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L'affiche américaine avec, en en-tête,  la phrase reprise au début du texte ci-contre.
L'affiche américaine avec, en en-tête, la phrase reprise au début du texte ci-contre.
« Êtes vous ou avez vous jamais été membre du Parti communiste ?  » Telle est la question qui va vite devenir rituelle, posée un jour d'octobre 1947 aux "Dix de Hollywood", réalisateurs, scénaristes et autres professionnels du cinéma comparaissant devant la commission parlementaire d'enquête sur les "activités anti-américaines" présidée par J. Parnell Thomas. Leur refus d'y répondre, au nom de leur droit constitutionnel à préserver leur liberté d'opinion leur vaudra une année de prison pour outrage au Congrès, suivie pour ceux qui ne se repentiront pas d'années d'interdiction professionnelle par leur inscription sur la "Liste noire". C'est cette histoire que raconte le "Biopic" consacré par Jay Roach à Dalton Trumbo, le plus célèbre d'entre eux.

Trumbo était alors le plus haut salaire d'Hollywood. S'il avait écrit un roman, Johnny s'en va-t-en guerre, en 1938, qu'il a lui-même porté à l'écran en 1971, son métier était d'écrire des scénarios – ce qu'il faisait vite et bien, capable de sortir un bon film de n'importe quel mauvais roman. Homme de gauche, son opulence matérielle ne lui avait jamais fait oublier ses origines modestes. En 1943, alors que les États-Unis et l'URSS étaient alliés dans la Deuxième Guerre mondiale et qu'une forme de Front populaire était au pouvoir, il avait adhéré au parti communiste des USA. Mais en 1947, quand la Guerre froide commence, une campagne anticommuniste hystérique se déclenche, que l'on associera à tort au nom du sénateur McCarthy – qui ne sera que l'un de ses relais et de ses propagandistes. C'est la chasse aux sorcières.

Le film rend bien compte de l'ambiance générale, avec de nombreux personnages secondaires permettant de mieux en comprendre la logique folle. Mais il est surtout centré sur le personnage même de Trumbo, sur la solidité de sa famille et la puissance de travail qui lui permettent de surmonter l'épreuve. Celle de la prison, d'abord, en 1950, où il trouve au moins la satisfaction ironique de croiser J. Parnell Thomas, entre temps condamné pour corruption. Celle ensuite de la liste noire elle-même. Car lorsque la seule chose que l'on puisse faire est d'écrire des scénarios, et que les maîtres de l'industrie cinématographique vous ferment leurs portes, la vie peut s'avérer difficile. Trumbo contournera la liste noire en écrivant clandestinement, en utilisant soit des prête-noms, soit des pseudonymes, écrivant pour de petites compagnies de série B des films délibérément mauvais pour ne pas trop attirer l'attention, ce qui le conduit à un travail harassant pour compenser par la quantité la faiblesse des émoluments que chaque film lui rapporte.

Mais il ne peut s'empêcher d'écrire de bons films, bientôt récompensés par des oscars. D'abord, en 1954, pour Vacances romaines, dont le prix du meilleur scénario est remis à son prête-nom Ian McLellan Hunter. Ensuite pour Les clameurs se sont tues, en 1957. Ici, les choses sont plus compliquées, car le scénario est signé d'un pseudonyme, Robert Rich ; et la presse de s'interroger sur ce mystérieux auteur, dont personne n'avait jamais entendu parler, qui ne donne aucun interview, et ne vient même pas rechercher lui-même son oscar lors de la cérémonie. Des rumeurs circulent alors : et si Robert Rich n'était autre que Dalton Trumbo. Lui laisse planer le doute, entretient le mystère. Deux films vont enfin mettre un terme à cette affaire.

C'est d'abord Kirk Douglas qui produit une adaptation du roman consacré par le romancier communiste Howard Fast (lui-même blacklisté, et écrivant désormais sous pseudonyme) Spartacus. Il demande en 1959 à Dalton Trumbo d'en faire le scénario : les précédents scénaristes ne lui ont pas donné satisfaction. Douglas est un producteur exigeant, qui a même licencié le réalisateur Anthony Mann avant de se rabattre sur le jeune Stanley Kubrick, 31 ans, dont c'est le premier film, et dont il supervise de près le travail. Trumbo travaille sous le pseudonyme de Sam Jackson. Alors que le film est sur le point de sortir, Otto Preminger, lui aussi mécontent de ses scénaristes, lui demande un scénario pour Exodus. Il laisse entendre qu'il pourrait le créditer au générique, en violation de la liste noire. Trumbo passe alors à l'offensive, et déclare être l'auteur de Les clameurs se sont tues, le mystérieux Robert Rich. Preminger annonce publiquement que son prochain film est écrit par Dalton Trumbo, et Kirk Douglas le prend de vitesse : les noms de Trumbo et de Howard Fast figureront au générique de Spartacus. Nous sommes en 1960, et c'est le début de la fin de la liste noire, de plus de dix années de galère pour Dalton Trumbo. La légion américaine, un groupement d'anciens combattants d'extrême-droite, tente d'en empêcher la diffusion, et déclenche une campagne contre Spartacus, Kirk Douglas et Dalton Trumbo. Mais l'opération tourne court quand le Président Kennedy lui-même va publiquement voir le film.

C'est ainsi une page d'histoire du cinéma que nous donne à voir ce biopic remarquablement interprété, avec des personnages bien campés que ce soit du côté des bons (Trumbo lui-même, son épouse, sa fille, ses camarades) ou des mauvais (John Wayne, la journaliste Edda Hopper, le Président J. Parnell Thomas...).