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Guignolet-Kirsch

F comme fascisme

Au lendemain du premier tour des Régionales, Pierre Laurent, dans l’Humanité, qualifiait le FN de parti "libéral-populiste". Sans doute cela exprime-t-il une tentative de mettre à jour l’analyse ; mais cela mériterait vraiment discussion. Ce n’est pas en accolant deux mots piégés et eux-mêmes sources de confusion, "libéral" et "populiste", que l’on rend les choses plus claires.

Mieux vaudrait avoir le courage politique de qualifier le FN de parti fascisant ou néo-fasciste. Cela ne suffirait pas à en détourner les électeurs, mais cela permettrait de combattre la banalisation du FN et la lepénisation des esprits à laquelle participent la droite, (voir les déclarations de Sarkozy sur le fait que le vote FN ne serait « ni antirépublicain ni immoral ») ainsi que la dérive sécuritaire et guerrière de Hollande et du gouvernement socialiste.

On objectera peut-être que le rappel de références historiques ne sert à rien. Mais c’est dans le refus de regarder l’Histoire en face que renaissent les fantômes du passé.

Le FN peut être qualifié de fasciste. Et non seulement parce qu’il a été porté sur les fonts baptismaux par d’anciens collabos et nostalgiques (tels Roland Gaucher, ancien responsable des jeunesses nationales populaires sous Vichy, ou des anciens Waffen-SS, comme Léon Gaultier et Franz Schönhuber, de la Division Charlemagne, ami de Le Pen dont il a écrit une biographie et qui siégeait dans le même groupe au Parlement européen).

Le FN est un parti que son idéologie et son organisation apparentent au fascisme. Certes, Marine Le Pen n’est ni Mussolini, ni Hitler. Mais nous savons qu’il y a eu autant de fascismes que de réalités nationales. La définition classique du fascisme donnée par Dimitrov, lors du VIIe Congrès de l’Internationale (la « dictature ouvertement terroriste des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvinistes et les plus impérialistes du capital financier ») est loin d’épuiser le sujet. Dimitrov, lui-même, lors du même congrès appelait les marxistes à analyser les différences nationales entre les divers fascismes. De nombreuses analyses en ont été faites, depuis celles de L’École de Francfort, mettant en évidence le rôle des couches moyennes, ou les ressorts psychologiques du fascisme (chez Reich et Fromm) par exemple, ou la part qui revient à la « crise de la représentation partisane », (chez Poulantzas, qui montre une certaine autonomie de la politique par rapport à l’économie).

Dans sa contribution à un livre récent (et très utile)1, Samir Amin traite du retour du fascisme aujourd’hui dans la crise du capitalisme. Il montre les diverses variantes qui en ont existé et en existent aujourd’hui (depuis le fascisme des puissances impérialistes, comme en Allemagne ou au Japon, jusqu’aux fascismes des nations dépendantes ou vaincues). Sa grille de lecture est utile, pour comprendre ce qui se passe, des déclarations de Donald Trump ou Hilary Clinton, aux fascistes ukrainiens aux islamo-fascistes de Daech…)

Mais à travers leur diversité, tous les fascismes partagent des traits essentiels.

La lutte des peuples remplace la lutte des classes. Cela correspond bien à l’époque de la mise en concurrence généralisée des peuples par la globalisation capitaliste. Les fascismes modernes forment l’idéologie de la période des guerres de la mondialisation.

1. Les mouvements fascistes se présentent toujours comme porteurs de renouveau… Mais ils sont toujours fondés sur des mythes ultra réactionnaires, (au sens où ils prônent le retour à un passé qui n’a jamais existé). C’est vrai dans l’islam et c’est vrai ici. L’idée de la France défendue par Marine Le Pen est un fantasme. La "préférence nationale" ne se fait certes pas au nom de la défense de la race (…même le FN doit tenir compte de ce qui a changé dans le monde et dans les esprits) mais au nom d’un culturalisme. Les étrangers menaceraient notre culture et l’islam est le nouveau "bouc émissaire". C’est "la guerre des civilisations" de Huntington. Mais, à travers la préférence nationale, c’est bien d’une division de la nation sur une base ethnique qu’il s’agit. Comment un parti qui divise la classe ouvrière sur une telle base, et l’affaiblit donc, peut-il d’ailleurs se faire passer pour le parti des ouvriers ? La lutte des peuples remplace la lutte des classes. Cela correspond bien à l’époque de la mise en concurrence généralisée des peuples par la globalisation capitaliste. Les fascismes modernes forment l’idéologie de la période des guerres de la mondialisation.

