisé est le spectacle que nous avons aujourd’hui sous les yeux, dans une société de plus en plus "orwellienne". Les exemples abondent, depuis la mise au pas des États récalcitrants comme la Grèce jusqu’à l’immixtion incessante dans la vie quotidienne, dont le "paquet neutre" est un dernier avatar, assorti de discours moralisateurs et culpabilisants, en passant par l’obsession sécuritaire sous toutes ses formes. Aujourd’hui dans sa phase sénile, le capitalisme est ultra-libéral pour les puissants et répressif pour les peuples et la plupart des individus. Ce que les gens redoutaient du "communisme", le capitalisme est en train de le réaliser. C’est ce que disait Bernie Sanders pendant sa campagne électorale…

Évidemment, les raisons "individualistes" d’aspirer à une société plus "collectiviste", de solidarité, de partage, si elles sont profondes et vraies ne sont pas pour autant évidentes pour le plus grand nombre. L’aspiration à la liberté ne conduit pas spontanément à l’action collective.

Et pour libérer les potentialités progressistes des aspirations individuelles, il ne suffit pas de répéter sur tous les tons que "l’individu est au centre".

après l’expérience d’un socialisme où le collectif s’est imposé au détriment des individus, et celle d’un capitalisme où les individus s’affirment au détriment du collectif, il serait temps de trouver les voies d’une émancipation à la fois collective et individuelle.

Car s’il s’agit de mettre au centre l’individu tel que notre société le produit, il n’est pas sûr que le résultat soit très convaincant. En fait, nous ne pouvons pas faire l’économie d’une critique de l’individualisme pauvre et appauvrissant qui règne aujourd’hui. Nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion et d’une action sur la figure de l’individu, telle qu’elle se présente aujourd’hui et telle qu’elle peut devenir. L’individu enfermé dans la concurrence, dans la guerre de tous contre tous, est un individu mutilé et dangereux. Alors que se joue aujourd’hui, dans la vie sociale, dans les luttes antiracistes, par exemple, comme dans la pratique des nouveaux médias et dans l’émergence d’une forme de conscience planétaire, la possibilité d’un individu élargi, accueillant à la figure de l’autre.

Cela rejoint les intuitions anciennes de nombreux poètes et philosophes. Tel Victor Hugo, qui dans la préface à son recueil les Contemplations écrivait déjà : « Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » Nous ne sommes pas des monades, des atomes indépendants les uns des autres, enfermés dans une solitude existentielle qui définirait la condition humaine, mais des individus qui ne deviennent personnes humaines à part entière que dans la relation aux autres. En fait, c’est d’un personnalisme matérialiste dont nous aurions besoin, capable de définir la perspective moderne d’une figure humaine renouvelée, celle de l’époque de "l’individu planétaire"…

Cette motivation morale du combat social et politique parait aujourd’hui sans doute secondaire, mais elle est essentielle. C’est elle qui peut donner un souffle et un élan nouveaux. Face au danger d’une nouvelle barbarie, l’enjeu est bien celui de la civilisation.

Pour résumer, on pourrait dire qu’après l’expérience d’un socialisme où le collectif s’est imposé au détriment des individus, et celle d’un capitalisme où les individus s’affirment au détriment du collectif, il serait temps de trouver les voies d’une émancipation à la fois collective et individuelle.

Prendre au sérieux cette question a des implications pour la pensée, la culture, mais aussi pour les formes d’organisation et d’action.