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Idées / Guignolet-Kirsch

C comme "Conscience de classe"

Au moment où le Front national tente de se faire passer pour le parti des ouvriers, il parait urgent que la gauche véritable renoue avec une analyse et un discours de classe.

La xénophobie du Front national ethnicise la question sociale et du coup l’annihile comme question sociale. Même s’il recueille des suffrages ouvriers, le Front national ne peut prétendre au rôle de parti ouvrier car il contribue à maintenir la division de la classe ouvrière en opposant les "nationaux" aux immigrés. De plus, ne remettant pas en cause le capitalisme mais seulement sa mondialisation, il place la classe ouvrière à la remorque de la fraction déclinante du capital, celle qui se sent menacée par cette mondialisation. À l’opposé, l’union des classes populaires et la reconquête de leur autonomie politique passe par l’affirmation d’une nouvelle conscience de classe, qui transcende les divisions ethniques, nationales, religieuses.

Or, c’est un constat trivial que la conscience de classe a reculé.

Mais c’est un constat qui mérite d’être nuancé.

Comme l’ont montré les études des Pinçon-Charlot, la conscience de classe est toujours vive dans la bourgeoisie.

Et le sociologue Paul Bouffartigues1 fait remarquer avec pertinence que le sentiment d’appartenir à une classe sociale existe toujours, pour la plupart des gens en France, mais que c’est maintenant le sentiment d’appartenir à "la classe moyenne".

Pour une part, ce sentiment correspond à une évolution de la réalité, liée aux changements du mode de vie, à la progression de la consommation, au développement du travail intellectuel, des services, des métiers liés à l’information et à l’accroissement des fonctions d’encadrement dans la société.

C’est sur cette base sociologique qu’a pu s’affirmer l’émergence du "social-libéralisme", de droite comme de gauche.

Mais cette idéologie de la "middle class" dominante aux États-Unis est en même temps une conscience mystifiée, comme auraient dit Henri Lefebvre et Norbert Guterman.2

Elle l’est, car, ne tenant pas compte de la place différente des uns et des autres dans les rapports de production capitalistes, non seulement elle rassemble sous un même chapeau des niveaux de revenus très différents, mais elle met dans le même sac exploités et exploiteurs. Cette représentation sociale permet dans le même temps de se distinguer de ceux qui sont perçus comme étant socialement en dessous de soi, les précaires, les sans statuts et sans papiers… Elle repose sur la crainte de tomber dans la pauvreté, voire sur la crainte et la haine des pauvres, de ceux qui paraissent plus exploités et dominés que soi. (Ce qui est une forme de la haine de soi qui définit justement l’aliénation.)

Dans le même temps la "conscience de classe" ouvrière a beaucoup reculé.

Les causes en sont multiples. Elles tiennent d’abord aux transformations "objectives" du monde du travail, à la désindustrialisation, aux délocalisations, à la destruction des grandes unités de production (dont la fermeture de Renault Billancourt reste le symbole).

Le nombre des ouvriers, selon l’INSEE, a beaucoup diminué par rapport à 68, (où ils étaient 38 % de la population active). Ils en forment aujourd’hui environ le quart, mais leur place dans la société, leur poids symbolique et politique a encore plus reculé, de même qu’a reculé la fierté d’appartenir au monde ouvrier.

De ce point de vue, les organisations ouvrières ont leur part de responsabilité.

Longtemps le Parti communiste s’était défini comme le "parti de la classe ouvrière". L’affirmer n’a jamais suffi à l’être. Mais dès lors qu’on y renonce (lors du 29e congrès, en 1996, à La Défense… ce qui était déjà en soi un symbole), il devient facile de ne plus l’être… C’est ce que confirment, entre autres, les études du sociologue Julien Mischi3 qui montrent que le PCF est devenu un parti d’enseignants, de cadres territoriaux et d’élus.

