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Guignolet-Kirsch

E comme écosocialisme (I)

Depuis quelques années, le terme (qui aurait fait son apparition en 1975 sous la plume de Joël de Rosnay) commence à s’imposer dans le paysage idéologique. Il désigne le courant de pensée, assez divers, pour qui la défense de l’environnement est à terme incompatible avec le maintien du capitalisme.

C’est aujourd’hui le nouveau paradigme théorique d’une partie de la gauche. En France, la Ligue et le NPA, le Parti de Gauche, les Alternatifs… En Europe, Syriza, Izquierda Unida, Die Linke, les Verts nordiques, le PGE. Bien que membre actif du PGE, le PCF, pour l’instant, ne semble guère y faire référence. Sans doute est-ce moins le préfixe "éco" qui le gêne (tout le monde est écologiste aujourd’hui) que le terme "socialisme" lui-même. Le PCF se tenant à l’écart des débats sur le socialisme du XXIe siècle.

En fait, la notion d’écosocialisme se rattache explicitement à la tradition marxiste.

Plusieurs des principaux penseurs de ce courant appartiennent au marxisme anglo-américain qui connait depuis plusieurs décennies une belle vitalité intellectuelle dans le domaine universitaire (qu’il s’agisse des études culturelles, du féminisme, des études postcoloniales ou de la sociologie environnementale).

Dans une synthèse à la fois simple et féconde, John O’Connor définit l’écosocialisme comme le courant qui réunit ceux pour qui la valeur d’usage doit l’emporter sur la valeur d’échange.

John Bellamy Foster, le directeur de la Monthly Review (principale revue marxiste de langue anglaise) a publié plusieurs ouvrages sur l’écologie de Marx.1

Sa relecture de Marx va à rebours de la lecture qui en est généralement faite, y compris chez les marxistes et chez beaucoup d’écologistes de gauche, selon laquelle Marx se serait montré plutôt indifférent à la nature. Marx, d’après l’opinion commune, serait le digne héritier de la conception des Lumières pour qui l’homme doit se rendre maître et possesseur de la nature. Lui est ainsi attribuée une pensée qualifiée de "prométhéenne", fondée sur la confiance dans le progrès infini des techniques, des "forces productives" plus exactement, et centrée sur la production, surtout industrielle. De ce péché originel de Marx découlerait ce qui s’est passé en Union soviétique où le "productivisme", voire la volonté de transformer la nature, a abouti à des résultats parfois pires que sous le capitalisme, à un "écocide"… à mettre en rapport avec la tendance à nier aussi la nature de l’homme pour donner jour à "l’Homme nouveau".

« La nature est le corps inorganique de l’homme. » Marx

Déjà, plusieurs philosophes (de l’école de Francfort à Lucien Sève) avaient attiré l’attention sur le fait que la réalité était beaucoup plus nuancée.

Certes, Marx est un homme du XIXe siècle, et on ne peut guère lui faire reproche de n’avoir pas pris en compte des problèmes qui ne se posaient pas encore à son époque, comme ceux soulevés par le nucléaire ou le réchauffement climatique. Mais la question du rapport de l’homme à la nature est non seulement présente mais centrale dans sa réflexion.

Cela apparait dès ses œuvres de jeunesse. Dès sa thèse sur Épicure, qui fut sans doute plus importante pour la formation de sa pensée qu’on l’imagine souvent. Mais aussi dans ses Manuscrits philosophiques. Dans la lignée de Feuerbach, il définit son matérialisme comme un "naturalisme" et montre que l’homme transforme la nature mais qu’il fait partie de la nature.

De la même façon qu’il cherche à comprendre l’aliénation de l’homme, il pense l’aliénation de la nature et inscrit déjà tout son projet dans la perspective d’une réconciliation homme-nature. C’est dans ces manuscrits que l’on trouve des formules saisissantes comme « la nature est le corps inorganique de l’homme ».

