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Les gâteaux / Idées / Culture

Art et politique : la soif de récit commun

L’art a besoin de politique pour trouver un souffle radical et d’aujourd’hui. Mais la politique a aussi besoin d’art, (nous avons besoin) de co-écrire un contre récit. Laurent Eyraud-Chaume et Pierre Zarka développent cet échange nécessaire.

L’art a besoin de politique pour trouver un souffle radical et d’aujourd’hui. L’art doit fuir le rentable, l’efficace, le beau pour le beau. L’art doit fuir le consensus de la bien-pensance et la rhétorique du renoncement.

L’actualité réserve des surprises. En juillet, au coeur du Festival d’Avignon, afin d’accompagner notre “coopérative”, nous avions proposé, à Pierre Zarka une rencontre autour du thème “Art et Politique”, dont le texte ci-après retrace l’intervention. La Grèce, patrie de la philosophie et du théâtre, tentait, au même instant, de rester debout face à des voyous à cravates.

L’art a besoin de politique pour trouver un souffle radical et d’aujourd’hui. L’art doit fuir le rentable, l’efficace, le beau pour le beau. L’art doit fuir le consensus de la bien-pensance et la rhétorique du renoncement.

Pour écrire un spectacle, nous cherchons les bons mots pour dire le monde, sa complexité et ce qu’il recèle de possibles. Nos récits cherchent un récit plus large. Nous partons à la recherche de la vérité déjà là mais non encore visible. Nous ne sommes pas une avant-garde éclairée mais plutôt comme un membre de la famille qui se serait spécialisé dans la poélitique.

Le rapport au réel semble un passage courant de la création, mais les artistes sont comme le reste de la société, leur désir de “social” ne fait pas une visée. L’art a besoin de politique pour trouver un souffle radical et d’aujourd’hui. L’art doit fuir le rentable, l’efficace, le beau pour le beau. L’art doit fuir le consensus de la bien-pensance et la rhétorique du renoncement.

Quand les Cahiers du Cinéma dénoncent
“le vide politique du cinéma français”

Extrait de l’éditorial du numéro de septembre de Stéphane Delorme.

Comment expliquer que la révolte qui monte face à cette incurie ne trouve pas de relais sur les écrans (…) C’est comme si le cinéma s’était détaché de notre monde pour vivre dans une sphère séparée, pour raconter les mêmes histoires, convaincre les mêmes financiers, rassurer le même public. Or le monde tourne, et vite, et ce cinéma ne résonne plus avec notre vie. Qu’est-ce que le cinéma de fiction nous a appris sur la crise financière depuis sept ans, sur l’Europe, sur le gouvernement des experts, sur les castes au pouvoir, sur la révolte qui monte ? Où sont les satires féroces de ce moment ubuesque où les incompétents clament leur incompétence et les soumis leur soumission ? Mais aussi ­comment témoigner des nouveaux rapports de vie, empestés par la peur, la sécurité, la rentabilité, l’amertume, la surveillance consentie, et un goût moindre pour la liberté – et à ­l’inverse, reprenons courage, de la prolifération de la parole politique de la part de tous : pourquoi ne voyons-nous pas au moins sur les écrans des gens discuter de politique ? Le cinéma français ne dit rien de cela, il s’enferme dans des imageries coupées du réel. Au pire, le vide politique cache mal une affirmation cynique, une droitisation plus ou moins décomplexée – des fantasmes guerriers d’Audiard aux comédies clinquantes néo-beaufs.

Or, voilà, il y a eu les attentats de janvier et l’injonction impérieuse de faire quelque chose : nous verrons si les films mis en chantier depuis s’en font l’écho. Nous vivons un drôle de moment où les aberrations sont telles qu’on se dit que cela ne peut pas durer.

