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Guignolet-Kirsch

I comme Insurrection citoyenne

Lors des manifestations parisiennes contre la loi El Khomry, le spectacle des têtes de cortège pouvait donner à réfléchir. D’abord, il n’était pas courant de voir auparavant des manifestations commencer par un défilé de policiers déguisés en "Robotcops". Cette démonstration de force confirme si besoin était que l’État se distingue toujours par le monopole de la violence légale. Les brutalités de policiers envers de nombreux jeunes, salariés, intermittents et les provocations organisées avec des policiers en civil déguisés en casseurs, montrent que le gouvernement dit socialiste n’a pas oublié les bonnes traditions. Avant le démarrage, on a aussi pu voir la police jouer avec un nouveau gadget : un drone pour photographier les manifestants. (Au mépris, au passage, de la réglementation qui interdit leur usage dans les zones urbaines.)

12 mai 2016 dans Libération : « Les CRS étaient placés en tête du cortège, ce jeudi à Paris ». Photo Martin Colombet. Hans Lucas pour Libération. »
12 mai 2016 dans Libération : « Les CRS étaient placés en tête du cortège, ce jeudi à Paris ». Photo Martin Colombet. Hans Lucas pour Libération. »

C’est l’un des traits les plus marquants de la violence d’État actuelle : le recours massif au contrôle par les machines qui surveillent de manière de plus en plus intrusive la vie des individus. Welles et Orwell sont bien déjà là. Tout automobiliste par exemple en sait quelque chose. Impossible de contester un radar. On ne discute pas avec les machines. (Cela peut paraitre un détail. À tort. Et le fait qu’aucune formation politique ne soit capable d’aborder ces questions de la vie quotidienne et de ce que deviennent les libertés individuelles n’est pas un détail… Tout cela se faisant évidemment au nom de notre propre sécurité… Il ne faudrait pas courir le risque de se mettre à dos la masse des partisans de l’ordre…)

Deuxième image qui donne à penser : juste après les "forces de l’ordre" venait un groupe de quelques centaines de jeunes, dont certains prêts à en découdre, avec masques et lunettes de protection. Et ils reprenaient pour slogan "Paris, soulève-toi !". Qu’il y eut parmi eux des policiers en civil est certain. Reste qu’un tel slogan et que la détermination dont ces jeunes font preuve sont révélateurs d’un regain de combativité.

Les organisateurs des défilés et les syndicalistes ont raison de mettre en garde contre les "débordements" qui peuvent discréditer et isoler le mouvement.

Mais ne reproduisons pas l’erreur faite en 68 de passer à côté de la volonté révolutionnaire d’une partie de la jeunesse.

Tout ceci impose de revenir sur la question de la violence.

Dans ce livre mythique, mais peu lu aujourd’hui, Le Rôle de la violence dans l’Histoire, Engels, polémiquant avec le professeur Dühring s’attache d’abord à montrer que la violence n’est pas la clef d’explication de l’Histoire. Ce n’est pas la violence qui explique l’économie, mais l’économie qui explique la violence d’État, rendue nécessaire par la division de la société en classes et le maintien du système.

Comme Dühring avait eu recours au mythe de Robinson qui contraint par l’épée Vendredi à travailler pour lui, Engels lui répond : « Robinson asservit Vendredi "l’épée à la main". Où a-t-il pris l’épée ? Même dans les îles imaginaires des robinsonnades, les épées, jusqu’ici, ne poussent pas sur les arbres et M. Dühring laisse cette question sans réponse. »

Mais, après avoir relativisé le rôle de la violence politique, qui est subordonnée au système économique et social, il montre aussi dans quelle mesure elle peut contribuer à le renverser. « Pour M. Dühring la violence est le mal absolu, le premier acte de violence est pour lui le péché originel, tout son exposé est une jérémiade sur la façon dont toute l’histoire jusqu’ici a été ainsi contaminée par le péché originel, sur l’infâme dénaturation de toutes les lois naturelles et sociales par cette puissance diabolique, la violence. Mais que la violence joue encore dans l’histoire un autre rôle, un rôle révolutionnaire ; que, selon les paroles de Marx, elle soit l’accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs ; qu’elle soit l’instrument grâce auquel le mouvement social l’emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes — de cela, pas un mot chez M. Dühring. »