Mais ce que montre de manière convaincante John Bellamy Foster, c’est que le Marx de la maturité n’abandonne pas cette préoccupation. De la même façon qu’il passe d’une conception philosophique de l’aliénation à l’analyse de l’exploitation du travail, il traite dans Le Capital (notamment dans les passages sur la rente foncière) de l’exploitation de la terre par le capitalisme et l’agriculture industrielle. Celle-ci, largement apparue en Angleterre et aux États-Unis, avait déjà provoqué un problème qui suscitait beaucoup de débats : la tendance à l’épuisement des sols. Marx s’appuie sur les travaux du chimiste allemand Justus von Liebig, auteur d’un livre fondateur pour l’agriculture moderne : la Chimie agricole. Celui-ci, alors qu’il avait joué un rôle essentiel pour mettre en évidence l’apport de la chimie dans l’amélioration des terres (azote et phosphate), s’inquiète de l’appauvrissement des terres, du manque de nutriments naturels dû au déséquilibre ville-campagne, à l’éloignement des lieux de production et de consommation, à l’effet du commerce et à ce qu’il nomme la tendance « à la spoliation de la terre ».

De la même façon, Marx s’intéressera au problème de la déforestation ou à l’épuisement possible des ressources en charbon.

Il énonce une conception du rapport homme-nature qui est prémonitoire de la pensée écologique actuelle : «  Du point de vue d’une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe apparaîtra tout aussi absurde que le droit de propriété d’un individu sur son prochain. Une société entière, une nation ou même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n’en sont que les possesseurs, elles n’en ont que la jouissance et doivent la léguer aux générations futures après l’avoir améliorée en boni patres familias. »2 C’est déjà la définition du développement soutenable qui suppose que l’on rende à la terre ce qu’on lui prend afin de créer les conditions d’un bon renouvellement des conditions de la vie sur Terre.

Ceci est à rapprocher, bien sûr, de l’intérêt d’Engels pour la Dialectique de la nature ou le communisme primitif des sociétés amérindiennes pour qui l’homme ne peut pas posséder la terre.

Foster note qu’après Marx plusieurs penseurs avaient développé cette veine "écologiste" : Kautsky, Rosa Luxemburg, Lénine, Boukharine surtout, qui voyait dans le métabolisme des échanges nature société un équilibre instable et déterminant pour l’avenir non seulement de l’humanité mais aussi de la "biosphère", pour reprendre le concept inventé par le savant soviétique Vernadsky, dans les années vingt. Il montre aussi comment ce courant a été décapité par le stalinisme à cause de la priorité absolue donnée à "l’accumulation primitive" socialiste, à l’industrie lourde et au rattrapage du capitalisme. Plutôt qu’une "mauvaise lecture de Marx", ce sont donc des impératifs historiques qui expliquent le long divorce entre marxisme et pensée écologique. (Le mot écologie est né du vivant de Marx chez un disciple de Darwin, Haeckel, mais Marx ne l’a pas repris à son compte, sans doute du fait de son refus de transposer dans le champ social le darwinisme qu’il soutenait pour la nature).

Il s’agit de favoriser l’affirmation d’une écologie progressiste, forte d’une conception dialectique du progrès, qui ne nie pas le réel, mais débouche sur une co-évolution de la société et de la nature.

Rendre Marx à l’écologie n’a pas pour motif principal de "sauver Saint-Marx" aux yeux de nos contemporains. Encore moins de chercher dans Marx toutes les réponses aux questions d’aujourd’hui. Mais c’est une nécessité pour l’écologie elle-même, afin de lui permettre de se dégager d’une vision religieuse de la nature, téléologique, de dépasser les oppositions simplificatrices entre anthropocentrisme et écocentrisme, ou entre décroissance et développement. En fait, il s’agit de favoriser l’affirmation d’une écologie progressiste, forte d’une conception dialectique du progrès, qui ne nie pas le réel, mais débouche sur une co-évolution de la société et de la nature et peut prendre en charge le projet concret de donner forme aux rêves les plus anciens de l’Humanité.

1. En français : John Bellamy Foster, Marx écologiste, éditions Amsterdam, Paris 2011.

2. "en bons pères de famille". Karl Marx, Le Capital, Livre 3, trad. G. Badia et collectif, Éditions sociales, tome 3, p.159.