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Sortir la Grèce et l’UE de l’austérité : une histoire qui commence

Pour comprendre, à la fois, la défaite subie par Tsipras dans le bras de fer avec l’Union européenne et la victoire électorale de Syriza ce dimanche, il faut sortir des raisonnements binaires, du type "trahison ou révolution". Cela permet de proposer des éléments d’une stratégie politique européenne.

En juillet, Syriza et le gouvernement d'Alexis Tsipras ont essuyé une défaite majeure.
La politique de la majorité de Syriza et de Tsipras était de rompre avec les mémorandums austéritaires en restant dans l'euro. Mandat validé de manière éclatante par la victoire du non au référendum. Celle-ci est apparue confirmer et renforcer la possibilité d'imposer cette volonté face au pouvoir de l’Eurogroupe. Au lieu de cela le résultat a été inversé créant un véritable retournement de situation : Tsipras a dû céder au chantage du Grexit. On peut dès lors dire que le mandat exprimé lors du référendum du 5 juillet a été réellement brisé. Pour Tsipras, le Grexit menaçait l'économie grecque de faillite, et au-delà d’une dynamique de mise de la Grèce hors de l'Union européenne, ce qui à ce moment précis n’était pas non plus le sens du non majoritaire du 5 juillet. Il s'est donc vu contraint d'accepter un nouveau mémorandum et une mise sous tutelle aggravée. On comprend le traumatisme qui s'ensuivit pour Syriza et le peuple grec.

Ce drame ne peut avoir que des effets imprévisibles et très régressifs. Le vote pour Syriza provenait, comme toujours dans les élections et notamment lorsqu’on devient majoritaire, de secteurs sociaux et de traditions politiques hétérogènes, ce sont les couches les plus politisées du mouvement ouvrier et populaire qui le subissent le plus durement, et que travaille inévitablement un mélange de colère et de désespoir. Et il frappe de plein fouet Syriza et sa sphère d'influence directe.

Cette défaite ne peut être ni occultée ni relativisée. Mais il nous faut dire qu'elle est aussi notre défaite. Et non nous en désolidariser, au nom de l’argument qu'une autre politique pouvait l'éviter. Voire en recourant à l'alibi de la trahison.

Comment mieux comprendre ce qui s’est joué ?

Cette défaite ne peut être ni occultée ni relativisée. Mais il nous faut dire qu'elle est aussi notre défaite. Et non nous en désolidariser, au nom de l’argument qu'une autre politique (celle que nous aurions préconisée, sans qu'elle se soit concrétisée à un niveau opérationnel) pouvait l'éviter. Voire en recourant à l'alibi de la trahison (schéma aussi ancien que commode sur le thème "nous avons été vaincus non à cause de nos faiblesses, mais parce que victimes d'une trahison"...).

Suggérer qu'en juillet 2015 Tsipras a été déterminé par la volonté de rester au gouvernement plus que par le souci de défendre les intérêts populaires pose un problème massif, qui est de revenir sur l'analyse de ce qu'est Syriza. Ce parti avait-il inscrit dans sa matrice stratégique une logique le conduisant inéluctablement à capituler face à l'oligarchie européenne ? A-t-il connu une brutale mutation lors des ultimes négociations de Bruxelles ? On voit ce que sont les implications de tels jugements, et donc combien ceux-ci demanderaient à être solidement étayés pour être avancés. Plutôt que de céder à de telles précipitations, il faut prendre en compte deux exigences.

Première exigence : un retour critique sur la question de la solidarité.

Tout le monde reconnait que le mouvement de solidarité avec les Grecs n'a pas su ou pu se porter à la hauteur des exigences de la confrontation et des enjeux qu’elle portait. Cette faiblesse ne peut être expliquée seulement par une incapacité du gouvernement grec à assumer cet affrontement comme il aurait fallu (c'est-à-dire d'assumer "la rupture avec la politique d'austérité, donc avec l'euro, voire l'Union européenne")...