Aujourd’hui, la violence aurait-elle fini de jouer tout rôle dans l’histoire ? Au plan international, certainement pas si l’on en juge par les guerres à répétition qui accompagnent la mondialisation capitaliste. Et ici ? Les luttes de classes actuelles, des "zadistes" aux salariés d’Air France, montrent souvent que ceux qui luttent sont parfois poussés à y avoir recours pour se défendre. Ce qui s’est passé, il y a quelques mois avec les "bonnets rouges" bretons détruisant des portiques de contrôle fait aussi réfléchir. On a souvent insisté sur les ambiguïtés et les aspects réactionnaires du mouvement. Mais il montre au passage que cette violence peut avoir gain de cause. Ils manifestaient aussi une forme de révolte contre les machines. Il n’est pas sûr qu’on puisse faire aujourd’hui de nouvelles formes de "luddisme, du nom de ce mouvement des ouvriers anglais du début du XIXe qui brisèrent des métiers à tisser. Ni de la désobéissance civile.

Mais nous savons que la révolte ne suffit pas. Elle peut même être utilisée et détournée contre le mouvement. Casser une banque ne suffit pas à briser le système bancaire. Cela peut même dans un premier temps conduire à le renforcer. Mais on ne peut pas dominer la vie des peuples d’un talon de fer et s’étonner d’être pris pour cibles, fussent-elles symboliques. Et il n’est pas possible de mener la lutte des classes avec conséquence en se laissant enfermer dans la légalité. La loi n’est pas la justice, comme le montrent les décisions de ces juges pour qui jeter des salariés à la rue n’est pas un acte de violence, alors que retenir un patron dans un bureau serait d’une scandaleuse violence.

Certes, ne pas craindre la violence légitime ne suffit pas. La question qui est posée est évidemment toujours celle du débouché politique. À cet égard, le mouvement Nuit Debout mérite attention et soutien. Il manifeste non seulement la volonté de ne pas s’arrêter aux traditionnels défilés, mais aussi celle de créer un forum permanent pour faire émerger une perspective.

Où en sont de ce point de vue les organisations et mouvements de la gauche réelle, c’est-à-dire anticapitaliste ? Elles apparaissent malheureusement comme surtout occupées des échéances électorales, où, de plus, elles n’ont guère de chance de jouer un rôle majeur. Sans adopter le point de vue d’Alain Badiou pour qui il ne faut pas voter, il est clair qu’une politique qui s’enferme dans les élections n’a aucune espérance de changer quoi que ce soit. Le vrai pouvoir est ailleurs…

Lénine parlait en son temps du « crétinisme parlementaire »… On pourrait au moins parler aujourd’hui du cancer de la politique politicienne et de l’électoralisme qui ronge la gauche de changement et le Front de gauche.

À l’occasion de la préparation de son congrès, le Parti communiste souhaite lancer une grande consultation démocratique pour définir la politique à mettre en œuvre.

« La politique ne peut pas être définie par les sondages… ni par de simples "consultations". »Ci-dessus, le formulaire de consultation du PCF.
« La politique ne peut pas être définie par les sondages… ni par de simples "consultations". »Ci-dessus, le formulaire de consultation du PCF.

Que les communistes aient tiré de leur histoire cette leçon que la démocratie est un impératif absolu est tout à fait justifié. Mais un parti qui se veut révolutionnaire, voire simplement "transformateur", un parti qui explique que les gens ne doivent pas se satisfaire de la "délégation de pouvoir", peut-il lui-même pratiquer la "délégation de pouvoir" ? L’épisode bien regrettable du débat sur les primaires montre les limites de ce genre de "démocratisme". La politique ne peut pas être définie par les sondages… ni par de simples "consultations". D’une formation politique, quelle qu’elle soit, les citoyens sont en droit d’attendre qu’elle ait des idées, des propositions, des objectifs clairs à proposer. L’urgence, si les communistes veulent être d’une quelconque utilité au mouvement, pour donner une vraie chance à une "insurrection citoyenne" à venir, serait de définir un vrai programme, une plate-forme de mesures claires et concrètes à soumettre au débat et susceptible d’unir dans l’action.