Qui sommes-nous ? Charte du site Participer S'abonner Soutenir Liens

Appel

Horizons d'émancipation

La 4 de couv'

Note d'actualité

Sur le plateau

Rubriques

Altercommunisme

SE FÉDÉRER POUR L'ÉMANCIPATION

Altercommunistes

Séquences

Cerises

Sélection

Imprimer cet article

Idées / Guignolet-Kirsch

E Comme Écosocialisme II

Dans un premier article, de caractère plutôt théorique, nous avions évoqué la relecture écologiste de Marx par John Bellamy Foster. Puis, par un détour jusqu’en Chine, dans un article plus "pratique", nous avons rendu compte de ce que nous avions vu dans ce pays où le régime, qui se veut socialiste, cherche visiblement à concilier impératifs de développement et impératifs écologiques. (Il va sans dire que cet article n’avait pas la prétention de faire le tour des questions que nous pouvons nous poser sur la Chine.) Dans ce troisième volet, consacré à la question de l’écosocialisme, nous voulons seulement esquisser une piste de réflexion pour ici et maintenant.

Conjuguer le "vert" et le "rouge" n’est pas une mince affaire… Cela nécessite un effort de part et d’autre.

Il y a une idéologie dominante vaguement écolo qui nous est insupportable. C’est l’écologie des petits gestes, culpabilisante à l’égard des peuples et des citoyens. Insupportable car elle couvre l’hypocrisie du système.

Dénier aux pays du Tiers-Monde le droit de développer leur industrie et leur économie pour atteindre un minimum d’aisance matérielle relève d’un bel égoïsme.

En même temps, il semble certain que si l’american way of life se généralisait à toute la planète, les effets en seraient catastrophiques pour les conditions même de vie sur cette planète. Le maintien de l’inégalité actuelle dans l’accès aux ressources est d’ailleurs ce qui provoque les guerres à répétition du nouvel ordre mondial.

Plutôt que de donner des leçons, les pays développés devraient aider réellement les pays pauvres à ne pas refaire les erreurs que nous avons faites. Et nous devrions aussi commencer par modifier notre propre système.

La tricherie de Volkswagen (dont tous les constructeurs automobiles devaient être au courant car tous s’espionnent les uns les autres et qui est révélée à l’occasion de la guerre commerciale entre les États-Unis et l’Europe) est une belle illustration de cette hypocrisie régnante.

Autre exemple : comment reprocher aux consommateurs de produire autant de déchets quand toute l’économie fonctionne au gaspillage et quand toute la chaîne de la grande distribution est une immense fabrique à emballages et à déchets66?

Côté "verts", il y a donc grand besoin d’une écologie non pas "gauchiste", comme disent les écologistes ralliés au système, mais simplement "progressiste", voire révolutionnaire, qui intègrerait la critique historique du capitalisme. Faute de quoi, l’écologie continuera à apparaitre aux yeux du plus grand nombre comme une utopie peu soucieuse des intérêts immédiats et vitaux du plus grand nombre.

Et côté "rouges", nous avons aussi grand besoin d’une mise au clair intellectuelle. Nous ne pouvons pas nous contenter de l’alignement commode (et inutile) sur les idées communes qui font que tout le monde aujourd’hui est plus ou moins "écolo". Voire plus ou moins anti-nucléaire (ou pro-nucléaire honteux). Non, ce dont nous avons collectivement besoin, c’est d’une véritable réflexion qui ne se priverait pas des avancées du marxisme…

Le procès que les Verts font communément aux Rouges (et à Marx en premier) est qu’ils seraient partisans d’un développement sans fin de la production, fondé sur une progression sans fin des forces productives. Ils seraient donc à leur façon prisonniers du modèle de la société industrielle.

