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Guignolet-Kirsch

G Comme Gauche (en question)

La Gauche est-elle menacée de passer l’arme à gauche ? Et faut-il renoncer au mot lui-même, en tout cas, cesser d’en faire la référence magique qui devrait permettre de renouer avec la confiance du peuple ? La question se pose. Elle a été posée par plusieurs (dont le philosophe Jean-Claude Michéa1) et mérite réflexion.

Rarement en effet la gauche n’a semblé en si mauvais état. Elle est même menacée d’être absente du second tour de l’élection présidentielle prochaine. Le résultat de la présidence de François Hollande aura donc été sinon de détruire le PS, du moins de discréditer l’idée de gauche. Inconséquence ? Incompétence ? La gauche française serait-elle particulièrement gauche ? (Car c’est du mot "gaucherie" que vient quand même l’adjectif gauche, dont on sait qu’il a remplacé le vieux mot senestre au XVIIe siècle, la main gauche étant plus maladroite que la senestre). C’est plutôt son habileté qui est en train de la perdre. À force de calculs politiciens, cette gauche, ralliée depuis longtemps au libéralisme, fait en effet une politique de droite, non seulement sur le terrain économique et social, mais aussi maintenant dans le domaine des libertés publiques, avec la surenchère sécuritaire qui a suivi les attentats et les mesures liberticides que le gouvernement veut faire entrer dans le Code pénal. La déchéance de nationalité est d’ailleurs le seul sujet sur lequel semble encore réagir tout ce qui se sent encore "à gauche", jusqu’au sein du Parti socialiste.

Si le peuple abandonne la gauche, c’est que la gauche a abandonné le peuple.

Et le peuple ? La poussée du Front national traduit moins une droitisation de toute la société que le retrait de ce qu’on nomme de façon très discutable "le peuple de gauche" qui se réfugie dans l’abstention. Comme l’ont fait remarquer de nombreux observateurs, si le peuple abandonne la gauche, c’est que la gauche a abandonné le peuple. Cela vaut pour le PS, bien sûr, mais aussi pour les autres composantes de la gauche politique. L’ouvrage de Julian Mischi, Le communisme désarmé2, analyse ce que beaucoup d’entre nous ont vécu : l’éloignement du Parti communiste de la classe ouvrière et des couches populaires. C’est un fait organisationnel et sociologique qui se manifeste par la place maintenant très réduite des ouvriers et employés (sans parler des travailleurs immigrés) dans les organismes de direction et parmi les élus. Mais c’est aussi (et sans doute d’abord) un fait idéologique. Le Parti communiste avait officiellement décidé il y a quelques années, en Congrès, qu’il n’était plus le parti de la classe ouvrière… et on peut dire qu’il y est parvenu.

Curieusement, mais de manière révélatrice, plus la dimension de classe du Parti communiste s’affaiblissait, plus la référence à la gauche, dans ses textes de congrès, se faisait présente3.

Elle est quasiment absente dans les premières décennies de son existence (des années vingt aux années soixante). Elle s’affirme ensuite, en référence à la politique d’union de la gauche autour du Programme commun (qui avait un contenu anticapitaliste). Mais depuis les derniers congrès, elle parait définir l’identité même du courant communiste. L’appartenance au Parti de la gauche européenne et au Front de gauche en France renforce évidemment cette dimension. Les communistes se perçoivent comme faisant partie de "la vraie gauche", aux côtés d’autres courants (ce qui est vrai mais souligne du coup la difficulté qu’a maintenant ce courant à se définir par lui-même).

Or cette notion de gauche est-elle satisfaisante ? Depuis toujours, c’est une notion qui relève du vocabulaire politique et parlementaire. On sait son origine. En 1789, les royalistes se placèrent ostensiblement dans la Constituante, à la droite du président de l’Assemblée. Les révolutionnaires se mirent donc à gauche. Cette disposition s’est confirmée en 1791. Et elle est rapidement entrée dans le langage politique.

