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Idées / Guignolet-Kirsch

C Comme Communisme

Le communisme parait aujourd'hui un mot difficile à définir, même et peut-être surtout pour les communistes. Un mot qui semble menacé de disparition, victime de la condamnation sans appel dont font l'objet sous nos climats les révolutions du XXe siècle, synonymes pour le plus grand nombre d'utopie, d'échec et de crime.

Dans cette situation, il est utile de prendre du recul. En fait, le communisme comme idéal et, dans une certaine mesure, comme réalité, existe depuis bien plus longtemps que nous et il y a quelque chance qu'il nous survive. L'histoire du communisme est plus ancienne que l'histoire du mot lui-même. La commune primitive qu'Engels étudie dans L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État est bien une forme de communisme. Primitif, certes, dans la mesure où le faible niveau des "forces productives" contraint à un mode vie frugal où la loi de la survie fait que le groupe est tout, et l'individu rien, ou presque.

Avec l'apparition d'un surproduit apparait la possibilité que certains se l'approprient. Commence alors la longue histoire de la division sociale, en castes ou en classes. Et, en même temps, débute le rêve indéracinable d’une humanité réconciliée avec elle-même et avec la nature, dont toute l'histoire des religions et des philosophies porte l'empreinte.

Longtemps, le communisme fut donc un idéal réactionnaire, au sens propre du terme, dans la mesure où il consistait à rêver du retour à l'harmonie supposée de l'âge d'or. Aristophane a beau jeu de se moquer de ce communisme antique des philosophes. Et quand ce communisme se projetait dans le futur, son égalitarisme (comme sa démocratie) était limité aux élites. Dans la République, Platon imagine que pour assurer l’harmonie de la Cité idéale, les deux classes supérieures des dirigeants et des gardiens devront pratiquer la mise en commun des biens afin que l’intérêt particulier (lié à la propriété privée) ne nuise pas à l’intérêt général.

À sa façon, religieuse, le christianisme a poursuivi cet idéal. Le Moyen-Âge en est marqué. Le communisme monastique se définissait par la règle et les travaux en commun. Son visage est plutôt revêche et préfigure parfois le communisme de caserne. Mais à la Renaissance, l'abbaye de Thélème de Rabelais est déjà l'anticipation d'un communisme de la "bonne vie", compatible avec la liberté individuelle, qu’exprime le "Fais ce que voudras".

Communisme aussi, lors de la Guerre des paysans, au XVIe siècle, chez Thomas Münzer qui voulait instaurer la "communauté des saints". De même, dans de nombreuses hérésies chrétiennes où le communisme, tout en gardant son allure de rêverie tournée vers le passé, devient socialement et pratiquement révolutionnaire. Il faudrait bien sûr citer Thomas More, et surtout Babeuf, le premier communiste agissant, selon Marx. Et évoquer aussi les nombreuses manifestations d'entraide, de solidarité, d'égalitarisme qui jalonnent l'histoire de l'humanité.

En se situant à un certain niveau de généralité, on peut considérer que le communisme est une tendance inhérente à l'humanité qui cohabite, de façon contradictoire et variable suivant les lieux et les moments, avec la tendance contraire qui pousse à l'inégalité, l'individualisme, la cupidité voire la dissolution des liens de la sociabilité. Ainsi définie, la tendance au communisme ne serait rien d'autre que la tendance à l'humanité elle-même. Communisme serait donc synonyme d'humanité.

C'était le point de vue d'Auguste Blanqui : « L’étude attentive de la géologie et de l’histoire révèle que l’humanité a commencé par l’isolement, par l’individualisme absolu, et qu’à travers une longue série de perfectionnements, elle doit aboutir à la communauté. (…) On verra nettement que tout progrès est une conquête, tout recul une défaite du communisme, que son développement se confond avec celui de la civilisation, que les deux idées sont identiques. »1 Dans cette optique, l'histoire de l'humanité a un sens : celui qui nous fait passer de la horde à la tribu, au clan, au village, à la cité, et ensuite à la nation et même à l’internationalisme, à un peuple devenu monde, dans un mouvement irrégulier mais irrépressible d'élargissement de la communauté humaine.

