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Idées / Guignolet-Kirsch

A, comme Athéisme (conséquent)

Aucune croyance, mais plus généralement aucune idée, ne peut exiger d’être respectée au point d’être intouchable (...) aucune ne peut se soustraire à l’examen critique. Voire à la satire, laquelle, pour être efficace, suppose une culture partagée… Une culture à partager, si nous voulons que le rire reste le propre de l’homme.

La défense de l’athéisme fait un retour brutal dans notre actualité. Mais commençons par un souvenir… Nous étions à Damas juste après la première affaire des caricatures du prophète. On nous a demandé d’exprimer notre position à la télévision. Notre ami, le philosophe Yves Vargas, a alors répondu : « En tant que philosophe, je ne peux avoir de respect pour aucune croyance. Mais je peux avoir du respect pour les croyants. » Ce paradoxe apparent définit ce qu’on peut nommer un athéisme conséquent, matérialiste.

Aucune croyance, mais plus généralement aucune idée, ne peut exiger d’être respectée au point d’être intouchable. Toutes les opinions ne se valent pas et aucune ne peut se soustraire à l’examen critique. Voire à la satire, laquelle, pour être efficace, suppose une culture partagée… Une culture à partager, si nous voulons que le rire reste le propre de l’homme. De ce point de vue les dessinateurs de Charlie Hebdo sont des martyrs souriants du combat séculaire contre l’obscurantisme.

Que des convictions, des croyances puissent être sacrées pour certains ne fait pas de doute. Mais elles ne sont sacrées que pour ceux qui y croient. Et le périmètre du sacré change suivant les époques et les lieux. Pour certains, ce peut être Dieu, ou le Prophète, pour d’autres la Patrie ou la Liberté… (Avec une majuscule).

Or la pensée ne progresse que par le sacrilège. « Tout le progrès de l’homme, toute l’histoire des sciences est l’histoire de la lutte de la raison contre le sacré », disait Roger Vailland1.

C’est de ce combat historique, issu de la philosophie des Lumières, que vient l’idée française de laïcité. La présenter comme un recueil de préceptes universels en omettant le difficile processus de sa formation aboutit à sa définition dominante d’aujourd’hui comme neutralité. Conception dont les effets de désarmement idéologique sont catastrophiques.

« L’État chez lui, l’Église chez soi », disait Victor Hugo (qui était théiste)…

La laïcité, sur la lancée de la Révolution française, consiste à séparer l’Église de l’État et à réduire la religion au domaine des convictions personnelles. L’histoire effective des religions (avec leur cortège d’intolérance, d’excommunications, de bûchers, de lapidations, de guerres, de limitations des libertés, notamment des femmes, de répression du corps et du sexe, de malheurs individuels) a amplement montré leurs effets mortifères et comment on passe aisément du "sacré" au "massacré".

Ce n’est pas l’un des moindres acquis de la Révolution française que d’avoir aboli le délit de blasphème.

Ce délit existe toujours en Europe (en Allemagne) et même en France (en Alsace, en vertu du Concordat). Ce qui devrait être abrogé d’urgence. Plus encore, il fait un retour sous la pression de l’intégrisme musulman, mais aussi des Églises chrétiennes qui, dans plusieurs pays, au nom du respect de la diversité des croyances, ont imposé des législations limitant la liberté de critique des religions.

La laïcité est non seulement un gentlemen’s agreement qui permet la cohabitation pacifiée de religions différentes dans une même société (conception anglo-saxonne). Elle est aussi un engagement en faveur de la raison et de la science.

« Dans la laïcité, il y a d’abord l’idée d’unité, celle du laos, qui en grec veut dire peuple indivisible. Il ne s’agit ni de nier les différences, ni de s’enfermer en elles. La laïcité unit tout le peuple par la conjugaison de trois principes fondamentaux : la liberté de conscience ; la stricte égalité de droits ; et l’orientation de la puissance publique vers l’intérêt général, commun à tous, donc universel. C’est une application du triptyque républicain "liberté, égalité, fraternité" », affirme Henri Peña Ruiz.

