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Culture / Eau de vie

La part des femmes (2) : nos contemporaines

De g. à dr. : Shu Ting, Ming Di, Wang Xiaoni,  Nazik al-Malaïka,  Fadwa Touqan,  Gertrude Stein, Sylvia Plath, Marianne Moore, Denise Levertov, Adrienne Rich, Sonia Sanchez, Hélène Cixous, Sophie Loiseau, Valérie Rouzeau, Vénus Khoury Ghata, Marie-Claire Bancquart.
De g. à dr. : Shu Ting, Ming Di, Wang Xiaoni, Nazik al-Malaïka, Fadwa Touqan, Gertrude Stein, Sylvia Plath, Marianne Moore, Denise Levertov, Adrienne Rich, Sonia Sanchez, Hélène Cixous, Sophie Loiseau, Valérie Rouzeau, Vénus Khoury Ghata, Marie-Claire Bancquart.

On connait la prophétie de Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra par elle et pour elle, l’homme, - jusqu’ici abominable, - lui ayant donné son envol, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées diffèreront-ils des nôtres ? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. » (Deuxième lettre, dite du voyant, adressée à P. Demeny, le 15 mai 1871.)

Vivons-nous ce moment ? Il est en tout cas certain que la prise de parole des femmes en poésie est un des faits marquants du XXe siècle. Et cela a sans doute bien à voir avec le mouvement d’émancipation des femmes qui a marqué le siècle.

Jusque-là, en France en particulier comme en d’autres pays latins, elles furent peu nombreuses. De Louise Labé à Marceline Desbordes Valmore, le nombre de celles qui furent reconnues par la petite République des Lettres est bien réduit. Et même à l’époque contemporaine, quand elles ont commencé d’écrire et de publier en nombre, elles ont tout d’abord été plutôt romancières. Peut-être parce que le roman paraissait la voie royale de la reconnaissance littéraire. Peut-être aussi pour cette raison paradoxale que la poésie est un genre qui suppose non seulement d’être assez peu préoccupé d’efficacité immédiate, mais aussi, comme le disait Eluard, parce qu’il exige une certaine dose d’oisiveté.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, le nombre de femmes poètes est un fait remarquable. J’ai utilisé l’appellation, très contrôlée, de "femme poète" car le terme "poétesse", qui me viendrait plus naturellement sous la plume, a aujourd’hui plutôt mauvaise presse parmi elles, en tout cas ici, en France. Beaucoup y voient une appellation qu’elles jugent péjorative. (Pourtant le mot "diablesse", par exemple, n’est pas plus péjoratif que le mot "diable"… ou "enchanteresse" qu’ "enchanteur".) Je ne veux pas me lancer dans une polémique sur le sujet, mais cette réserve m’intrigue. J’y vois bien sûr la volonté d’être traitées à l’égale des poètes hommes, dont on ne spécifie pas le sexe. Mais cela me semble relever d’une hésitation à s’affirmer vraiment en tant que femme dans son écriture ou dans l’idée qu’on s’en fait. Peut-être parce que certaines d’entre elles partagent avec beaucoup de leurs collègues masculins cette idée que la poésie serait d’abord une affaire de mots (de "texte", comme on disait dans les années soixante-dix), où le sexe aurait peu de part. Alors que l’on peut considérer au contraire que la poésie est d’abord une parole incarnée, où le corps et le sexe ont leur part. (Plus ou moins visible, mais leur part.)

(J’entends certaines amies me dire qu’il n’y a pas de "poésie féminine"… Et je les écoute. Pour ce qui me concerne, je ne serais pas choqué qu’on me fasse remarquer combien les poèmes d’amour que j’écris relèvent d’une sensibilité passablement masculine. Car c’est sans doute le cas.) Cette affaire de mots est évidemment secondaire, mais elle traduit peut-être l’état de la question féminine aujourd’hui en France et correspond à une certaine réticence, si répandue actuellement, à se proclamer "féministe".