Un référendum européen pour ou contre
les politiques d’austérité

Logique en raison des victoires successives de Syriza aux élections, la focalisation sur la situation grecque masque encore le mouvement naissant au niveau européen : en Espagne avec Podemos, en Angleterre avec la victoire de Jeremy Corbyn aux primaires du Parti travailliste, en Irlande, au Portugal… un frémissement antilibéral est enclenché. Dans chaque cas, les rapports de force sont difficiles et les libéraux font tout pour faire échec aux expériences qui s’engagent. On a ainsi bien compris que la gauche d’alternative doit se vacciner de tout leurre concernant la prise en compte par les dirigeants européens des aspirations démocratiques et égalitaires des peuples.

Face au dogmatisme libéral, une des questions stratégiques concerne la désobéissance avec l’Union Européenne et ses conséquences. On doit, comme les auteurs de l’analyse publiée par Cerises y invitent, considérer qu’elle produira « inévitablement une rupture avec les institutions et les règles de fonctionnement » de l’UE, ce qui « nécessite la construction d’un rapport de forces combinant des actes dans chaque pays avec une coordination des gauches et des mouvements sociaux à l’échelle européenne ». Pour éviter les pièges de la marginalisation politique, la focalisation sur tel ou tel débat (légitime au demeurant) - pour ou contre l’euro, par exemple - devrait laisser la place à la question du projet et de mouvement européens dont nous avons besoin. Dans le même temps, une exigence clef de la gauche d’alternative européenne pourrait être l’exigence d’un référendum européen pour ou contre les politiques d’austérité.

* Gilles Alfonsi

L’isolement international de Syriza renvoie à une certaine inertie des opinions publiques aggravée par la dégradation des rapports de forces entre classes. Mais ce constat ne doit pas empêcher de pointer des responsabilités précises. En premier lieu au sein du mouvement syndical européen, qui a laissé faire (France) ou qui a appuyé l’Eurogroupe (direction de la CES pour le 5 juillet). Seule la direction du DGB1 d’Allemagne a envoyé des signaux positifs. Certes, le système du mouvement syndical grec permet très difficilement des liens concrets et utiles, mais cette donnée d’évidence aurait pu être contrecarrée par des initiatives au plan confédéral.

Elle renvoie aussi aux limites de la gauche européenne. Sur le plan directement politique, il n'est pas certain que tout ait été tenté pour construire, après janvier 2015, un nouveau type de rassemblement international opposé à la Troïka et prenant des initiatives marquantes avant juin : le rassemblement fin mai du PGE et du PCF à Paris était de ce point de vue marqué de telles limites.

Ainsi, si l’erreur du gouvernement Syriza a été de trop croire à la possibilité de parvenir à un "accord raisonnable" avec les institutions européennes, il faut bien admettre que cette erreur, plus ou moins consciemment, a été en partie partagée par les forces intéressées par cette épreuve de forces, en Grèce et au-delà. Ce qui peut aussi expliquer un certain attentisme et les limites du mouvement de solidarité. Syriza était engagée dans une expérience qui, si elle réussissait, aurait des effets positifs pour toutes les forces progressistes en Europe (à commencer par l'Espagne). N'y a-t-il pas eu collectivement sous-estimation, dans la gauche européenne critique, de la détermination et de la brutalité des classes dirigeantes européennes à écraser une telle possibilité ? Qu’aujourd’hui la désillusion soit grande est inévitable, mais prenons garde à ce qu'elle ne se transforme pas en ressentiment à l'égard de Syriza.

Deuxième exigence : l'esprit de responsabilité doit nous guider

L'objet du débat n'est pas de tirer des bilans pour l'histoire. Il est de l'ordre de l'intervention politique, dont les conséquences peuvent être d'aggraver la défaite. La gravité de celle-ci est en effet une question ouverte, pour laquelle se combinent plusieurs éléments : la scission de Syriza est un facteur aggravant, les résultats des élections du 20 septembre peuvent conduire à une situation bien plus dramatique... Or, ce qui se débat peut favoriser ou empêcher une dispersion du mouvement de solidarité avec le peuple grec. C’est pourquoi, si toutes les questions et positions méritent d’être débattues, il convient de le faire avec un grand esprit de responsabilité.

Capitulation ?