Ce n’est pas un hasard si ceux qui mettent en œuvre les politiques ultra-libérales de dérèglementation ne cessent de valoriser la place des religions comme "lien social" (valium nécessaire pour compenser les effets de leur politique, qui divise) et de prôner, sous couvert de laïcité "ouverte" ou "positive", une laïcité à laquelle ils dérogent par leurs propres actes.

La religion, étant une idéologie, est justiciable de la critique philosophique, qui, comme le souligne Yvon Quiniou dans son dernier livre2, a été trop négligée. Il montre la complémentarité des critiques de Spinoza, Hume, Feuerbach, Marx, ainsi que celles de Nietszche et Freud. Ce combat philosophique passe par une laïcité active et par l’enseignement. Celui de la science, de la raison, mais aussi de l’histoire des religions et des croyances. Sans oublier l’histoire de l’athéisme. (Montrer que les religions ont une histoire, c’est déjà commencer à les désacraliser.)

Mais l’athéisme conséquent (ou matérialiste) permet de comprendre que l’actuel "retour du religieux" a des causes objectives. Pour faire reculer le fanatisme religieux, il ne suffit pas de mener le combat idéologique.

L’anticléricalisme ne suffit pas. Il peut même être contre-productif. Pour limiter l’influence du religieux, il faut aussi faire reculer les causes économiques, sociales, politiques de l’irrationalisme. Même si mettre fin à l’aliénation économique ne supprime pas automatiquement les causes d’angoisse métaphysique. De plus, le rapport à la religion et la religion elle-même peuvent évoluer (comme le montrent l’histoire de nos sociétés ou l’apparition en Amérique latine de la Théologie de la libération). Les religions sont des phénomènes contradictoires… Marx disait : « La religion est pour une part l’expression de la détresse réelle et, pour une autre part, la protestation contre la détresse réelle. »3

Parlant de la montée de l’islamisme dans le tiers-monde, l’écrivain algérien Tahar Ouettar parlait du « chant du coq égorgé ». Face à la modernité destructrice qu’impose la mondialisation capitaliste (et en l’absence d’une perspective progressiste, suite à l’échec de l’option socialiste), les peuples se tournent vers un passé mythifié. Mais cette attitude, au sens propre réactionnaire, est sans espérance.

L’attitude conséquente doit nous pousser à refuser la guerre des religions et à rechercher la possibilité d’unir croyants et non croyants pour des objectifs progressistes communs.

L’union nationale qui s’est faite dans la rue, sous le coup de l’émotion au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, a laissé sur la touche un grand nombre de ceux qui se sentent "exclus" de la République.

L’union du peuple ne peut se faire uniquement sur les valeurs laïques de la République conçues de manière abstraite et donc en partie mensongère. Elle doit se faire dans le combat concret contre l’injustice et pour la dignité, des valeurs partageables. L’injustice sociale ici et dans le monde.

L’union du peuple, elle, ne peut se faire uniquement sur les valeurs laïques de la République conçues de manière abstraite et donc en partie mensongère. Elle doit se faire dans le combat concret contre l’injustice et pour la dignité, des valeurs partageables. L’injustice sociale ici et dans le monde. Le "deux poids deux mesures" que des millions d’hommes, de femmes, de jeunes ressentent quotidiennement. Qu’ils soient athées, chrétiens, juifs ou musulmans ; comme beaucoup dans les couches populaires. Quels que soit nos désaccords sur l’au-delà, nous pouvons nous retrouver pour agir ici-bas, contre la misère, le chômage, pour la reconnaissance, par exemple, de l’État palestinien et contre la guerre faite aux peuples.

1. in Le surréalisme contre la révolution, 1948, réed. Éditions Delga

2. Yvon Quiniou : Critique de la religion, Éditions La ville brûle. Voir aussi C. Mordillat, Pouvoir, servitude et idéologie, et l’ouvrage collectif de l’association Athéisme international : L’Opium du peuple, tous deux au Temps des Cerises.

3. Marx : Introduction à la critique de la philosophie du Droit de Hegel, Éditions sociales.