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Guignolet-Kirsch

E comme égalité

Dans le triptyque républicain, si la Liberté fait à peu près l’unanimité (mais pour combien de temps ?), l’Égalité et la Fraternité posent problème à beaucoup de nos concitoyens. Nous avons ainsi entendu un jour le philosophe André Comte-Sponville (que nous avions connu étudiant à l’ENS et militant de l’UEC), lors d’une conférence à la Pitié Salpêtrière, dire en substance que la fraternité était une notion peu évidente en philosophie et que l’idée d’égalité avait conduit aux dérives que l’on sait. (Celles du communisme, évidemment).

Nous vivons un temps où l’inégalité par contre se porte très bien. Dans les faits au moins, si ce n’est toujours en tant que valeur "morale" revendiquée. Ces inégalités d’aujourd’hui, qui n’ont rien à envier à celle de la société d’Ancien Régime, sont plus ou moins sues, ou du moins pressenties, par tous. 1 % des habitants de la planète, dit-on, possèdent autant que les 99 % restant. Et l’actualité nous fournit régulièrement des exemples des retraites chapeaux délirantes que s’octroient des patrons, quand ils quittent une entreprise après avoir laissé derrière eux le cadavre de milliers d’emplois.

Ces inégalités sont en général jugées moralement choquantes, mais finalement inévitables. Même si elles sont injustifiées au cas par cas (aucune compétence professionnelle ne légitime ces retraites chapeaux), elles seraient la rançon obligée de l’efficacité globale de ce système fondé sur la loi du marché.

Certains ont cherché à justifier théoriquement cette inégalité, comme Friedrich Hayek et ceux qu’on a appelé les libertariens. Pour eux, seul compte l’individu, la société n’étant qu’un agrégat d’individus, le marché fait loi et il faut réduire au minimum l’État. Cet anarcho-capitalisme est la pure idéologie ultra-libérale. Mais beaucoup cherchent à concilier la liberté du capitalisme et le principe de l’égalité.

C’est le cas du philosophe américain John Rawls, auteur de la Théorie de la justice. Penseur social-libéral, il considère que les inégalités sociales peuvent être justifiées si elles satisfont à deux exigences : « 1 - elles doivent être attachées à des fonctions ou des positions ouvertes à tous, dans des conditions de juste égalité des chances. 2 – Elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société. » Dans une définition synthétique, il précise que les inégalités sont acceptables si elles sont compatibles avec la mobilité sociale et avantageuses pour l’ensemble de la société.

Cette position, largement approuvée, de la droite conservatrice à la social-démocratie, est évidemment plus difficile à défendre en période de crise quand l’avantage pour tous devient moins évident. Mais reste l’idée presqu’unanimement partagée de "l’égalité des chances", dont même la gauche anticapitaliste se réclame.

L’égalité des chances, c’est l’égalité trompeuse de la loterie. Deux termes bien mal assortis d’ailleurs : ou on est "égaux" (chanceux ou pas) ou on a de la chance ("égaux" ou pas). Cette "égalité des chances" est l’avatar moderne de l’égalité en droit de la révolution bourgeoise...

Cette égalité des chances est ancrée dans les esprits « comme un préjugé populaire », pour reprendre l’expression de Marx, et fait qu’aux États-Unis, mais ici aussi, chacun peut toujours se consoler en s’imaginant gagner au Loto et devenir milliardaire ! L’égalité des chances, c’est l’égalité trompeuse de la loterie. Deux termes bien mal assortis d’ailleurs : ou on est "égaux" (chanceux ou pas) ou on a de la chance ("égaux" ou pas). Cette "égalité des chances" est l’avatar moderne de l’égalité en droit de la révolution bourgeoise, que Marx a parfois qualifiée de "billevesée".

Il fait porter sa critique sur l’universalisme abstrait et son égalité de principe que dément quotidiennement la vie réelle des êtres concrets dans la société divisée en classes. Mais il montre la source historique de cette illusion juridique et sa nécessité.

Si l’idée de l’égalité en droit n’était pas envisageable dans l’Antiquité, même par un esprit aussi brillant qu’Aristote, c’est que la société reposait sur le travail des esclaves et donc sur l’inégalité de la valeur humaine. C’est la généralisation du marché qui produit l’équivalence de tous les travaux humains et ancre l’idée abstraite et générale d’égalité. Marx ne sous-estime pas le progrès que cela constitue et la portée révolutionnaire de cette idée. Elle a accompagné le combat de la bourgeoisie montante contre la vieille société féodale des ordres et des privilèges.