Pour désigner l’événement, le terme capitulation systématiquement utilisé est ambivalent. Il peut caractériser la défaite comme relevant d'une reddition, imposée par le rapport de forces. Mais il est aussi utilisé, comme euphémisme de trahison. Ce qui impliquerait que le choix de Tsipras n'était pas obligé, parce qu'existait une possibilité alternative permettant d’éviter la défaite, voire de permettre une réussite. Quelles sont donc les possibilités alternatives proposées ? Dans les diverses analyses on peut en repérer trois explicites.

1) Assumer et préparer une sortie de l'euro dès l’accession au gouvernement. Stathis Kouvélakis2 explique qu'il s'est agi dès l’origine d'un choix stratégique décisif qui, n'ayant pas été fait, a nécessairement et quasi mécaniquement conduit à la capitulation finale. Il est exact que Tsipras ainsi que la majorité de Syriza et des députés étaient opposés à envisager ce scénario pour des raisons politiques profondes, allant au-delà de la simple faisabilité. Ce qui a en effet conduit à agir sur la base d'une seule option.

2) Décider, en s'appuyant sur l'audit de la dette, et au plus tard après le référendum, le non-paiement des créances grecques. C'est la position argumentée par Éric Toussaint3, qui considère qu'un tel défaut de paiement aurait renversé le rapport de forces entre la Grèce et ses créanciers.
Ces deux positions peuvent se combiner, mais ne reposent pas sur le même ordre de priorité, ni sur le même agenda.

3) Refuser le mémorandum lors du sommet final du 13 juillet, rompre la négociation et engager des mesures du type de celles proposées dans les deux scénarios précédents. Position défendue dans plusieurs contributions en France et en Grèce.

Une variante particulière paraît considérer qu'il n'était guère possible d'échapper à ce qui a été imposé par l’Eurogroupe, mais qu'Alexis Tsipras à titre personnel n'aurait pas dû le cautionner, ni engager le processus de nouvelles élections (cf. éditorial de Denis Sieffert, "Tsipras, hélas !", dans Politis n°1366).

Assumer et préparer une sortie de l'euro dès l’accession au gouvernement, décider le non-paiement des créances grecques, ou refuser le mémorandum lors du sommet final du 13 juillet… aucune de ces positions n’était véritablement opérationnelle entre janvier et juillet.

Toutes ces positions méritent discussion, mais il faut tenir compte de leurs différences. Et non entretenir l'idée qu'il existerait une seule possibilité alternative (qui tendrait à se résumer à la formule "sortie de l'euro")... Il faut aussi ajouter qu’aucune n’était véritablement opérationnelle sur le plan gouvernemental entre janvier et juillet, même si on peut penser que le gouvernement ou la majorité de Syriza auraient pu décider d’en préparer les conditions. De même, il faut soigneusement distinguer le scénario "décision grecque de sortir de l'euro" et celui d'une expulsion de l'euro par décision de l’Eurogroupe.

Pourquoi est-il important d'éviter cette réduction (acceptation/refus, maintien dans l'euro/sortie de l'euro) ? Parce qu'en l'occurrence, la logique binaire est dangereuse. Elle pourrait conduire à considérer que la non sortie de l'euro ayant contraint à accepter l'austérité, inversement une sortie de l’euro (certes assortie d'autres mesures) permettrait d'en finir avec l’austérité.

Variante de cette approche : l’idée que compte tenu des conséquences désastreuses du mémorandum pour le peuple grec, un Grexit n’aurait pas eu des conséquences pires (ce qui relève de la pétition de principe puisque proprement indémontrable). De même qu’il faut prendre au sérieux l’examen des possibilités alternatives au choix fait par le gouvernement grec (même si souvent elles gagneraient à être davantage argumentées), il faut considérer avec le même sérieux les arguments de ce même gouvernement qui a estimé que le Grexit aboutirait à une banqueroute totale, donc que les risques étaient trop grands compte tenu de la violence des réactions de l'Eurogroupe. Cet Eurogroupe a montré qu'il avait les moyens (et certainement la détermination) de mettre en faillite le système financier grec, donc de détruire l'économie grecque.

