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Guignolet-Kirsch

D comme Démocratie – II

(mouvement populaire pour le pouvoir du peuple)

Gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, la démocratie comme idéal est une création continue et un combat. Elle suppose, pour exister, qu’existe un peuple. C’est à dire que celui-ci ne se contente pas d’être une population mais se constitue en sujet politique. Sans doute est-ce dans le combat pour donner un sens nouveau à la démocratie que pourrait se reconstituer aujourd’hui ce corps politique. D’où l’intérêt qu’il y aurait à favoriser la formation d’un mouvement vraiment populaire pour une VIe République. Mais ceci ne peut pas se limiter à un débat institutionnel sur les formes et les moyens de la démocratie. Il faut aussi aborder le but et le contenu.

La démocratie, telle qu’elle est pratiquée dans nos sociétés, peut être qualifiée de "démocratie de marché". Non tant parce que chacun y serait libre d’y trouver son bonheur, comme sur les étals d’un marché bien achalandé. Mais plutôt parce que, dans cette forme de démocratie, c’est dans une large mesure l’argent qui permet d’acheter les voix et le pouvoir. Et si la presse y est libre, la liberté qui est la sienne envers ses actionnaires est toute relative.

Avant toute question de caractère institutionnel, le problème démocratique est un problème de pouvoir de la société ou sur la société.

À cette figure historiquement datée de la démocratie (qui aboutit, comme nous le voyons tous les jours, à la négation même de la démocratie), il parait urgent d’opposer une autre figure, celle non pas d’une social-démocratie mais d’une "démocratie sociale", comme on disait hier une "république sociale". La différence essentielle tient au contenu de classe de ces deux formes de la démocratie. Dans la démocratie de marché, la société et la politique sont subordonnées à l’économie. Et l’économie se veut indépendante de la politique, obéissant à ses propres règles dont l'autonomie revendiquée par les "experts" masque le fait qu’elle n’est en vérité qu’un champ d’affrontement d’intérêts sociaux différents et souvent opposés. Dans une démocratie vraiment sociale, c’est l’économie qui se retrouverait subordonnée à la politique et à la société. Avant toute question de caractère institutionnel, le problème démocratique est un problème de pouvoir de la société ou sur la société.

On pourrait affirmer que le cœur de la démocratie sociale tient donc à la démocratie économique.

Il est troublant de constater que la question de l’émancipation sociale, dans les rangs du mouvement ouvrier et socialiste, n’a guère été posée dans ces termes de "démocratie économique". Or, cela nous semble être l’idée cruciale, en partie nouvelle, autour de laquelle pourrait se reformuler une pensée progressiste et révolutionnaire. Hier, on parlait d’appropriation collective des moyens de production, sans que cela se traduise forcément par un pouvoir réel des travailleurs sur les fins et l’organisation même du travail. Malgré certaines tentatives (par exemple celle de Lénine à la fin de sa vie) pour impulser des formes de "contrôle ouvrier". Et aujourd’hui, on parle de "droits nouveaux" des salariés… souvent sans toucher à la question pourtant toujours cruciale de la propriété. On ne remet même plus guère en cause le rapport salarial lui-même, lequel entérine le fait que le travailleur n’est pas maître de son travail. Car c’est le capital qui en est maître.

Créer les conditions d’une "démocratie économique" supposerait que, parmi les divers modes de propriété pouvant coexister dans une économie qui restera pendant tout un temps une économie de marché (où les producteurs sont séparés), une place décisive soit faite à la propriété sociale sous ses diverses formes. Propriété publique locale, régionale, nationale, voire transnationale. Tout dépendant de l’échelle requise par les entreprises concernées.

Mais le pouvoir lié à la propriété n’est évidemment pas qu’une affaire juridique. Pour exister, il doit s’exercer. Une maîtrise sociale de l’économie suppose que les travailleurs interviennent dans les décisions de gestion, dans les choix industriels et technologiques. Et non seulement les travailleurs directement concernés, mais la société dans la diversité de ses composantes, les collectivités locales, les usagers et leurs associations, etc.

