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Instituer une tout autre pratique du travail

"Lire Bernard Friot et débattre", tel était le titre des pages consacrées par Jean-Claude Mamet au dernier ouvrage de Bernard Friot, Émanciper le travail. Celui-ci saisit la balle au bond et répond ici.

Jean-Claude Mamet, lecteur très attentif, a depuis quinze ans alerté les lecteurs de Rouge sur l’intérêt de mon travail et vient de signer dans Cerises1 un excellent commentaire d’Émanciper le travail, dont je le remercie vivement. Il conclut sur ma tendance à ne répondre que tardivement aux objections, et à une partie seulement. Eh bien, je vais démentir son constat en répondant immédiatement ! Je reprends ses objections dans l’ordre.

1. La violence de la valeur économique

La lutte contre la naturalisation des institutions capitalistes est indispensable pour montrer la violence dont sont porteurs la propriété lucrative, le marché du travail, la mesure de la valeur par le temps et le crédit pour financer l’investissement. Les institutions de la violence capitaliste ne sont destructibles que si leur historicité est en permanence posée contre la prétention de la classe dirigeante à convaincre que "l’emploi" (institutions décisive du marché du travail) est une réalité naturelle, ou que le "temps de travail" (institution décisive de l’exploitation) est le fondement naturel de la valeur. Autre chose est le caractère transversal à toutes les sociétés de la violence du pouvoir dans la production. Produire donne lieu à un certain consensus dans sa dimension de production de valeurs d’usage, mais à une irréductible lutte de classes dans sa dimension de production de valeur économique. La maîtrise de la définition de "ce qui vaut" et "ce qui ne vaut pas", et de la production de ce qui vaut, définit à la fois la classe dirigeante et la lente constitution, contre elle, de la classe révolutionnaire. L’histoire est celle de la lutte des classes, donc de la violence économique. La fin du capitalisme ne sera pas celle de la lutte de classes, sauf à supposer que ce serait la fin de la valeur, du travail et de la monnaie, ce que, précisément, je conteste dans ma polémique avec Anselm Jappe.

2. Le plein emploi

Comme le rappelle à juste titre Jean-Claude Mamet, j’ai montré dans Puissances du salariat comment "l’emploi" s’était construit sur initiative de la classe ouvrière contre le patronat en enrichissant le "poste de travail" patronal d’une qualification (et donc d’un salaire) et de cotisations (et donc d’une socialisation du salaire) s’imposant aux employeurs. Quand j’ai écrit ce livre il y a vingt ans, je soulignais certes que cette construction était en danger, mais je restais sur une appréciation positive de l’emploi-matrice de la qualification et de la cotisation, ces deux dimensions révolutionnaires du salaire. Aujourd’hui, après trente ans de réformes qui attaquent précisément la cotisation et la qualification au nom de "la défense et la promotion de l’emploi", cette position est intenable. On licencie ? C’est pour "sauvegarder l’emploi". On fait la ferme des mille vaches, un aéroport ou un barrage ou un centre de vacances aberrants ? C’est pour créer de l’emploi. On pousse des syndicalistes "partenaires sociaux" à signer des accords de régression de droits salariaux ? C’est pour l’emploi. On exonère les patrons de cotisation, ou on les rembourse ? L’emploi, vous dis-je ! On enjoint aux chômeurs d’améliorer leur employabilité en les humiliant, en les suspectant ? L’emploi ! L’emploi !

Il faut en finir. Se battre contre l’emploi est une question de fond (et cela permet d’anticiper sur l’objection suivante de Jean-Claude), mais c’est aussi une question de stratégie. Contrairement à ce qu’il écrit, les forts nombreux chômeurs (il est vrai militants et organisés) que je rencontre entendent parfaitement ce discours. L’exaspération populaire devant notre impuissance face aux "exigences du marché du travail" ne trouvera d’issue positive que si le marché du travail et donc l’emploi et l’employeur qui en sont la composante essentielle sont l’objet d’une contestation acharnée au nom de la qualification des personnes et donc de la généralisation du salaire à vie et de la copropriété d’usage des entreprises. Je persiste : la revendication de "plein emploi" est une conduite d’évitement de cette bagarre.

