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Guignolet-Kirsch

H comme Homme ou humain

Qui se souvient de la controverse des années soixante sur l’humanisme, entre philosophes marxistes ? Elle n’était pourtant pas sans enjeux. Althusser se prononçant pour un « antihumanisme théorique »1, entendait guérir le marxisme de la contamination d’un certain humanisme abstrait et impuissant. Ce souci n’était pas dénué de raison… et il garde une certaine pertinence.

Le slogan d’aujourd’hui, "L’humain d’abord", sans rupture avec la logique libérale de l’Europe ni sans contrôle social du capital financier, ne serait qu’une simple proclamation.

Té où, l'Homme, l'humain ? (Sur un mur de Fontenay-sous-Bois. © Michel Quarez)
Té où, l'Homme, l'humain ? (Sur un mur de Fontenay-sous-Bois. © Michel Quarez)
Mais en jetant le discrédit sur la notion d’humanisme, Althusser faisait sans doute fausse route. Après l’expérience du stalinisme, le principal reproche qu’on pouvait faire aux révolutionnaires était en effet certainement d’avoir « un peu oublié les hommes », comme le disait Sartre, dans la lettre qu’il adressait à Roger Garaudy et que celui-ci a reproduite dans Perspectives de l’Homme2. L’antihumanisme pratique, voire le mépris à l’égard de la personne humaine, avait malheureusement trop souvent pris un caractère très réel. Cela conduisit beaucoup de philosophes marxistes a élaborer au contraire ce qu’on pourrait nommer un "humanisme concret". Et ce courant est d’une grande richesse. À l’étranger, on peut citer les noms de Lukacs, Ernst Bloch, Adam Schaff, Marcuse ou Erich Fromm…

Sans entrer dans le détail de débats philosophiques pour une part aujourd’hui derrière nous, il faut aborder une question très actuelle et qui touche des millions d’hommes et de femmes. C’est celle de la "nature humaine".

Nombreux sont ceux qui pensent que l’échec des expériences socialistes tient à la nature humaine elle-même, qui serait de toute éternité portée à l’égoïsme et donc mieux adaptée au capitalisme.

Ceci est conforté par le fait qu’il y a eu chez la plupart des marxistes, même parmi certains qui se voulaient "humanistes", un rejet de toute idée de nature humaine, laquelle était perçue comme une vieille lune idéaliste.

La répétition dogmatique (ou au moins scholastique) de la VIe thèse sur Feuerbach ("L’essence de l’homme, c’est l’ensemble de ses rapports sociaux") a alimenté une vision entièrement historiciste et sociologique de l’être humain.

Les besoins naturels, les pulsions, les affects tels qu’ils avaient pu être analysées (de Spinoza à Freud) furent souvent sous-estimés3.

Du coup, cela a conforté l’idée (au fond idéaliste) que l’homme pouvait entièrement changer, qu’il était une sorte de page blanche sur laquelle la révolution allait écrire un texte radicalement neuf. On a vu ainsi se substituer à l’idée de « l’homme total » esquissée par Marx le projet d’un "homme nouveau". Ce qui est très différent… Quand Marx parle d’homme total, il vise au dépassement de l’aliénation, les êtres humains se libérant de ce qui les rend étrangers à eux-mêmes, renouant avec leur nature qui est de produire leur propre histoire. Même s’il n’en a pas fait le cœur de son étude, Marx n’ignorait pas que l’homme est aussi un être de nature, qu’il a des besoins invariants, même si le contenu et la forme de leur réalisation ne cessent de se transformer au cours de l’histoire. La psychologie, mais aussi l’éthologie (étude du comportement animal) le confirment. Même si nous sommes à certains égards des animaux dénaturés, nous partageons avec les mammifères bien des traits contradictoires : l’agressivité, voire l’instinct de propriété, mais aussi le besoin de tendresse et la capacité d’empathie, par exemple.