L’histoire réelle du socialisme (et l’obsession du rattrapage du capitalisme) donne quelque raison à cette accusation. Ainsi, alors que le Capital se voulait une Critique de l’économie politique, les marxistes ont souvent donné dans l’économisme. De même, alors que Lafargue, le gendre de Marx, avait écrit le Droit à la paresse, le mouvement communiste a-t-il le plus souvent prôné le culte du travail…

Mais par-delà le besoin historique de s’arracher à la misère et à l’arriération (qui mérite un minimum de compréhension), y a-t-il dans le marxisme un vice congénital "productiviste" ? Ce terme de "productivisme" que tout le monde reprend mériterait d’être interrogé. On voit aujourd’hui que le but du capitalisme n’est pas la croissance en soi. S’il peut faire plus de profits sans rien produire, par la spéculation par exemple, il ne s’en prive pas… Mais il y a des limites à la spéculation et la loi générale du capitalisme est bien au long terme l’accumulation sans fin des profits, des marchandises, du capital.

La transition écologique peut conduire à la révolution des modes de production, de consommation, de vie. En retour, elle nécessite une révolution sociale permettant la maitrise collective de l’économie et les reconversions nécessaires.

Et les marxistes ? Dans un passage célèbre de sa préface à la Contribution de la critique de l’économie politique, Marx explique qu’à un certain moment, les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production et que c’est cela qui conduit à la transformation révolutionnaire. Pour Marx, les forces productives qui déterminent le niveau de développement d’une société sont formées par la combinaison de la force de travail humaine et des moyens techniques mis en œuvre pour la production. Dans une certaine tradition vulgarisée du marxisme, on a certainement eu une conception positiviste du progrès technologique et scientifique.

Mais chez Marx, le caractère contradictoire du mode de production capitaliste s’exprime aussi par une contradiction interne aux forces productives, entre le travail vivant et le travail mort, ou, dit autrement, entre la force de travail humaine et les moyens techniques ; lesquels sont utilisés pour éliminer les travailleurs et non réduire leur temps de travail. La solution de cette contradiction étant que les forces productives (humaines) finissent par s’emparer des forces productives (matérielles).

Il n’y a donc pas chez lui de conception simpliste du progrès et pas de naïveté quant à la technologie. Même s’il est vrai qu’il pense dans l’horizon de la société industrielle qui en était à l’époque encore à ses débuts.

Mais nous avons besoin d’une pensée nouvelle, car deux données au moins ont changé.

D’abord, on ne peut effectivement pas penser que la croissance des forces productives soit infinie. « Le temps du monde fini commence », écrivait Paul Valéry en 1931. Ce qui mériterait discussion… Mais il y a bien des limites physiques qui tiennent aux limites du renouvellement des ressources naturelles. C’est vrai des forces matérielles mais aussi de la population. Il ne s’agit pas d’en revenir à Malthus, mais de tenir compte des équilibres entre écosystèmes. (Le pragmatisme des Chinois s’efforçant de limiter leur croissance démographique, de ce point de vue, s’opposait déjà à une interprétation dogmatique de Marx.) C’est aussi pourquoi, dans les sociétés qui ont atteint un certain niveau de développement, on doit envisager une économie qui ne soit pas fondée sur l’utopie de la croissance indéfinie de la production et de la consommation mais sur la satisfaction des besoins quantitatifs et qualitatifs réels de l’Humanité, même non solvables. Une économie tournée vers la valeur d’usage et économe en ressources naturelles et en travail. « L’économie vraie, l’épargne, consiste à économiser du temps de travail »1, écrivait déjà Marx.

Deuxième donnée : la révolution technologique en cours nous met en état de faire des choix. Une pensée progressiste aujourd’hui ne peut pas se désintéresser du contenu des technologies, lesquelles ne sont pas neutres, notamment à l’égard du caractère renouvelable ou pas des énergies.

La transition écologique peut conduire à la révolution des modes de production, de consommation, de vie. En retour, elle nécessite une révolution sociale permettant la maitrise collective de l’économie et les reconversions nécessaires. Pour paraphraser Lénine, on pourrait dire que le socialisme du XXIe siècle, c’est la démocratie économique plus le solaire.

1. cité par Jean-Marie Harribey, in Y a-t-il une vie après le capitalisme ? (Le Temps des Cerises, 2009).