Mais, très vite, la bourgeoisie s’est retournée contre cette valeur dont elle fut porteuse, la soupçonnant de conduire au despotisme, c’est à dire à la remise en cause de ses propres privilèges. Déjà Tocqueville s’en inquiétait : « Les peuples démocratiques ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté et, s’ils peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. »

Il y a chez Marx la vision d’une égalité non pas primaire mais qu’on pourrait dire développée et complexe, qui fait sa place à la diversité des individus. Cette égalité est non la négation mais la condition de la liberté.

L’histoire réelle du socialisme lui donne-t-elle raison ? Cela mériterait un véritable inventaire. À côté d’un progrès évident dans l’égalité sociale et culturelle, il y a eu aussi des tendances à l’égalitarisme (qui ont entravé la libre expression des capacités d’expression et d’initiative des individus) et la création d’inégalités nouvelles, notamment en matière politique. Marx, quant à lui, n’était pas pour le communisme de caserne. Il s’est opposé à l’idée des premiers communistes qui prônaient la communauté des biens et l’égalité des revenus. Pour lui, l’égalité réelle suppose de libérer la société de sa division en classes afin de libérer les capacités créatives des individus. Engels, dans L’Anti-Dühring écrit : « le contenu réel de la revendication prolétarienne est la revendication de l’abolition des classes. » Leur idée du socialisme et du communisme supposait non pas la répartition de la misère mais un haut niveau de développement des forces productives et une certaine abondance, comme ils l’expliquent dans la Critique du programme de Gotha, pour passer au « de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ». Il y a chez Marx la vision d’une égalité non pas primaire mais qu’on pourrait dire développée et complexe, qui fait sa place à la diversité des individus. Cette égalité est non la négation mais la condition de la liberté.

De son côté, la bourgeoisie, qui brandit depuis l’origine le drapeau de l’égalité en droit, a eu beaucoup de mal à s’accommoder en pratique d’un certain nombre de droits qui donnent du contenu à l’idée de liberté, comme les "droits de" (droit de vote, droit de manifester…) et plus encore "les droits à", qui définissent un certain nombre d’obligations de la société envers ses membres, comme le droit à l’emploi, le droit au logement, à la santé ou à l’éducation, qui sont affirmés mais pas mis en œuvre.

Le combat pour l’égalité n’a donc pas perdu son sens. Il conserve un potentiel subversif, d’autant plus que le capitalisme dans sa phase sénile présente un tableau très violemment contrasté des inégalités et des privilèges. À condition de donner à la revendication des droits un contenu concret ; passer des proclamations de l’universalisme abstrait au combat pour un universalisme concret.

Pour cela, le marxisme nous est toujours utile, car il y a aujourd’hui urgence à réactiver la critique des inégalités, non seulement d’un point de vue moral, mais du point de vue de l’intérêt économique et social, l’intérêt d’avenir de la société. Les inégalités actuelles organisent en effet un énorme gaspillage des capacités et des intelligences. Les inégalités, loin de garantir la plus grande efficacité, sont ruineuses pour la société.

Mais ce combat peut nous conduire aussi à regarder d’un œil nouveau certains penseurs pré-marxistes. Notamment Rousseau. L’auteur du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité avait en tête une humanité surtout paysanne, de producteurs indépendants. Et il n’a pas anticipé le monde industriel. Mais avec la société post-industrielle, l’atomisation du prolétariat et la menace écologique, l’évolution même du capitalisme redonne une actualité à sa pensée.

Pour lui, la propriété devait être limitée à ce qu’imposaient les besoins naturels de l’homme : « la quantité dont on a besoin pour subsister », comme il l’écrit dans le Contrat social1. Et il se prononçait pour ce qu’il appelait la "médiocrité", c’est à dire des conditions de vie moyennes, la dignité assurée pour tous. « S'il n’y avait pas de luxe, il n’y aurait pas de pauvres », écrivait-il. On peut aujourd’hui affirmer que faire de cette honnête frugalité et de l’égalité le but commun est devenu indispensable pour sauver la planète.

1. Voir notamment les ouvrages d’Yves Vargas : Les promenades matérialistes de Jean-Jacques Rousseau (Le Temps des cerises, 2005) et Jean-Jacques Rousseau, l’avortement du capitalisme, (éditions Delga, 2014).