La société grecque a témoigné d'une grande résistance face à la fermeture des banques et au blocage des comptes et de l'épargne, qu'en aurait-il été en cas de banqueroute ? Éric Toussaint s'appuie sur l’appréciation d'une très forte mobilisation du peuple grec derrière le gouvernement dès lors que celui-ci aurait engagé l'épreuve de forces du non-paiement de la dette et de la nationalisation des banques. Peut-être ! Mais on touche ici à l’appréciation de l’état du rapport des forces en Grèce, et du niveau de conscience politique. Il y a eu de très grosses mobilisations depuis 2008. Mais on est resté dans une situation de résistance contre l’agression libérale, d’indignation mais pas d’offensive de type "révolutionnaire", ou de situation où un peuple mobilisé est prêt à des actes collectifs d’un courage extrême pour imposer une solution de rupture anticapitaliste, et ce avec des institutions adéquates. Se pose aussi une autre question : qu'aurait fait la bourgeoisie grecque, dans une société marquée par la mémoire de la guerre civile, de la dictature, subissant le poids de l'Église, les privilèges des armateurs et l'incrustation d'un parti nazi ?

Outre les tensions économiques et sociales, un Grexit dans ces conditions était gros d'une dynamique de rupture non seulement avec l'euro mais avec l'Union européenne en tant que telle. Les risques géopolitiques d'une telle dynamique ont été cause des différenciations au sein des classes dirigeantes européennes (et, au-delà, avec l'administration américaine), et on ne peut ignorer les effets majeurs qu'ils auraient entraînés pour la société grecque.

Des difficultés de gouverner

Les négociations de Bruxelles ont conduit à prouver que le double mandat dont se revendiquait Syriza et le gouvernement Tsipras - desserrer l'étau de l'austérité tout en restant dans l'euro -, était impossible à tenir. Ne pas l'avoir anticipé suffisamment renvoie certainement à des erreurs qu'il faut analyser. Mais lorsqu'on établit les responsabilités, il faut dire que cette erreur vient très loin derrière, et même doit être jugée sans commune mesure avec deux données fondamentales :

1) Un rapport de forces extraordinairement défavorable dans le cadre de cette confrontation entre, d'une part, la Grèce, petit pays sans réelles ressources, épuisé par plusieurs années d'austérité et de brutalisation de son honneur national, et, d'autre part, des classes dirigeantes européennes unies dans leur volonté de ne rien céder sur leur politique ultralibérale, dotées avec les institutions européennes et avec l'Eurogroupe d'un proto-Etat (sans aucune légitimité démocratique, ni même institué dans l’organigramme de l’Union où il n’a pas d’existence officielle !), et disposant d'armes puissantes : la BCE, le carcan de la monnaie unique, le MES4, l'interventionnisme du FMI...
Il faut aussi prendre en compte la réalité de Syriza : ce parti, d'unification récente, a su gagner des élections, mais disposait-il des capacités à gouverner dans de telles conditions ? De gérer les articulations souhaitables entre leadership populaire, démocratie au sein du parti, rôle du groupe parlementaire, et les contraintes redoutables de négociations européennes ? Et également enregistrer les conséquences de l’absence de mobilisation sociale forte et unifiée du côté des peuples européens.

Au vu d'un tel rapport de forces, l'étonnant n'est pas que le pouvoir grec ait été battu, mais bien qu'il ait su tenir tête tous les mois passés, et montré sa capacité à mener cette bataille. Ce faisant, il a permis que soit révélée au grand jour la brutalité des classes dirigeantes pour infliger une leçon politique que la Grèce leur donnait l'occasion de scénariser. Elles ont montré qu’elles étaient prêtes à détruire économiquement et politiquement un pays membre de l'UE pour infliger cette leçon.
Cela devrait permettre de rouvrir le débat européen de manière plus claire que par le passé.

Les critiques et autocritiques indispensables, quant à ce qui a été fait par Syriza et par les gauches radicales en Europe, ne doivent éclipser en aucune part la terrible responsabilité de l'oligarchie européenne dans la situation faite au peuple grec, et au-delà de lui à tous les peuples du continent.

On a fait croire trop longtemps que ce que subissaient les Grecs était de leur faute ; ne concédons rien à un procédé qui laisserait entendre que ce qui arrive aujourd’hui à la gauche radicale serait de la faute de Syriza !