La situation est différente ailleurs. Le phénomène de l’émergence poétique des femmes étant un phénomène mondial.

Il faudrait parler de la poésie russe ou chinoise. En Chine, les femmes, depuis l’Antiquité, furent plus présentes en poésie que chez nous. (On compte quelques 1 300 femmes dans l’histoire des lettres chinoises.) Mais longtemps, elles ne pouvaient être que princesses ou courtisanes et leurs poèmes qui parlaient beaucoup d’amour (à la différence de ceux des hommes) le faisaient souvent sur le mode de la déploration exprimée par une femme répudiée ou abandonnée par son mari, parti se battre aux frontières contre les guerriers mongols ou tibétains. Quoi qu’on en dise maintenant, la Révolution chinoise a libéré les femmes. Et pas seulement (ce qui est déjà beaucoup) des "pieds bandés". Elles sont nombreuses dans la poésie chinoise d’aujourd’hui et elles abordent des thèmes et des formes tout à fait nouveaux. Je pourrais citer, par exemple, Bai Hong, Shu Ting, Ming Di, Wang Xiaoni ou Lü Yue…

Plus notable encore, peut-être, la floraison de la poésie des femmes arabes. Après des "classiques" modernes, comme l’Irakienne Nazik al-Malaïka ou la Palestinienne Fadwa Touqan, c’est à une véritable explosion que nous assistons dans tout le monde arabe, avec des poèmes, de forme traditionnelle ou en vers libre, qui se signalent par leur liberté de ton, leur revendication de dignité.

En Amérique du Nord, le phénomène est aussi évident. Aux États-Unis, la poésie compte nombre de female poets, comme ils disent, de premier plan. Depuis Gertrude Stein, Sylvia Plath, Marianne Moore, Denise Levertov, jusqu’à Adrienne Rich ou Sonia Sanchez. Ce qui frappe dans cette poésie féminine des USA, c’est son caractère volontiers radical dans ses affirmations et ses revendications. Beaucoup de poèmes dénoncent la violence faite aux femmes, la violence des hommes, mais plus généralement la violence de la société américaine, le racisme et la guerre. Et l’amour, comme chez les hommes, est traité de manière souvent directe, voire crue.

En France, la situation est assez différente… Il serait de ma part présomptueux de prétendre dresser un tableau de la poésie des femmes et de ces choses « étranges, insondables, repoussantes, délicieuses », que Rimbaud nous annonçait et qu’elles sont censées nous dire. Je ne dispose pas du recul nécessaire. En tout cas, pas encore…

Disons simplement que leur parole, d’une façon générale, ne parait pas s’affirmer en opposition aux hommes en tant que tels. (Ce qui est aussi un trait du féminisme français.) Même chez celles qui sont jugées les plus féministes. Je pense par exemple à Hélène Cixous qui, parlant d’un père, écrit : « Il y a un père maternel - Sa tendre force est d’un ange, je crois ou d’un homme de ce genre, d’une bonne et transparente féminité. Inconditionnel, c’est éclatant ; la paix même, sans faiblesse, sans avarice. Non l’ange ordinaire, étincelle d’un feu plus grand, mais l’angendreur. »

Le corps est souvent présent dans les poèmes des femmes (peut-être plus que chez les hommes). Notamment chez les plus jeunes, comme chez Sophie Loiseau ou Valérie Rouzeau. Les rapports familiaux aussi, par exemple le rapport au père ou à la mère. L’amour aussi bien sûr. Car leur poésie, comme toute poésie, nous parle de l’histoire subjective des individus. Mais, souvent, elles nous disent aussi que le bonheur individuel passe par le bonheur commun. Et leur propos, tout en étant féminin, est universel. Cela était déjà clair chez les aînées, comme Vénus Khoury Ghata, Marie-Claire Bancquart ou Andrée Chedid aujourd’hui disparue qui, s’adressant à la jeunesse écrivait :

« Ne laisse pas découdre tes songes

Ni réduire ton regard

Jeunesse entends-moi

Tu ne rêves pas en vain. »