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Idées / Guignolet-Kirsch

D comme Démocratie (I)

(la souveraineté des arguments)

Toute défense de la démocratie suppose une critique de la démocratie. Même si la démocratie est le plus souvent présentée comme un idéal universel, absolu et indépassable, toute démocratie réelle est relative et limitée.

Contrairement à l’idée aujourd’hui répandue, la « démocratie tout court n’existe pas », comme le faisait remarquer le philosophe Georges Labica1. Et elle n’a jamais existé. Toute démocratie étant une forme de pouvoir d’État, dans une société de classes, elle suppose une certaine violence. Car ce pouvoir s’exerce au profit de certains et au détriment d’autres, qui en sont exclus. La démocratie athénienne reposait sur l’exclusion des étrangers, des métèques et des esclaves qui constituaient la majorité de la population. Cet idéal, sans doute absolu et incontestable pour ceux qui pouvaient débattre et voter dans l’agora, reposait sur des rapports sociaux historiquement définis. « Le contenu de la démocratie antique, disait Marx, c’est la société esclavagiste. » Chaque démocratie (qui est une organisation de la "superstructure") a pour condition et pour contenu concret les rapports sociaux qui définissent l’infrastructure de la société qu’elle exprime et qu’elle règle. Ainsi, la liberté et l’égalité des citoyens proclamés par la démocratie à l’époque de la bourgeoisie a pour base concrète la liberté et l’égalité des acteurs du marché, liberté et égalité qui sont des conditions juridiques du libre échange, notamment l’échange de la force de travail contre un salaire. Cette égalité en droit s’accommode fort bien, comme nous le voyons tous les jours, de la plus grande inégalité dans les faits. Elle en est l’inverse et la justification, le reflet idéologique qui la recouvre pudiquement en même temps que le moyen de la préserver en maintenant le consensus minimum sans lequel elle ne pourrait pas tenir. Dans La Question juive (un texte peu lu aujourd’hui car victime d’un quiproquo), Marx procède à la critique de cette idéologie juridique abstraite2. Cet état de la civilisation se caractérise par le fait que la liberté des individus n’apparait pas comme le résultat de leur coopération (qui augmente pourtant réellement leur pouvoir sur le monde) mais de leur séparation, voire de leur compétition. Dans cette société, la liberté des uns, comme le dit l’adage, s’arrête où commence la liberté des autres. Ce contraste entre l’idéalisme des proclamations et le "matérialisme" le plus grossier de la vie pratique dans laquelle s’affrontent des intérêts opposés définit l’essence de ce qu’il faut bien appeler la "démocratie bourgeoise". Le reconnaitre ne consiste pas à nier qu’il s’agisse d’une démocratie et qu’en tant que telle, elle présente certains traits qui participent de la construction d’une universalité de la démocratie, conçue comme un processus historique forcément inachevé.

Cette conception de la démocratie comme production historique et création continue a pour fin, comme le notait Marx avec le sens de la dialectique qui était le sien, la disparition même de la démocratie, en même temps que sa réalisation, sa disparition en tant que forme de l’État et manifestation d’une société divisée d’avec elle-même. Cette remarque liant réalisation de la démocratie et dépérissement de l’État n’est pas si abstraite et théorique qu’il y parait. L’abandon de cette perspective dans les pays du "socialisme réel" a coïncidé avec le renforcement de l'État et le dépérissement plutôt des soviets, qui sont vite devenus des rouages administratifs de l’appareil d’État et non plus les organes de la souveraineté populaire spontanée qu’ils tendaient à être à leurs débuts. Aujourd’hui, dans la société capitaliste très avancée (trop, même… comme on pourrait le dire d’un fromage trop fait), cette question du dépérissement de l’État prend la forme contradictoire de la revendication ultra-libérale du "moins d’État", mais aussi de la défense des services publics qui porte en elle l’aspiration à passer du « gouvernement des hommes à l’administration des choses ».