Il est assez inédit de voir que dans l'UE il existe un gouvernement, disposant d'un soutien populaire incontestable, en situation de dire : « Nous appliquons une politique que nous condamnons, parce que nous y sommes contraints par des institutions supranationales. »

2) La défaite imposée au gouvernement Tsipras a un coût politique lourd pour l'Union européenne elle-même.

Il est assez inédit de voir que dans l'UE il existe un gouvernement, légalement élu, disposant d'un soutien populaire incontestable et d'une sympathie importante dans l'opinion publique européenne, qui se voit en situation de dire : « Nous appliquons une politique que nous condamnons, parce que nous y sommes contraints par des institutions supranationales (dont la légitimité démocratique est pour le moins douteuse), et de surcroît nous annonçons qu’elle est condamnée à l'échec. »

Une telle donnée ne doit pas être relativisée par des thèses expliquant que l'UE en question est une "Europe allemande", qu'il existerait un impérialisme allemand qui imposerait à la Grèce, voire à l'Europe du Sud, une mainmise coloniale au sens que prend ce mot dans l’histoire... Elles reviennent à faire l'impasse sur une analyse de la réalité inédite de ce qu'est l’actuelle Union européenne, en particulier dans sa zone euro. Ce sont bien les classes dirigeantes européennes, au sein desquelles la bourgeoisie allemande joue un rôle dirigeant et décisif (mais non surdéterminant et moins encore unique), qui sont unifiées sur l’application d’une politique ultralibérale, laquelle leur apparaît un impératif dans le cadre de l’actuel capitalisme mondialisé et financiarisé. Mais l'épisode grec a provoqué des fêlures inédites dans cette unité.

Ce pourquoi, plutôt que de s'enfermer dans une vision selon laquelle l'épisode Syriza serait achevé sous forme d'un désastre, considérons-le comme une bataille dont l'échec a des conséquences considérables, mais dans une guerre prolongée pour reprendre la formule de Gustave Massiah.

La rapidité et la brutalité des événements ont provoqué une crise de Syriza. La scission n'a pu être évitée, il faut en prendre acte, nouer des relations avec les composantes nées de cette crise, mais pas en conclure qu'il faudrait à présent "choisir son camp" au sein de la gauche radicale grecque. L'Unité populaire n’est pas en situation de se substituer à Syriza comme seule porteuse des intérêts populaires et représentante légitime du Non au référendum, donc comme étant l’alternative à l'acceptation du mémorandum. Mais, à l'inverse d'une telle éventuelle vision triomphaliste, il ne faut pas non plus estimer qu'il faudrait à présent envisager la reconstruction d'une vraie gauche radicale à l'échelle des quelques décennies prochaines.

De la bataille précédente des acquis demeurent, et des rendez-vous proches vont obliger à des clarifications et radicalisations. Des élections du 20 septembre va naître une situation imprévisible (ce pourquoi il faut se préparer à une nouvelle phase du débat en fonction du paysage politique remodelé par ces élections). De celles-ci on peut en effet tout craindre : une victoire de la droite qui se trouverait en situation d'imposer sa politique et ses alliances (certains envisageant y compris l'hypothèse de l'inclusion dans celles-ci d'un Syriza opérant une mutation politique), voire une situation d'ingouvernementalité conduisant au chaos et à des risques majeurs... Mais on peut aussi espérer qu’elle portera de possibles relances politiques positives.

S'y préparer, ici et maintenant, invite à prendre à bras le corps plusieurs défis :

Le premier défi est de prendre en compte les implications de l’analyse concrète du mémorandum (ce sur quoi tout le monde est à peu près d'accord) : la politique imposée à la Grèce n'offre pas d'issue, mais un alourdissement de la dette, une aggravation de la misère et de l’injustice, une récession durable et un appauvrissement du pays... Donc de nouvelles crises d'une ampleur accentuée. Combattre le mémorandum ne doit pas signifier tracer une ligne de démarcation entre ceux qui le dénonceraient en s'opposant à Syriza et ceux qui, au sein de Syriza, s'y rallieraient parce qu'ils soutiennent le gouvernement Tsipras, obligeant chacun à "choisir son camp". La tâche prioritaire reste la solidarité contre les effets de ce mémorandum, contre le paiement de la dette, pour des alliances entre mouvements sociaux Grèce-Europe, etc.