Il serait bien difficile de dégager des constantes idéologiques qui définiraient la gauche à travers l’histoire. Celle-ci a été incarnée tour à tour par les Montagnards Jacobins, les républicains, les radicaux, puis les socialistes et les communistes. Appartiennent à l’histoire de la gauche des figures aussi opposées que Clémenceau et Jaurès, Guy Mollet ou Thorez. La gauche (ou une partie de ceux qui s’en réclamaient) a pratiqué la répression des luttes ouvrières ou les guerres coloniales. Le problème ne date pas d’aujourd’hui.

En fait, cette notion politique n’a jamais reflété complètement les intérêts populaires. Elle n’est pas l’expression directe et mécanique de la lutte des classes. Plus précisément, la gauche est même depuis l’origine l’expression d’une partie de la bourgeoisie. Ce n’est qu’à partir de l’Affaire Dreyfus que se produit (et non sans difficulté) un rapprochement entre le mouvement politique de la classe ouvrière (les premiers socialistes) et cette fraction républicaine ou avancée de la bourgeoisie. Le mot "gauche" suppose toujours cette notion d’alliance entre la classe ouvrière et une partie de la bourgeoisie ou de la petite bourgeoisie. Alliance évidemment nécessaire pour changer les choses au niveau étatique, politique, mais qui pose toujours la question de savoir qui est subordonné à qui et dans quelle mesure sont pris en compte les intérêts populaires.

Aujourd’hui, ceux qui se réclament de la "vraie gauche"» semblent dans l’incapacité de peser sur le cours des choses. Le contrecoup historique de l’effondrement de l’Union soviétique, le discrédit du communisme (présenté dans les écoles comme un "totalitarisme") conjugué à la conversion socialiste au capitalisme y sont évidemment pour beaucoup.

En même temps, le regain d’une "gauche radicale" dans plusieurs pays d’Europe (au Sud, Grèce, Espagne, Portugal, mais aussi en Angleterre ou en Irlande) justifierait que nous nous interrogions sur notre stratégie. La référence à la "gauche", fût-elle vraie ou "radicale", n’est visiblement pas suffisante. L’expérience de ces pays montre que le mouvement politique s’est en général d’abord fondé sur un mouvement social, (les Indignés ou les rassemblements de la place Syntagma). Et qu’il a su renouveler les hommes, les mots, les symboles, les formes d’organisation… (Ce qui parait indispensable pour renouer avec le peuple et les jeunes et surmonter le discrédit de la politique… mais n’est pas suffisant pour changer vraiment la politique).

Pour rassembler à partir des couches populaires, la priorité n’est pas aux calculs politiciens et électoraux, ni au cartel des organisations. (… Il faut) chercher et trouver des formes d’assemblée à la base, dans les quartiers, pour donner force à une plate-forme démocratique porteuse des vraies urgences.

Aujourd’hui, en France, la question capitale est de travailler à renouer avec le peuple. Il serait grand temps d’arrêter de faire chorus avec ceux qui stigmatisent le "populisme" ou le "communautarisme". La gauche véritable ne réussira pas si elle reste prisonnière de l’idéologie individualiste, "libérale libertaire", de la petite bourgeoisie. Pour rassembler à partir des couches populaires, la priorité n’est pas aux calculs politiciens et électoraux, ni au cartel des organisations. Le besoin s’affirme d’une politique et d’un langage clairement anti-systèmes et anticapitaliste. Il est urgent de sortir des ambiguïtés et des illusions à l’égard de la construction européenne actuelle (qui est plutôt une destruction de la souveraineté des peuples). Nous devons aussi chercher et trouver des formes d’assemblée à la base, dans les quartiers, pour donner force à une plate-forme démocratique porteuse des vraies urgences. C’était déjà une leçon de 36. C’est aujourd’hui une priorité si on veut que le Front de gauche donne naissance à un Front du peuple.

1. Jean-Claude Michéa, Les mystères de la gauche, de l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Climats éditions.

2. Julian Mischi, Le communisme désarmé, Éditions Agone.

3. La Revue du projet, Quatre essais sur la gauche, n° 50, Octobre 2015 (voire notamment les contributions de Guillaume Roubaud-Quashie).