3. La durée du travail

Pourquoi la réduction du temps de travail, si populaire à la fin du siècle dernier, l’est si peu aujourd’hui ? Parce que les 35 heures sont passées par là et que, sauf les cadres qui ont une RTT jour, les salariés – qui certes apprécient le paiement en heures supplémentaires des heures au-delà de 35 dans les cas minoritaires où les modes de comptabilité du temps n’ont pas annulé cet effet positif – ont fait l’expérience de leurs conséquences négatives en termes d’intensification du travail, de suppression des temps de trajet et des temps "morts" qui étaient passés à de la sociabilité éventuellement contestatrice de l’autorité de l’employeur. Réduire le temps d’emploi sans supprimer la mesure de la valeur par le temps et donc la propriété lucrative, le crédit et le marché du travail qui vont avec, c’est mettre le travail concret dans l’entreprise en grande souffrance, c’est créer des temps de loisir voués à la consommation de marchandises capitalistes. La maîtrise par les salariés de leur temps, celui de l’entreprise, celui de la culture et de la militance, celui de la famille et de la vie privée, ne peut plus passer par la revendication de la diminution du temps d’emploi, mais par l’auto-organisation dans l’entreprise (il y aurait beaucoup à dire sur l’emploi du temps des militants syndicalistes, bouffé par la parlotte dans les Instances représentatives du personnel et si peu alloué à l’auto-organisation des salariés), dans la conquête d’un salaire à vie qui autorise les arbitrages personnels entre les temps sociaux, dans la conquête de la maîtrise populaire de l’investissement par la mise en place d’une cotisation économique qui se substituera à la prédation des propriétaires et des prêteurs pour que les travailleurs co-propriétaires décident enfin de l’usage de l’outil de travail.

4. Les allocations familiales

Quarante ans à labourer le terrain de la Sécurité sociale m’ont vacciné contre les fables qui circulent à son propos, qu’il s’agisse de la "reproduction élargie de la force de travail" chère aux thèses du capitalisme monopoliste d’État ou du "compromis institutionnalisé fordiste" cher à l’école de la régulation. La Sécu ne se réduit pas "couvrir les besoins sociaux", pas davantage que le salaire direct ne se réduit à du "pouvoir d’achat". L’un comme l’autre ont au contraire été conquis contre ce parfait mépris capitaliste qui voudrait faire du salaire le prix de la force de travail, c’est-à-dire la reconnaissance des besoins d’êtres niés comme producteurs – et seuls producteurs – de la valeur et posés avec mépris comme des êtres définis par les besoins qu’ils ont à satisfaire et ayant donc droit à du pouvoir d’achat, mais sûrement pas au pouvoir tout court. En liant le salaire à la qualification et en faisant de la cotisation sociale un salaire, la classe ouvrière a commencé à instituer une tout autre pratique du travail : la cotisation ne sert pas d’abord à satisfaire des besoins, elle sert d’abord à payer des travailleurs. Et quels travailleurs ? Des retraités, des soignants, des parents et des chômeurs qui sont reconnus comme producteurs de valeur alors même qu’ils n’ont ni employeurs ni actionnaires sur le dos. Les allocations familiales ne couvrent pas les besoins liés à l’enfant, elles payent les parents. Et payer les parents par du salaire (ce qui est le cœur de la Sécu en 1945, avec la moitié des cotisations affectées à la famille et la moitié du salaire des familles ouvrières faite des allocations, indexées sur le salaire ouvrier de la région parisienne, un peu comme pour les intermittents du spectacle aujourd’hui dont la moitié du salaire est fait des allocations de l’UNEDIC), c’est ouvrir une brèche dans la définition capitaliste du travail par la subordination à un employeur. Évidemment, cette nouveauté, férocement combattue par la classe dirigeante qui n’a eu de cesse de dissocier les caisses d’AF du reste de la Sécurité sociale et d’en finir avec les allocations familiales comme salaire, ne peut contribuer à la lutte contre la domination masculine (et non pas enfermer les femmes dans l’espace domestique) que si ce premier pas de déconnexion du salaire et de l’emploi est généralisé dans un salaire à vie qui, en supprimant le marché du travail si pénalisant pour les femmes, leur permettra de faire valoir leur qualification dans des conditions institutionnelles identiques à celles des hommes.

Cela étant dit, qui laisse le débat ouvert, je suis particulièrement heureux que commence à être largement entendue la thématique centrale de mon travail, à savoir que ce qui se joue depuis 1945, ça n’est pas un conflit (correctif du capitalisme) sur le partage de la valeur, mais une lutte de classes (révolutionnaire) sur la pratique de la valeur. Et j’espère que les communistes unitaires et plus largement les militantes et militants d’Ensemble trouveront dans Émanciper le travail un outil de travail utile et aisé d’usage.

Merci à Jean-Claude Mamet d’avoir signalé le travail de l’association d’éducation populaire Réseau salariat (www.reseau-salariat.info) : que les composantes d’Ensemble n’hésitent pas à proposer des initiatives communes de débats et de formations à l’échelle locale !

1. Cerises n° 239, 19/12/2014 : www.cerisesenligne.fr/article/?id=4743 Le cahier des actes du séminaire Communisme consacré au salariat, auquel Bernard Friot a participé en juin dernier, est en cours de préparation (NDLR).