L’art a aussi besoin de faire politique en dehors des temps artistiques. De nombreuses constructions alternatives existent qui questionnent l’économie de la culture, le rapport au pouvoir, au territoire, la place du public dans la construction des créations. Ces utopies en marche restent pourtant minoritaires. Le monde culturel fonctionne comme un marché et se gargarise de discours sur sa “mission de service public”. Il défend “notre part d’humanité” mais reproduit des méthodes de gestion du personnel dignes des plus grandes multinationales. Il radote “démocratisation de l’accès à la culture” mais fonctionne en castes hermétiques. La refondation de ses pratiques autour, notamment, des valeurs portées par l’économie sociale semble une urgence politique.

Mais la politique a aussi besoin d’art. Elle a besoin (nous avons besoin) de co-écrire un contre récit. La politique radicale (vous savez celle qui prend les choses à la racine...) doit se ressourcer à la bouleversante source de la créativité. Elle doit douter de ses mots et inventer des formes, des images qui racontent un non-dit collectif : notre futur.

L’épisode des chemises ôtées aux dirigeants d’Air France a fait irruption dans le récit médiatique permanent. Ceux qui ont condamné à la vitesse d’un avion de ligne ces actes de “violence” n’ont pas senti que la colère sourde peut trouver de la force dans ces images. Pour beaucoup de monde, un “encravaté” est devenu un ennemi de classe. Le choix des formes de luttes est un vaste débat. C’est aussi un débat culturel et nous devons le mener. Le récit quotidien de la saine gestion des affaires, de la lutte contre le déficit, de la “seule solution possible” est écrit comme on rédige un conte, un spectacle. Cette mauvaise pièce est celle qui fait tenir debout ce système château de cartes.

Et comme l’actualité réserve des surprises, nous avons découvert un bout du château de cartes avec les images de l’Elysée, tournées pour un documentaire où l’on découvre Manuel Valls et François Hollande accueillant la nouvelle ministre de la Culture. La scène pourrait être comique si ce n’était pas un drame. On y conseille à Fleur Pellerin d’aller voir Jack (Lang) car “il faut des idées” et il en a. Il faut aussi se “taper” du théâtre tous les soirs et dire aux artistes, qui “veulent être aimés”, que c’est “beau”, que c’est “bien”, etc. Le pathétique de la situation dévoile comme jamais une chute dans un vide de sens sans nom. L’art et la politique sont comme des marionnettes dans un jeu médiatique et électoral où les idées et les soirées au théâtre sont des pions à faire avancer pour vaincre et convaincre.

On comprend mieux au visionnement de cette vidéo la récente loi sur la création artistique qui semble s’arrêter à la gestion des affaires courantes. On comprend mieux le silence de nos élites face à la disparition de festivals, face à la fermeture de lieux. La politique et l’art ne mérite pas ce moment historique où l’on semble danser au bord du gouffre. Les peurs, les racismes, les guerres, le recul de la chose publique, tout cela est nié… encore une dernière danse, Madame la ministre ?

* Laurent Eyraud-Chaume

La fiction rend visible
ce qui ne l'est pas

Je commencerai par lever toute équivoque. Pour moi, le mot politique ne renvoie pas à la course au pouvoir de domination mais à convictions et intervention sur la cité, au sens où Aristote et Platon l’entendent : l’intervention sur son sort et sur le sort commun. Cela dégage des points communs entre art, philosophie, politique et même religion. Il s’agit de représentations à la fois de soi et du monde.

Je ne caractériserai pas l’art par un côté récréatif mais par le fait qu’il est une invitation pour le spectateur ou le lecteur à se dépasser. Dans le prospectus de la Compagnie du Pas de l’Oiseau, il y a une définition de l’art par Brecht : « S’exercer au plaisir de transformer la réalité », j’en fait aussi ma définition de la politique.

J’y trouve tout à la fois :
- Une compréhension du réel en ne laissant pas ses apparences nous envahir, mais en l’interprétant et en soulignant qu’il n’existe qu’en étant interprétable.
- L’envie d’autre chose que de demeurer dans l’état des lieux, la volonté de se projeter dans un ailleurs. Le croisement entre des désirs intériorisés et une manière de pouvoir les socialiser ou, si l’on préfère, une matérialisation de sa représentation du monde qui puisse parler aux autres. Donc une participation à faire société.

