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La révolution perdue

416 p. - 20 €
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Les Éditions de La Fabrique ont pris l'excellente initiative de publier la traduction du livre consacré par Chris Harman à La révolution allemande (1918-1923), avec une préface inédite de Sebastian Budgen.

Ce n'est pas pour rien que l'auteur avait donné pour titre à son livre The Lost Revolution, La révolution perdue. Non seulement elle fut perdue en ce sens que cette histoire est celle d'une défaite, mais elle s'est par ailleurs perdue dans la mémoire collective, même en Allemagne ; c'est une révolution oubliée. Il s'agit pourtant à bien des égards d'un épisode crucial de l'histoire du mouvement ouvrier.

On se rappelle tout au plus en France de l'insurrection de Berlin de 1919, à l'issue de laquelle furent assassinés Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Mais l'histoire ne faisait alors que commencer. Dans les soubresauts de la fin de la Grande Guerre, et comme en écho de la Révolution russe, l'Allemagne toute entière s'était soulevée (y compris la ville de Strasbourg !). L'Empire du Kaiser s'était effondré, et la république avait été proclamée. Les années qui suivent sont une succession de soulèvements, écrasés les uns après les autres en particulier, comme à Berlin, par l'action des Corps Francs, milices d'extrême-droite mises en place par les sociaux-démocrates pour mettre fin aux "troubles", et qui constitueront dans les années suivantes le cœur du dispositif armé des nazis. Victoires partielles et précaires, et répressions féroces se succèdent à rythme accéléré. Chaque page ou presque du livre évoque des mouvements – manifestations, grèves – et comptabilise le nombre de morts. Parmi les évènements de la période, qui est celle de la création et des premières armes du Parti communiste allemand, on note l'éphémère république des Conseils de Bavière, et surtout deux évènements qui ont largement contribué à l'élaboration par l'Internationale communiste de son orientation et de la stratégie du Front unique, avant la dérive sectaire, "Classe contre classe", de la période suivante, et avant le changement de cap ultérieur de la stratégie de Front populaire, qui est à bien des égards un retour à celle du Front unique, et est nourrie des débats suscités par la révolution allemande.

Le premier de ces évènements est ce que l'histoire retient (même si elle le retient peu) comme "l'Action de mars" : une tentative partielle et contestée au sein même du Parti communiste allemand de soulèvement insurrectionnel, en mars 1921. Cette Action de mars, plus ou moins (plutôt plus que moins) soutenue par l'Internationale communiste alors présidée par Zinoviev est un échec retentissant, comme l'avait par avance annoncé l'un des plus subtils dirigeants du parti allemand, Paul Levi, en son temps un proche de Rosa Luxemburg dont il avait été entre autres l'avocat. Levi dénonce le gauchisme aventuriste de cette tentative insurrectionnelle, mais le fait en des termes si durs qu'il est exclu pour avoir enfreint la discipline du parti. Même si dans les débats subséquents, Lénine et Trotsky diront nettement que dans toute cette histoire, c'est Paul Levi qui avait eu la position juste, ils n'iront pas jusqu'à remettre en cause cette exclusion... Les débats sur l'action de mars au sein de l'Internationale seront d'une grande richesse, sans se limiter aux règlements de comptes. On apprend de ses erreurs, lorsqu'on n'a pas le loisir d'appendre de ses bons coups, et de ses échecs à défaut de ses victoires.

Le second est plutôt un non-évènement, l'insurrection d'octobre 1923, qui dans les rêves des dirigeants communistes devait être "l'octobre allemand", qui mettrait fin à l'isolement de l'Union Soviétique, et à l'issue duquel le centre de gravité de la révolution mondiale serait déplacé en Allemagne. Mais– impréparation, hésitations, pessimisme... ou lucidité– l'octobre n'a pas eu lieu, marquant la fin définitive des espoirs révolutionnaires en Europe de l'ouest.

Et tout cela dans un contexte d'affrontements violents et de débats politiques aigus, avec la scission du Parti social-démocrate et la création de l'USPD (dont les forces se répartiront plus tard entre le Parti communiste et un retour au bercail), avec la scission "gauchiste" du KPD, le tout sous le regard parfois actif, parfois désorienté d'une Internationale communiste en pleine gestation. Le tout également dans un contexte économique et social particulièrement complexe, avec l'occupation française de la Ruhr, l'hyper-inflation, la recomposition du capital allemand, autant de points que l'ouvrage aide à connaître et à comprendre.

Sur chacun de ces épisodes (et tous les autres, qu'il n'est pas possible d'évoquer ici), Chris Harman nous fait réfléchir aux conditions qui les ont rendus possibles ou impossibles, sur les débats de direction, sur les analyses stratégiques, sur les constructions politiques, sur les rapports de forces sociaux, sur les questions de la division ou de l'unité du mouvement ouvrier... On n'est pas obligé d'être d'accord avec chacune de ses conclusions ou remarques pour les utiliser comme bases de réflexions.

La bibliographie accessible sur cette série majeure d’événements, sur cet épisode décisif de notre histoire, est assez maigre. L'ouvrage le plus volumineux était français : la somme écrite par Pierre Broué, depuis longtemps épuisée et pratiquement introuvable. Pourtant, se plonger dans la révolution allemande pourrait avoir quelque chose d'addictif, tant est riche la réflexion qu'elle suscite, même 95 ans plus tard, et que suscitent les réflexions qu'elle a provoquées en son temps.

En résumé : il faut lire le livre de Chris Harman, La Révolution allemande (1918-1923).