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Idées / Guignolet-Kirsch

A, comme Appropriation (sociale)

Le mot désigne une des passions les plus fortes et les plus anciennes de l’humanité. Celle-ci se manifeste chez l’individu dès la prime enfance. Il suffit de voir des nourrissons jouer ensemble, s’arracher des jouets des mains (ou parfois se les donner) pour savoir que la passion d’avoir est constitutive de l’être humain. Elle le constitue comme "être".

Marx n’envisageait d’ailleurs pas le communisme comme la fin (qu’on peut juger utopique) de tout sentiment de propriété. Mais il l’inscrivait dans l’évolution historique des formes de la propriété. Dans son élargissement, de l’horizon borné de la propriété privée à l’horizon élargi de la propriété commune.

Cette question de la propriété bien qu’elle soit le plus souvent occultée reste cruciale. Jamais la propriété n’a été à ce point à la fois invisible et concentrée. Avec la diffusion générale des sociétés par actions et le rôle des banques et du capitalisme financier, (qui est déjà une forme "privée" et capitaliste de socialisation), la propriété parait moins personnelle qu’au début du XIXe siècle. Mais jamais la propriété réelle n’a tenu dans aussi peu de mains (1 % possède autant que tout le reste de l’Humanité selon le récent rapport d’Oxfam.)

« Le futur est dans le présent. Demain commence dans les initiatives appropriatives d’aujourd’hui. » Lucien Sève.

Il y aurait aujourd’hui des raisons fortes de remettre la question de l’appropriation sociale au cœur du combat populaire. La souveraineté des peuples, la nécessité d’assurer les biens communs de l’humanité, le partage des ressources limitées, la planification que nécessiterait une vraie transition écologique sont autant de motifs impérieux et dans une certaine mesure nouveaux de socialiser les grands moyens de production et d’échange.

Pourtant, cette perspective apparait plus lointaine et plus utopique que jamais.

La loi du 11 février 1982 avait procédé à la nationalisation des cinq plus grandes banques et de 44 groupes industriels.

Aujourd’hui, ces nationalisations de la banque et des secteurs clefs de l’économie auxquelles avait procédé le gouvernement d’union de la gauche en 1981 paraissent relever d’une autre époque. Pourtant, la nationalisation reste un recours possible, même pour des capitalistes en faillite. Ainsi, le gouvernement anglais a renationalisé le réseau ferré Railtrack en 2000, l’administration américaine a pris 60 % du capital de General Motors en 2009 et le gouvernement italien vient de faire de même avec un grand site sidérurgique (ce que n’a pas fait le gouvernement français pour Florange).

Le caractère multinational des entreprises crée un obstacle mais il n’est pas insurmontable. La question s’était déjà posée en 1982 et avait été résolue.

Mais la propriété n’est pas qu’une affaire juridique, comme le montre d’ailleurs cette expérience de nationalisations qui n’ont pas débouché sur de vraies socialisations.

L’expérience des pays socialistes donne aussi à réfléchir sur ce point essentiel. Il ne suffit pas de décréter la propriété collective pour que celle-ci soit ressentie comme telle. Le peu de mobilisation des travailleurs pour défendre "leur" propriété lors de la Grande Braderie à l’Est l’a démontré.

De la même façon que le capital n’est pas seulement argent ou marchandise, mais mouvement permanent de valorisation du capital, pour qu’il y ait propriété sociale, il faut un mouvement permanent d’appropriation sociale. C’est non seulement la question des "droits nouveaux" qui est posée, mais surtout celle de leur usage. L’autogestion. L’appropriation sociale, c’est l’économie qui commence à passer de la valeur d’échange à la valeur d’usage, par le fait qu’elle est progressivement réorientée, grâce à la prise du pouvoir de la société sur le capital, en fonction non pas des impératifs de la valorisation de ce capital mais de la satisfaction progressive des besoins. On pourrait dire du communisme qu’il est le mouvement de pensée qui pose la question toujours révolutionnaire de la démocratie économique. C’est-à-dire de l’usage qui est fait collectivement du surtravail produit par la société.

« L’appropriation conçue non seulement comme but mais aussi comme mouvement, c’est ce dont témoignent certaines luttes, dès aujourd’hui, comme celle des Fralib ou des salariés de Pilpa qui ont fondé la coopérative La Belle Aude » (www.labelleaude.fr).
« L’appropriation conçue non seulement comme but mais aussi comme mouvement, c’est ce dont témoignent certaines luttes, dès aujourd’hui, comme celle des Fralib ou des salariés de Pilpa qui ont fondé la coopérative La Belle Aude » (www.labelleaude.fr).

L’appropriation conçue non seulement comme but mais aussi comme mouvement, c’est ce dont témoignent certaines luttes, dès aujourd’hui, comme celle des Fralibs ou des salariés de Pilpa qui ont fondé la coopérative La Belle Aude. Toute lutte est d’ailleurs un acte d’appropriation. Qu’il s’agisse de la défense de l’école et des services publics, ou des luttes écologistes comme le montre le mouvement des ZAD. Toute lutte est une appropriation pratique en même temps que symbolique de l’espace social, depuis les occupations d’usines de 36, jusqu’à Occupy Wall Street ou le mouvement des Indignés espagnols.

Comme le fait remarquer Lucien Sève dans L’Humanité du 9 décembre dernier, à propos de la mobilisation des habitants de Douarnenez pour leur hôpital, « Le futur est dans le présent. Demain commence dans les initiatives appropriatives d’aujourd’hui ».

L’enjeu de l’appropriation n’est pas qu’économique. Dans les Manuscrits de 1844, Marx en donnait déjà une vision philosophique large. Il y définit le communisme comme « l’abolition positive de la propriété privée (elle-même aliénation humaine de soi) et par conséquent appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme ; donc retour total de l’homme pour soi en tant qu’homme social, c’est-à-dire humain, retour conscient et qui s’est opéré en conservant toute la richesse du développement antérieur. » Et il ajoute, dans ce passage très dense : « Ce communisme en tant que naturalisme achevé = humanisme, en tant qu’humanisme achevé  = naturalisme ; il est la vraie solution de l’antagonisme entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’homme, la vraie solution de la lutte entre existence et essence, entre objectivation et affirmation de soi, entre liberté et nécessité, entre individu et genre. Il est l’énigme résolue de l’histoire et il se connait comme cette solution. »

En termes moins abstraits, on peut souvent trouver chez les poètes liés au mouvement révolutionnaire l’expression de cette "idée-sentiment" de l’appropriation.
Par exemple chez le Cubain Nicolas Guillen, après la révolution de 1959, dans son poème "J’ai" :
Jean-sans-rien hier encore
et aujourd’hui Jean-avec-tout
J’ai le plaisir de m’avancer dans mon pays
Maître de tout ce qu’il y a en lui.
Ou Pablo Neruda :
« Nous sommes maintenant debout sur la Terre / nous voulons prendre complètement possession de tout ce qui existe. »

Reste une remarque que l’on peut faire et qui mériterait développement : cette appropriation suppose une part d’abandon. Pour s’approprier le monde, il faut dans une certaine mesure se donner à lui. Comme en amour, pour posséder, il faut se donner. C’est ce qu’on pourrait appeler une "aliénation positive". Et cette dimension de don (qui suppose de s’engager dans l’action avec les autres) est aujourd’hui décisive.