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Guignolet-Kirsch

I comme identité

La question de l’identité est aujourd’hui omniprésente. Identité nationale, identité sexuelle, revendications identitaires…, le souci de l’identité semble pénétrer partout, jusque dans les formules toutes faites du langage parlé. Qui n’a entendu un responsable quelconque déclarer que telle ou telle chose était "dans l’ADN" de son mouvement ou de son entreprise ? S’il est si souvent fait référence à l’identité, sans doute est-ce justement que celle-ci est moins évidente qu’elle ne le fut à d’autres époques. La question d’Hamlet "être ou ne pas être" n’est plus réservée aux planches des théâtres. Elle est dans toutes les têtes.

Un petit détour par la philosophie n’est pas inutile. La question de l’identité, de l’être et du non-être est l’une des plus anciennes de la pensée philosophique occidentale. Dans Le Parménide, Platon affirme : « l’un, c’est l’un ». Ce qui peut paraitre une platitude est en fait le coup d’envoi de la pensée logique, qui repose sur les notions d’identité, de non contradiction et de tiers exclu. Pour la logique métaphysique A = A. Ou ce qui est vrai est vrai et ne peut pas être faux. La vérité est l’exclusion de l’erreur. Base élémentaire sur quoi peut s’édifier la raison et la science.

Mais déjà Platon perçoit la difficulté de cette affirmation apparemment simple. Car A est soumis aux aléas du réel. A change, évolue et n’est jamais tout à fait identique à lui-même. Il n’y a pas d’identité absolue. Platon trouve une solution en bâtissant son système des idées, formes parfaites dont les choses ne sont que les copies.

Hegel, penseur de la dialectique, cherche à dépasser cette logique formelle. « Ce principe dans sa forme positive A = A n’est d’abord que l’expression de la tautologie vide. On a remarqué avec justesse que cette loi logique était sans contenu et ne menait pas plus loin. (…) En se tenant à l’identité immobile qui s’oppose à la différence, elle se transforme en détermination unilatérale et privée de vérité. »1

Déjà, l’affirmation A n’est pas –A suppose la contradiction et porte en elle l’embryon du mouvement. L’identité n’existe que par l’affirmation de la différence. La logique dialectique, contrairement à l’idée qui en a été souvent donnée, ne nie pas la logique métaphysique. Elle l’intègre comme un moment nécessaire et va plus loin. A = A mais aussi –B. A est aussi son contraire qu’il contient et dépasse.

Comme le note Henri Lefebvre, « Pour pénétrer par la pensée dans le concret, il faut partir de l’identité, traverser la différence, la contradiction ; de même, pour pénétrer par l’expérience dans le réel, il faut partir de l’immédiat, des sensations, traverser les différences et les aspects contradictoires du réel plus profond, plus essentiel, pour retrouver par-delà toute unilatéralité, l’unité, le vrai. »2

l’identité existe, mais elle est toujours contradictoire et plurielle.

Pour en venir aux questions qui sont les nôtres aujourd’hui, l’identité existe, mais elle est toujours contradictoire et plurielle.

Dans son dernier livre (et dans l’entretien qu’il a donné à Cerises3), notre camarade Roger Martelli insiste sur le danger qu’il y a aujourd’hui à mettre en avant les questions d’identité, qui, valorisant les différences, tendent à diviser, à opposer les uns aux autres. Il faut au contraire, explique-t-il, donner la priorité à la revendication d‘égalité, qui unit.

Il a évidemment raison. La priorité, aujourd’hui comme toujours, est au combat de classe et à l’union des uns et des autres pour la conquête de l’égalité réelle.

Mais ce combat pour l’égalité, et pour la dimension universelle du combat émancipateur, est-il possible si on ignore les questions d’identité, telles qu’elles sont vécues par les individus et les peuples ?

C’est, à notre avis, une grande erreur de la gauche que de négliger ces questions. La façon dont la gauche par exemple n’a pas voulu, pour l’essentiel, se mêler du débat (évidemment instrumentalisé) sur l’identité nationale a certainement contribué à la mettre en position de faiblesse.

Accéder à l’identité, c’est-à-dire être soi, est essentiel pour les individus comme pour les peuples. Ne pas se sentir soi-même, c’est justement ce qui définit le sentiment de l’aliénation. Or, il n’y a pas de libération possible sans reconquête de la dignité.