En même temps, l’art est confronté à un risque de captation par l’institution qui se substitue au sens. Si c’est surtout vrai pour la politique et la religion, ni la philosophie ni l’art ne sont à l’abri d’un académisme. Il s’agit alors d’un écran entre soi et sa représentation du monde, c’est-à-dire une aliénation.

J’en viens à l’apport de la production artistique.

- Le récit, la fiction, rend visible ce qui ne l’est pas. Il révèle les réalités, même celles qui sont encore invisibles, et même davantage, il donne une image de possible à ce qui n’apparait pas comme tel au premier abord. On peut schématiquement rapprocher le "Faut pas payer" de Dario Fo et le mouvement social à Milan dans les années soixante-dix voulant disputer les pouvoirs au patronat et à l’État ou au mouvement populaire en Guadeloupe en 2010 où les gens ont investi les supermarchés pour fixer ce qui leur semblait être le juste prix. Le récit donne du sens à ce que l’on met à nu : Mahagonny de Brecht ou La Fontaine et le chien et le loup ou encore le quotidien populaire dans le néo-réalisme italien.

- S’il est du particulier, daté, il parle à tous, de tout temps. Comment les mythes grecs nous parlent tant si ce n’est par la capacité d’atteindre un certain universalisme ? C’est-à-dire une manière de situer un "pour soi" qui participe de l’émancipation de tous. L’art s’imbibe du réel et en fait de l’exceptionnel. Mais un exceptionnel qui parle de tous : il n’est qu’à penser à la peinture de la bourgeoisie par Mautpassant, à Ken Loach et sa description de la classe ouvrière ou aux Temps modernes de Chaplin et à l’asservissement à la machine.

- Il capte les signaux avant-coureurs de la société mais encore faibles, en se situant à la fois dans la continuité et dans la rupture avec le déjà fait. Cette captation du réel peut s’exprimer sans apparemment de signifié littéral : Le Caravage avec ses représentations des Saints du Nouveau Testament par des visages rustiques de pauvres. L’humanisme de la Renaissance pousse à la porte ; la liberté que prend un Beethoven avec ses arythmies et ses dissonances, en cela contemporain des Lumières et de la Révolution française ; le tableau de Magritte "Ceci n’est pas une pipe" et le refus de se laisser bercer par les apparences sociales après le massacre de la première guerre mondiale, et au-delà mettre la distance nécessaire entre la représentation du réel qui induit qu’il est toujours interprété. Procédé qui nous renvoie au "mentir vrai" d’Elsa Triolet.

Même son esthétique a une portée subversive. Il ne se limite pas à un reflet purement statique. Dans les exemples que j’ai choisis, ces artistes, parce qu’ils saisissaient le sens de la réalité, en saisissaient le mouvement. Ainsi, ils étaient annonciateurs de ce vers quoi leur monde allait. On voit mieux aujourd’hui comment la désillusion qui suinte des films français au lendemain de 1968 nous annonçait un avenir assombri.

Mais la politique a aussi besoin d’art. Elle a besoin (nous avons besoin) de co-écrire un contre récit. La politique radicale (...) doit se ressourcer à la bouleversante source de la créativité. Elle doit douter de ses mots et inventer des formes, des images qui racontent un non-dit collectif : notre futur.

Subvertir participe de la condition humaine. On se forme en imitant et en désobéissant, il n’est qu’à penser à l’adolescence. On peut comprendre que les restrictions budgétaires dans le domaine culturel n’ont pas pour seule inspiration de faire des économies.

Depuis la Commune de Paris la portée de l’art (comme les cours du soir) a traversé le mouvement ouvrier. À l’origine, le Festival de Cannes a été créé avec la CGT, le Festival d’Avignon doit beaucoup à la rencontre entre le TNP, Jean Villard, Gérard Philippe et des associations telles que Travail et Culture ou des comités d’entreprises.