2. Les fascistes ne sont pas des populistes. Ils pratiquent depuis toujours une démagogie sociale, capable de détourner les aspirations populaires… mais sans jamais toucher au nerf de la guerre, au système capitaliste lui-même, à la question de la propriété des grands moyens de production et d’échange. La remise en cause verbale de l’ultra-libéralisme et le protectionnisme prôné correspondent certainement aux intérêts d’une fraction du capitalisme (petits patrons et sous-traitants, etc.) qui se sentent menacés par la mondialisation. Cette démagogie permet d’amalgamer des revendications différentes et opposées, comme "le moins d’impôts" de ces catégories et le "plus d’État" des plus pauvres.

3. Tout en se revendiquant du peuple, les fascistes (et c’est ce qui les distingue) veulent en finir avec la démocratie. De ce point de vue, la définition de Dimitrov reste valable quand il explique que le fascisme, c’est la substitution d'une forme de pouvoir de la bourgeoisie (la démocratie bourgeoise) par une autre : la dictature. Certes, le FN n’est pas encore au pouvoir… et il ne s’appuie pas sur des bandes armées. (Il n’a pas besoin pour l’instant de cette forme de violence pour essayer de briser le mouvement ouvrier, déjà très affaibli.) Mais déjà le culte du chef et le tout sécuritaire qui est son fond de commerce sont des indices suffisants. A cet égard, que 40 % des Français se disent en faveur d’un pouvoir autoritaire, voire d’un gouvernement d’experts en dit long sur le discrédit de la démocratie.

C’est l’impuissance des politiques qui alimente évidemment cette aspiration.

Aujourd’hui l’État est faible avec les forts et fort avec les faibles. C’est avec cela qu’il faut rompre.

Face à cela, il faudrait s’attacher à développer un Front du peuple. Et la gauche anticapitaliste à cet égard a une responsabilité écrasante (qui pour l’instant semble en tout cas l’écraser).

D’abord, celle de surmonter ses divisions qui contribuent à la rendre inaudible.

Ensuite, celle de parler plus fort et faire preuve de courage politique.

Le FN s’appuie sur quatre piliers : le chômage (qui continue de croître), le sentiment de l’insécurité (que le climat de guerre actuelle renforce), le sentiment d’humiliation nationale (que provoque l’Europe à domination allemande) et la crise d’identité culturelle des Français qui se "sentent étrangers en leur propre pays".

Sur ces quatre points, il est urgent d’adopter un discours clair et fort.

Sur le chômage et la situation sociale, pour populariser un programme "d’état d’urgence sociale", avec des mesures immédiates et des mesures de mise au pas du capital financier.

Sur la sécurité, c’est une politique de paix qu’il faut promouvoir, de paix à l’intérieur et à l’extérieur. Quitte à être à contre-courant. (De l’état d’urgence par exemple et des bombardements). C’est même en étant à contre-courant qu’on peut finir par se faire entendre.

Sur la reconquête de la souveraineté face à l’Europe des banquiers, le moins qu’on puisse dire, c’est que la vraie gauche manque de clarté. Quels reculs depuis la campagne contre Masstricht… On peut être pour la coopération internationale et pour l’indépendance nationale. Les ambiguïtés "europeïstes" des gauches radicales européennes sur ce point sont suicidaires, comme vient de le montrer avec force l’exemple grec et la capitulation de Syriza.

La gauche (radicale) se tient trop à l’écart du combat culturel sur les questions d’identité. Quand la droite et l’extrême-droite se réfèrent à Gramsci, on ne devrait pas le leur laisser. Il y a une idée et une image nouvelle de la France à défendre, en accord avec une réalité nouvelle, celle d’une nation diverse et internationaliste.

Enfin, cette gauche se tient trop à l’écart du combat culturel sur les questions d’identité. Quand la droite et l’extrême-droite se réfèrent à Gramsci, on ne devrait pas le leur laisser. Il y a une idée et une image nouvelle de la France à défendre, en accord avec une réalité nouvelle, celle d’une nation diverse et internationaliste.

1. À lire : Pour le peuple, contre le Front national, Le Temps des Cerises, septembre 2015, 10 €, (avec des contributions de Pierre Laurent, Alexis Corbière, Mathias Tavel, Christian Piquet, Roger Martelli, Pierre Ivorra, Yvon Quiniou, Samir Amin).