Est-ce une vision téléologique ? Non. Ce déterminisme n'est pas fatal. On peut même considérer que plus nos pouvoirs sur le monde grandissent, plus grand est l'effet de nos décisions, donc de notre liberté et de notre responsabilité. Et donc, plus incertain et ouvert l’avenir.

C'est là qu'intervient la politique. Blanqui, déjà, s'opposait aux faiseurs d'utopie, comme Cabet (et son communisme d’inspiration chrétienne) et il plaidait pour que le communisme ne se séparât jamais de la politique.

C'est évidemment Marx, et après lui Lénine, qui ont fait passer le communisme du ciel des idées aux barricades de l'histoire. Parce qu’ils l’ont mis au jour en fouillant les galeries du sous-sol de la société. Cette descente sur terre, voire sous terre, a été rendue possible par la rencontre d’une critique théorique radicale des contradictions du capitalisme et du mouvement pratique de la lutte des classes.

Pour Marx, le communisme est le mouvement par lequel l’homme aliéné se réapproprie sa nature. Dans une vision véritablement prométhéenne, cette désaliénation doit conduire l’humanité à devenir maîtresse de son destin. La créature doit devenir créatrice. Sic eritis dei, (ainsi vous serez des dieux) dit la Bible citée par Marx.

« Les lois de leur propre pratique sociale qui jusqu’ici se dressaient devant eux comme des lois naturelles, étrangères et dominatrices, sont dès lors appliquées en connaissance de cause, et, par là, dominées. »2

Ainsi le communisme, passant par l’épreuve du feu de la révolution et de l’histoire réelle, devait déboucher sur la fin de la division de la société en classes, sur la disparition de l’État et de l’argent, des divisions entre gouvernants et gouvernés, individu et société, hommes et femmes, humanité et nature…

Jugée à l’aune de cet objectif, l’histoire réelle du communisme au XXe siècle, devenu mouvement politique et ordre social concret, est évidemment très contradictoire. Pour la première fois, les prolétaires ont vu s’allumer la lumière de l’Aurore, (du nom du cuirassé qui a donné le signal d’Octobre 17), comme le dit le poète américain Jack Hirschman. Mais, au bout du compte, ce communisme là a reproduit l’aliénation économique et politique. La propriété collective a fini par être perçue comme la propriété de l’État, l’État comme la propriété du parti, et le parti comme la propriété d’une petite couche… qui s’est finalement débarrassée des oripeaux du socialisme pour se réaliser en tant que nouvelle bourgeoisie. La promesse d’égalité n’a pas été tenue.

La faute à qui ? À l’immaturité des conditions historiques ? Ou à la trahison des hommes ; à tout le moins, à leurs erreurs ? Le débat reste ouvert.

Pour un philosophe marxiste comme l’italien Domenico Losurdo, l’idée du dépérissement de l’État est la trace de la persistance, au sein du marxisme, d’un idéalisme anarchisant. Et cela ne serait pas pour rien dans la difficulté du socialisme réel à penser la question du rapport de l’État à la société civile, la légalité, etc. À l’opposé, pour des penseurs comme Lucien Sève ou Alain Badiou (qui vient, lui, de la lignée maoïste et "antirévisionniste"), le problème tiendrait au contraire à l’abandon de la perspective communiste, ("l’hypothèse", pour reprendre la formule de Badiou). Celle du dépérissement de l’État, du dépassement de la délégation de pouvoir par la démocratie directe, l’autogouvernement du peuple. Afin que le "monde change de base" et que les "damnés de la Terre" deviennent enfin les maîtres (éclairés) du monde.

On objectera qu’il s’agit d’un horizon qui recule quand on avance… Pourtant, c’est cette vision qui nous fait avancer.

1. Auguste Blanqui, Le communisme, avenir de la société, préface Roger Martelli, postface Lucien Sève, Le Passager clandestin.

2. L’Idéologie allemande, Éditions sociales.