Ce qui me conduit à passer de "l’art et la politique" à "la politique et l’art".

La crise politique ne se limite ni aux promesses non tenues ni à la défiance qui en découle. Elle est la panne de toute créativité en matière de progrès social et démocratique comme en matière d’organisation de la société au regard des aspirations et enjeux les plus contemporains.

Quand Cassandre appelle à faire de la poélitique !

Extrait du dernier [url=http://www.horschamp.org/]éditorial[/] de Nicolas Roméas

Toute culture digne de ce nom – et la nôtre est marquée par les dialogues et la maïeutique de Socrate – est le fruit de rencontres, de croisements, de chocs, de frottements, de désaccords, de conversations, de relation à l’autre. Et, comme l’a écrit Édouard Glissant, ce que ces rencontres peuvent produire de meilleur s’apparente à un processus de créolisation. Un processus aux résultats imprévisibles et variés qui n’a rien à voir – c’en est même l’inverse à peu près exact  – avec le mélange affadissant, standardisant, que des industries culturelles sous influence nord-américaine font plus que proposer, imposent sur l’ensemble de la planète, afin de confiner l’imaginaire des peuples dans une sorte de vaste galerie marchande où la marge d’action se réduit à deux gestes : produire ou consommer. Les outils et les univers du symbolique que nous défendons ne sont pas d’un ordre binaire. Ce qui est efficace en eux, c’est précisément le peut-être, l’inachevé, l’interaction, la tension entre des pôles qui met en marche et ouvre les imaginaires. C’est leur principe actif.

Si on veut sortir l’action politique de la répétition de ce qui échoue depuis si longtemps et partout, nous avons, comme l’art, besoin de prendre en compte ce qui émerge comme "signaux faibles" de la société. Que reflètent les luttes sociales, expérimentations coopératives, zadistes et nombreux écrits ? Une forte envie de pouvoir accomplir et la frustration devant un sentiment d’impuissance. La question de pouvoir (le verbe) est dans l’air mais aucune force ne fait de cette envie de pouvoir une question politique rassembleuse. Pourtant ce déjà là invite à se projeter dans un pas encore là, le pas encore pensé, dans l’audace du tâtonnement, de l’expérimental. Nous avons besoin d’oser nous projeter dans ce qui paraît chaotique parce que hors "normalité".

La démo-cratie, c’est l’exercice concret des pouvoirs d’élaboration et de décision par les intéressés sans que des experts se substituent à eux. Je ne rêve pas de citoyens omniscients et mobilisés en permanence, mais les pratiques sociales produisent des pans de savoir qui restent à développer. Cela ne veut pas dire que toutes les idées se valent, d’où la nécessité de considérer cet exercice comme de la confrontation, voire de la conflictualité assumée. Cela entraîne un regard nouveau sur les rapports aux partis ou à ce que l’on désigne sous le titre de leaders. Soutenir ceux de son choix induit de s’aligner sur eux, alors que le passage au collectif suppose de ne rien perdre de sa créativité individuelle.

La politique oscillerait entre pragmatisme (entendez échine souple) et dogmatisme. Mais il n’y a pas de politique sans travail sur les représentations, donc culturel. Le capital le fait très bien. Il représente l’entreprise et la concurrence comme un projet où chacun pourrait trouver sa place. Il fait de l’information un rite anxiogène poussant aux réflexes grégaires ou au repli sur soi. A l’opposé, les grands moments de l’irruption populaire qui font l’Histoire sont des récits dont la fin n’est pas écrite à l’avance (on parle encore du programme du CNR). Encore faut-il ressentir la nécessité de se projeter dans l’encore impensé pour, comme l’écrivait Aragon pour Robert Desnos, « accomplir notre propre prophétie »…

Pierre Zarka