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Idées / Guignolet-Kirsch

F comme Fraternité

"Troisième marche du divin perron", comme disait Victor Hugo, la Fraternité est encore aujourd’hui la grande oubliée du triptyque républicain.

Elle apparait d’ailleurs bien tard dans notre devise. Alors que la Liberté et l’Égalité sont inscrites dès la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, alors qu’on s’apostrophe dans la France révolutionnaire du fameux "Salut et fraternité", la fraternité ne s’impose vraiment que dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

C’est pourtant Robespierre qui, le premier, lance la devise "Liberté-égalité-fraternité" dans son discours du 18 décembre 1790 sur l’organisation de la garde nationale. Il propose alors d’inscrire ces trois termes précédés par "Le peuple français" sur la poitrine des uniformes et sur les drapeaux. Mais la fraternité s’arrêtera là.

Signature et cachet sur le procès-verbal d'un conseil municipal en 1800.
Signature et cachet sur le procès-verbal d'un conseil municipal en 1800.

Malmenée par l’histoire qui suit la Révolution, tout comme la liberté et l’égalité, tout comme la République elle-même, le triptyque est adopté officiellement à l’occasion d’une autre révolution, celle de 1848, sous l’impulsion de Louis Blanc.

Le mouvement ouvrier et socialiste de l’époque était imprégné d’esprit chrétien et mettait la fraternité au plus haut. Pensons à Flora Tristan, l’auteure de l’Union ouvrière. Sur son tombeau érigé dans le cimetière de Bordeaux en 1848 à la suite à d’une souscription parmi les ouvriers, il est écrit : "Liberté, égalité, fraternité, solidarité".

Le marxisme quant à lui a entretenu un rapport complexe à cette notion. Engels raconte comment Marx et lui ont rejoint la Ligue des justes et ont fait changer l’ancienne devise "Tous les hommes sont frères", par "Prolétaires de tous les pays unissez-vous".

C’est que pour que tous les hommes soient effectivement frères, il y a une révolution à faire…

Mais en même temps, Marx, parlant des artisans et ouvriers réunis dans cette première Ligue, note que les rapports fraternels qu’ils entretiennent entre eux préfigurent la société qu’ils veulent construire.

Inscrit dans l’article IV de la Constitution, le mot Fraternité disparait à nouveau sous le Second Empire. Ce sera finalement la troisième République qui l’officialisera par décret en 1880 et le portera aux frontons de nos écoles et de nos mairies.

La fraternité, ce n’est pas seulement un beau mot, un "bon sentiment" qu’on invoquerait quand on en a besoin. Si on peut assez facilement admettre que la liberté et l’égalité sont des droits, il n’en va pas de même de la fraternité.

On peut légiférer sur la liberté et l’égalité et donc mettre en œuvre les moyens de les respecter. Et même si ces idéaux sont loin d’être accomplis aujourd’hui, la loi française dispose d’une solide législation les concernant.

La fraternité, elle, ne se décrète pas. Elle ne peut être considérée comme un droit. Elle se construit, pas à pas, chaque jour, dans tous les lieux de la Terre, avec la participation de toutes les femmes et de tous les hommes.

La fraternité (….) implique de considérer l’autre comme son égal, de construire à partir de son "je" et de celui des autres un "nous" impliquant la tolérance et le respect mutuel des différences.

Constamment récusée, jugée trop vague et mal définie, on lui substitue souvent la solidarité, plus concrète, plus saisissable et pourtant tellement différente. La fraternité, bien plus exigeante que la solidarité, implique de considérer l’autre comme son égal, de construire à partir de son "je" et de celui des autres un "nous" impliquant la tolérance et le respect mutuel des différences. Martin Luther King l’affirmait : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères (et sœurs ajouterons-nous), sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots. » La fraternité s’apprend. Petite parenthèse : nous ne sommes pas convaincus par l’utilisation du mot de sororité. La vraie fraternité est forcément mixte. Et si frère est masculin, on peut se réjouir que fraternité soit féminin.

La solidarité n’implique pas de sentiment particulier, elle tente de contrebalancer les inégalités, les injustices, mais sans jamais remettre en cause la société elle-même. Elle n’est pas incompatible avec l’exclusion, avec le fait que la société soit composée d’exploiteurs et d’exploités.

La fraternité va plus loin. Considérer les autres comme sœurs et frères suppose que les femmes et les hommes soient égaux entre eux et libres. Penser la liberté et l’égalité sans la fraternité, c’est s’accommoder de l’économie libérale, productiviste, capitaliste, d’une société où se côtoient des riches et des pauvres, où les injustices sont permanentes, où l’individualisme règne en maître.

La fraternité n’est pas cette notion vague que certains se plaisent à décrire. Elle n’est pas seulement une affaire privée de morale individuelle. Elle relève, comme le souligne le philosophe Bruno Mattéi, « d’une logique, d’une éthique et d’une politique de l’attention inconditionnelle à tout autre que soi »1. Elle n’est pas compatible avec l’exclusion, de quelque nature que ce soit, et c’est sans doute ce qui dérange.

C’est parce que la fraternité est partie intégrante de notre triptyque républicain qu’il est réellement révolutionnaire. Afficher la liberté, l’égalité et la fraternité, indissociables l’une de l’autre, appelle clairement à la construction d’une société où les rapports humains ne seraient plus fondés sur la domination. Le philosophe Charles Renouvrier l’écrivait en 1848 dans son Manuel républicain de l’homme et du citoyen : « sans la fraternité pas de devise ».

Le "nous fraternel" doit surpasser le "moi je". La fraternité n’est pas un supplément d’âme. Elle constitue une composante incontournable de la vie quotidienne.

Il y a bien sûr des fraternités différentes et toutes ne se valent pas. Du monastère à la loge maçonnique, l’histoire compte de nombreuses fraternités plus ou moins closes. Certaines sont ainsi fondées sur l’exclusion de l’autre (du Ku Klux Kan aux groupes islamo-fascistes d’aujourd’hui). Souvent les fraternités s’opposent ainsi à la fraternité, idéal universaliste, républicain que le mouvement ouvrier a tenté de porter plus loin. Elles exigent la plupart du temps que leurs membres renoncent aussi à l’autre qu’ils sont (ce sont les fraternités sectaires).

La vraie fraternité est cette sorte "d’entre nous" où chaque être humain est unique et donc absolument différent des autres. Mais dans cette différence, il n’est pas indifférent à l’autre, il s’intéresse à l’autre. Pas pour le dominer ou l’écraser, mais pour vivre avec lui, à ses côtés.

Une société fraternelle ne peut être autre chose qu’une société sans privilège. Elle s’oppose diamétralement à la liberté libérale en ce sens qu’elle implique que chacun se sente responsable de la liberté de l’autre. Le philosophe Henri Lefebvre l’évoque à sa façon : « L’homme vraiment humain ne sera pas l’homme de quelques moments éblouissants, mais il fera du monde une joie qu’il se donne à lui-même dans une suite de jours et de siècles. »

1. Bruno Mattéi, "Pauvres valeurs de la République", blog sur Politis, 21 janvier 2010.