Au vrai, il y a eu tout le long du XXe siècle des penseurs pour essayer d’intégrer à la pensée objective et sociale du marxisme cette dimension subjective et individuelle. Ce fut le cas de tout le courant freudo-marxiste, de Wilhelm Reich à Fromm4, le cas aussi de Georges Politzer qui voulait fonder une psychologie concrète ou du savant soviétique Vygotsky.

Bien des romanciers et des poètes y ont aussi travaillé, la littérature étant obligatoirement un mode d’approche concret et sensible indispensable à la compréhension du réel. Bertolt Brecht, par exemple, se montrait très réticent à l’idée d’une société reposant sur les hommes parfaits, des saints. Il s’est prononcé avec réalisme (par exemple dans son essai sur la morale, Me Ti ou le livre des retournements5) pour une société qu’il appelle « le grand ordre » ou même certains défauts des individus pourraient devenir utiles…

Est-ce à dire qu’il faille renoncer à toute idée de "transformation de l’homme" ?

Quand on voit le spectacle quotidien de l’aliénation, de l’abrutissement et de l’ensauvagement que nous donne bien souvent l’Humanité, on ne peut pas s’y résigner.

Lucien Sève, dans une tribune récente de l’Humanité, appelait à accorder à la "cause anthropologique" une attention au moins équivalente à celle que nous accordons maintenant à la cause écologique. Il a raison. D’autant plus raison que la menace d’une déshumanisation de l’humanité est face à nous. Elle se joue chaque jour dans le racisme, la violence et la guerre généralisée, dans l’abandon de nos semblables. (Pour Brecht, le socialisme se résumait au contraire dans le précepte : "n’abandonne aucun de tes semblables"). Mais elle se joue aussi dans la transformation de la base matérielle de notre vie. La révolution numérique est porteuse de grands progrès possibles (notamment du point de vue de la culture et de la démocratie) mais elle peut aussi conduire à une nouvelle barbarie. L’aliénation nouvelle que l’on pourrait qualifier d’aliénation "technologique", qui consiste à utiliser tous les jours des objets et des pouvoirs qui nous dépassent et que nous ne maîtrisons pas, ni intellectuellement ni pratiquement, peut conduire à des désastres humains. Il y a certains apôtres d’un nouveau "transhumanisme" dont les projets peuvent faire froid dans le dos : avec l’implantation de puces, la manipulation des gènes, etc. l’homme peut être réparé… ou transformé en "appendice de la machine", en androïde tenu en laisse par les maîtres. Si on laisse l’ingénierie humaine entre les mains des savants fous du profit, ce n’est pas le surhomme nietzschéen que l’on verra apparaitre mais Frankenstein, dans une humanité de plus en plus divisée d’avec elle-même, une humanité en proie à l’Apartheid entre les « Olympiens», comme les nommait déjà Henri Lefebvre, et les sous-hommes…

Il y a donc urgence à redonner au combat progressiste un souffle moral. De la même façon qu’il faut sauver la planète, l’humanité doit être sauvée.

Cela passe évidemment par un combat par la culture et dans la culture.

La pensée de Marx prolonge l’humanisme et lui donne une dimension nouvelle. Contrairement à l’idée généralement répandue, c’est une pensée de la liberté, ou plus exactement de la libération. L’être humain n’est pas une créature mais son propre créateur. Il se produit en produisant ses conditions d’existence. Sa liberté n’est jamais absolue, il dépend des conditions déterminées dans lesquelles il se trouve, mais c’est lui qui dans ces conditions produit sa propre histoire et invente sa liberté.

Le but (mais aussi le moyen) est de permettre aux individus, aux femmes et aux hommes, de devenir maîtres d’eux-mêmes, « souverains », comme le disait le romancier Roger Vailland.

1. Louis Althusser, Pour Marx, 1962, La Découverte

2. Roger Garaudy, Perspectives de l’Homme, 1959, P.U.F.

3. Yvon Quiniou, l’Homme selon Marx, éditions Kimé 2011.

4. Erich Fromm, La conception de l’homme chez Marx, Petite bibliothèque Payot, 2010.

5. Bertolt Brecht, Me Ti ou le livre des retournements, éditons de l’Arche.