Dans ces conditions, la planification, sans laquelle il n’y a pas de projet possible (et qui existe bel et bien aujourd’hui, dans une certaine mesure, à l’échelle de chaque entreprise), est nécessaire et possible. Elle pourrait prendre la forme d’un ajustement permanent, lié à la pratique de débats démocratiques multiples. Les médias modernes nous montrent déjà que la possibilité technique et sociale de cette sorte de forum permanent existe déjà.

Cette idée directrice dessine une stratégie qu’on pourrait qualifier de "gramscisme économique". Gramsci pensait que dans les sociétés capitalistes développées, il fallait entreprendre de conquérir une hégémonie culturelle et morale avant même la prise du pouvoir politique. Dans un contexte où la classe capitaliste démontre de plus en plus son incapacité à continuer d’assurer le développement des forces productives, on peut penser qu’il conviendrait, sans attendre, de se battre pour commencer à faire passer l’économie entre les mains des producteurs. Considérer cela comme un axe stratégique central donnerait une autre ampleur et un autre sens au mouvement en faveur des coopératives, mais aussi pour le contrôle des banques et du crédit, les droits des consommateurs ou la transformation des modes de production en faveur de solutions écologiquement plus satisfaisantes, moins gaspilleuses et plus économes de nos ressources naturelles.

On a pas mal parlé ces dernières années, s’appuyant sur l’expérience du Parti des travailleurs au Brésil, de "démocratie participative". La formule peut irriter quand elle est utilisée à toutes les sauces pour masquer la simple poursuite de ce qui se fait d’ordinaire, par exemple dans le domaine de la "démocratie locale" dont les résultats sont le plus souvent une faible participation des citoyens aux processus de décision. N’est-ce pas une forme de tautologie que de parler de démocratie participative ? Toute démocratie ne devrait-elle pas, par définition, être participative ? Mais la réalité est que tel n’est en effet pas le cas.

En temps ordinaires, la plupart des gens ne souhaitent nullement participer activement aux affaires de la cité et s’accommodent fort bien que les autres, les "compétents", décident à leur place. Dans la plupart des cas, on ne peut même plus parler de tendance à la délégation de pouvoir car les citoyens ne délèguent rien et, au lieu d’exercer leur citoyenneté, s’abstiennent et se tiennent à l’écart de la chose publique. Cette démission s’explique sans doute par une pente naturelle, "humaine", qui peut se reproduire dans toute société, à en faire le moins possible et à ne pas "s’engager". Mais elle est fortement accentuée dans une société où l’exercice de la démocratie et l’exercice du pouvoir sont deux choses totalement séparées, une société où, quoi que veulent et votent les citoyens, c’est toujours la même politique qui s’applique. Si on voulait démontrer qu’il est inutile de s’intéresser à la chose publique, on ne ferait évidemment pas autrement…

Une convergence démocratique de masse ne peut se limiter à un cartel des organisations de gauche mais appelle la formation d’assemblées de citoyens et l’expérience, dans le mouvement lui-même, de la démocratie directe.

On peut penser que dans le cadre d’un changement politique et social, où les hommes et les femmes commenceraient à faire l’expérience de l’exercice réel du pouvoir, ils pourraient manifester plus d’intérêt pour la démocratie. Cela pose la double question du devenir de la démocratie représentative et de la réactivation de la démocratie directe. Cette question ne concerne pas seulement le contenu d’une future Constitution. Elle conditionne l’apparition ou non d’un vrai mouvement populaire pour une constituante, d’une sorte de convergence démocratique de masse. Celle-ci ne peut se limiter à un cartel des organisations de gauche mais appelle la formation d’assemblées de citoyens et l’expérience, dans le mouvement lui-même, de la démocratie directe.