Est-ce à dire qu’il serait possible et nécessaire de restaurer les formes anciennes de la conscience de classe ? Sans doute pas. La réalité sociale s’est beaucoup transformée et la priorité serait d’en donner une description exacte.

Les concepts que nous laisse Marx, de ce point de vue, sont partiels. Le chapitre sur les classes, à la fin du Livre III du Capital, est très court, inachevé et de ce fait très ouvert… Il définit les classes en fonction de la possession des moyens de production en même temps que de l’origine des revenus (profits, salaires ou rente foncière).

Mais si la définition des classes est lacunaire, analysant la lutte des classes, tout le Capital plaide pour une conception non pas "essentialiste", qui enfermerait l’appartenance de classe dans une identité fermée, mais " relationnelle", dans le rapport à l’exploitation. Ceci est une allusion aux discussions anciennes et souvent byzantines entre communistes sur qui faisait ou non partie de la classe ouvrière.

Rappelons-nous à ce sujet que pour Marx, une chanteuse en faisait partie si elle chantait pour un entrepreneur de spectacles et si elle lui procurait une plus value.

L’extension du salariat fait que le prolétariat, au sens large où l’entendait Marx (tous ceux qui sont contraints de vendre leur force de travail pour vivre), est largement majoritaire. Mais il est diversifié, éclaté, atomisé même. Il y a aujourd’hui des "prolétaires des ordinateurs"… et certains ne seraient pas loin de se percevoir comme tels. Mais très peu de ces modernes prolétaires peuvent se sentir faire partie de la classe ouvrière, dont l’image, dans les mentalités, reste liée à la production industrielle.

D’où l’urgence d’un nouveau vocabulaire adapté aux réalités d’aujourd’hui et capable d’unir dans son hétérogénéité ce prolétariat nouveau, ouvriers et employés, agents d’exécution et cadres, travailleurs manuels et intellectuels, CDI et précaires, Français et immigrés… Tous ceux aussi que la robotisation met en quelque sorte "hors classe", dans ce que Marx appelait l’armée de réserve des chômeurs, et que la gauche américaine appelle la "nouvelle classe".

Le terme qui semble le plus adapté à cette réalité multiple est celui de "classes populaires". L’affirmation de cette nouvelle conscience de classe (qui fait que les uns et les autres ne sont pas simplement des "gens" mais qu’ils forment collectivement une force sociale potentielle) n’est pas contradictoire avec l’affirmation des individus. Les communistes qui sont pour la disparition des classes auraient mauvaise grâce à rechigner devant cette aspiration. Oscar Wilde, dans un très beau pamphlet, avait déjà brillamment cherché à justifier le communisme par l’individualisme. L’être humain ne se réduit pas à son existence sociale et celle-ci est toujours multiple. Mais c’est en s’appuyant sur la conscience et la fierté d’appartenir à une communauté que l’individu peut affirmer son utilité et sa personnalité.

Pour que se reforme une conscience de classe, pour passer de "la classe en soi" à "la classe pour soi", il ne suffit évidemment pas d’un discours… Il faut, avant tout, retrouver les voies d’une organisation de cette classe.

Dans les conditions d’aujourd’hui, cela passe sans doute toujours par les syndicats et les partis… mais pas seulement. Si le Front de gauche veut déboucher sur un Front du peuple, il ne peut se réduire ni à un cartel d’organisations ni à des cénacles intellectuels. Il doit prioritairement, affirmant son autonomie par rapport à la politique définie par l’État, opérer la rencontre, dans une forme d’organisation populaire, avec tous ceux qui sont aujourd’hui exclus de cette politique, soit parce qu’ils ne s’y reconnaissent pas, soit parce qu’ils s’abstiennent, soit parce que leur est refusée la citoyenneté.

1. Voir le n° 26 de la Revue du Projet consacré à la conscience de classe.

2. Henri Lefebvre, Norbert Guterman, La conscience mystifiée, 1936, rééd. Syllepse, 1999.

3. Julien Mischi, Le Communisme désarmé, éditions Agone.