Dans la perspective d'un futur rendez-vous entre la Grèce et l'Eurogroupe, il faut analyser deux hypothèses : celle d'une rupture exclusivement nationale et celle d'une rupture de portée européenne. Notre responsabilité est de peser dans cette seconde direction...

Cela vaut invitation à clarifier au plan théorique et programmatique ce que nous avons nommé la désobéissance avec l’Union Européenne. Cette désobéissance, si elle se pratique, aboutit inévitablement à une rupture avec ses institutions et ses règles de fonctionnement (y compris monétaires, etc), ce qui nécessite la construction d’un rapport de forces combinant des actes dans chaque pays avec une coordination des gauches et des mouvements sociaux à l’échelle européenne.
Dans la perspective d'un futur rendez-vous entre la Grèce et l'Eurogroupe, posant à nouveau la question pour la Grèce d'une rupture, il faut analyser deux hypothèses. Celle d'une rupture exclusivement nationale (une sortie de l'euro, voire de l'UE), et celle d'une rupture de portée européenne (une déstabilisation des politiques de la dette et de l'austérité sans fin, incluant une sortie de l'euro, possiblement plusieurs pays...). La responsabilité des forces de gauche radicale européennes est de peser dans cette seconde direction... Ce qui devrait inviter à soutenir et clarifier les propositions d'initiatives européennes allant en ce sens.

Celle du "Sommet internationaliste du plan B européen" a le mérite de poser d'emblée et comme déterminante la dimension internationaliste et celle de l’échelle européenne. Mais elle soulève plusieurs problèmes :
- La notion de "plan B" renvoie à la diversité et aux confusions évoquées au début de ce texte sur la compréhension de ce qui vient de se jouer en Grèce ("plan B" évoque inévitablement "sortie de l'euro").
- Elle peut tendre à instiller l'idée que pour la Grèce l'affaire est finie et qu'il faut se projeter sur d'autres plans : temporel (une prochaine épreuve de forces, cette fois réussie), géographique (un autre pays ou ensemble de pays confronté à cette situation que vient de connaître la Grèce).
- Elle peut amener à confondre divers scénarios en fait fort différents : une sortie de l'euro assumée par un pays dans un contexte de crise ouverte (le modèle grec, mais réussi) ; la préparation concertée d'une politique portée par plusieurs pays pour imposer un autre système monétaire que l'euro comme monnaie unique, celui d'une monnaie commune obéissant à d'autres règles...

Tous ces éléments sont marqués par une polarisation problématique sur la question monétaire, avec l'idée qu'à partir d'elle il est possible, voire plus facile, d’envisager l’alternative souhaitée. Donc avec une sous-estimation du caractère nécessairement systémique de cette alternative.
De ce point de vue, les propositions en termes d' "austerexit", côté Besancenot, et de sommet européen contre l'austérité, venant de Corbyn, indiquent des possibilités d'initiatives politiques à prendre fortement en considération...

Le second défi est un défi militant et organisationnel. Agir pour maintenir et renforcer la solidarité avec la Grèce et les forces qui mènent bataille pour un autre avenir que celui réservé à ce peuple par l'Europe capitaliste. La menace d’une désagrégation de Syriza peut par elle-même avoir pour contrecoup une démoralisation et une dispersion de la solidarité avec le peuple grec. Il convient donc, en urgence, de militer pour combattre un tel risque, et trouver les voies et moyens d’une redynamisation de celle-ci.

Les auteurs de la contribution sont membres de l’équipe d’animation nationale d’Ensemble, composante du Front de gauche

1. CES : Confédération européenne , DGB : Fédération allemande des syndicats. NDLR

2. Membre de Syriza France, du Comité central de Syriza, puis de l'Unité populaire. NDLR

3. Porte-parole du réseau international du Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM), a présenté le rapport pour la vérité sur la dette publique au parlement grec, le 17 juin 2015. NDLR

4. Banque, centrale européenne, Mécanisme européen de stabilité.NDLR