Sans doute est-ce un effet de la tendance à "l’économisme" qui entache depuis longtemps le mouvement communiste et qui conduit à sous-estimer les questions culturelles, "idéelles", symboliques. Mais les travailleurs, les chômeurs ne sont jamais motivés seulement par leurs intérêts matériels et leurs revendications économiques. Contrairement à l’affirmation un peu rapide du Manifeste selon laquelle « les prolétaires n’ont que leurs chaînes à perdre », toute l’Histoire contemporaine montre que les peuples, et les plus pauvres, sont profondément attachés à leur identité, notamment nationale. Il y a même un nationalisme de ceux qui n’ont rien… Comme si les symboles étaient tout ce qui restait quand il n’y a plus rien… Il en va de même avec la religion.

Accéder à l’identité, c’est-à-dire être soi, est essentiel pour les individus comme pour les peuples. Ne pas se sentir soi-même, c’est justement ce qui définit le sentiment de l’aliénation. Or, il n’y a pas de libération possible sans reconquête de la dignité.

Dans La Chanson de geste que Pablo Neruda écrivit pour saluer la Révolution cubaine (et qui vient d’être pour la première fois publiée en France4), il parle de « ce besoin d’honneur » qui mène les révolutions.

Les mouvements anticoloniaux et de libération nationale portèrent aussi ce combat pour la désaliénation et la dignité dont Frantz Fanon a dit l’importance.

Et la chose est toujours d’actualité, tant en Amérique latine qu’ici. Puissance coloniale, la France connait elle aussi une forme de colonisation (organisée par ses "élites") qui nie son identité au profit de l’américanisation qui va de pair avec la mondialisation ultra-libérale. La question linguistique est ainsi en train de devenir une question politique… que les "politiques"» en général esquivent. Elle constitue pourtant un bon tremplin de ce que pourrait être une pratique progressiste, voire révolutionnaire : combattre l’aliénation, sans repli nationaliste, en défendant l’idée d’une langue vivante et ouverte aux autres. L’ouverture (qui implique par exemple d’accepter certains anglicismes quand ils sont utiles) ne voulant pas dire l’acceptation de la domination du "tout anglais", tel que le prône le Medef, et tel que le pratiquent la plupart des entreprises publiques et privées ou l’État, à travers par exemple la loi Fioraso, pour l’enseignement supérieur.

Comme le dit le poète de San Francisco, Lawrence Ferlinghetti, l’une des figures de la Beat Generation, « Il faut être ouvert… mais pas au point que ton cerveau se mette à couler ».

Autre exemple : la crainte du communautarisme conduit le plus souvent à défendre une conception abstraite et finalement impuissante de la citoyenneté. Alors que les citoyens ne sont jamais des individus abstraits et que le sentiment d’appartenance communautaire peut être un élément de la conscience civique. Nul ne veut être réduit à son être social, mais tous ont besoin de reconnaissance. C’est d’ailleurs pourquoi la demande de "respect" est si forte aujourd’hui. Se sentir fier d’être un jeune de banlieue ne conduit pas forcément à s’isoler sous son capuchon ni dans son verlan.

La question est celle de l’affirmation d’une identité ouverte sur la communauté la plus large. La conscience de classe par exemple n’a pas conduit la classe ouvrière à s’abstraire de la vie politique mais au contraire à y jouer pendant tout un temps un grand rôle parce qu’en luttant pour se libérer, elle était censée libérer toute la société. Le monde du travail peut retrouver une fierté, à condition de renouer, dans les luttes, avec le sentiment qu’il peut être le sujet de l’Histoire. Cela vaut aussi pour le sentiment national. On peut aimer son pays et le vouloir internationaliste Ce nouveau sentiment de solidarité populaire ne saurait s’affirmer en oblitérant les différences d’origine, de sexe, de génération, de culture. Il peut naître au contraire de la volonté d’unir nommément les uns et les autres dans un combat commun pour l’égalité dans la diversité.

1. Hegel, Grande Logique, II.32. cité par Henri Lefebvre, voir infra.

2. Henri Lefebvre, Logique formelle, logique dialectique, Terrains, Éditions sociales, 1982, p. 110.

3. Voir Cerises n°283 ici, à propos du livre de R. Martelli, L’identité c’est la guerre, éd. Les liens qui libèrent, 2016.

4. Pablo Neruda, La Chanson de geste, bilingue, coéd. Le Temps des Cerises / Abra pampa, 2016.