Regardons justement ce qu’est l’évolution de la démocratie bourgeoise à l’heure de la mondialisation capitaliste et de la contre-réforme ultra-libérale. Ce qui semble caractériser cette évolution, c’est d’abord que son caractère formel et limité s’est accentué. La démocratie "moderne" repose sur l’exclusion du plus grand nombre. Exclusion des étrangers, qui n’ont pas le droit de vote (et qui forment un bon tiers de la classe ouvrière). Exclusion aussi, même si elle est volontaire, de tous ceux qui s’abstiennent parce qu’ils en sont venus à la conclusion que voter ne servait à rien. On peut considérer sans exagération que la bourgeoisie a ainsi réussi à recréer les conditions d’une exclusion massive des prolétaires de la vie politique, d’une façon différente mais pas moins efficace qu’à l’époque du suffrage censitaire. La dialectique de la démocratie représentative aboutit ainsi à son contraire : la disparition de la représentation.

En même temps, et ceci explique largement cela, la démocratie moderne est de plus en plus une démocratie limitée, une démocratie "de basse intensité" où il est de plus en plus clair que le pouvoir réel est "ailleurs". La façon dont les instances européennes remettent en cause le suffrage universel (après le référendum sur Maastricht ou le vote des Grecs) en est la claire illustration. Même ceux qui détiennent le pouvoir politique n’ont de cesse de répéter que le pouvoir réel est entre les mains des marchés financiers. Ils le font pour se dédouaner, mais aussi parce que c’est la vérité, le contenu concret de la démocratie actuelle du marché. Autre symptôme de ce dessaisissement de la démocratie représentative (qui devait auparavant réguler les litiges internes à la bourgeoisie) : le rôle de plus en plus grand et hors de tout contrôle des instances non élues et des prétendus experts de toute sorte.

Dans ces conditions, la question qui est posée n’est pas celle d’un simple perfectionnement, d’un simple développement de la démocratie actuelle, avec par exemple l’affirmation de droits nouveaux, comme l’entendait la social-démocratie et comme semble le penser aujourd’hui l’essentiel de la gauche.

L’heure serait plutôt à penser une "révolution démocratique" pour reconquérir une souveraineté du peuple sur la démocratie. D’où la pertinence du débat sur la VIe République.

Mais une question se pose. Il n’y a pas de démocratie sans peuple. Or de quel peuple s’agit-il ? Peut-il y avoir révolution démocratique avec un peuple qui veut se débarrasser des pauvres et des étrangers et réclame toujours plus de policiers ? La révolution en question risque alors d’être une contre-révolution.

Depuis l’Antiquité, la question de la démocratie est inséparable de celle de la conscience. Pouvoir et savoir ont partie liée. Un vrai progrès démocratique supposerait un progrès de la conscience publique et des connaissances générales. Brecht, dans Me Ti ou le livre des retournements, disait déjà : « la démocratie, c’est la souveraineté des arguments. »

La démocratie ne peut pas être un donné mais une conquête, un effort permanent. La révolution démocratique suppose de donner à la démocratie un autre contenu que les rapports sociaux actuels.

Ce qui définit une contradiction majeure et explique que la démocratie ne peut pas être un donné mais une conquête, un effort permanent. La révolution démocratique suppose de donner à la démocratie un autre contenu que les rapports sociaux actuels.

Pour Lénine, cette conscience ne pouvait venir que de l’extérieur. D’où le rôle du parti et de la théorie. On sait comment cette conception a abouti à faire du parti un élément extérieur à la société et à reproduire l’aliénation politique. Reste un "noyau de vérité" dans cette idée : que la conscience des transformations nécessaires ne peut pas venir du simple jeu spontané des luttes économiques. Dans un ouvrage très éclairant écrit en 68 (Demokratisierung heute und morgen), Lukacs va plus loin3. Pour lui, extérieur ne veut pas dire extérieur à la société tout entière. Il reproche à Staline, confronté à la nécessité du rattrapage industriel, d’avoir finalement enfermé le socialisme dans l’économisme. Or, l’économisme est l’idéologie de l’époque du capitalisme. La vraie subversion démocratique sera celle qui verra la démocratie subordonner l’économie (le règne de la nécessité) aux intérêts véritables de la société, pour avancer dans le sens du "règne de la liberté".

1. Georges Labica : Démocratie et révolution, Le Temps des Cerises.

2. Marx : La Question juive, La fabrique éditions.

3. Georges Lukacs, traduction française de Gérard Cornillet, Socialisme et démocratisation, Messidor Éditions sociales.