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Culture / Monde / Eau de vie

Pablo Neruda ou l’appétit de vivre

Une grande partie de la culture et de la littérature du XXe siècle, de Kafka à Beckett ou Ionesco, peut être placée sous le signe de la poétique de l’aliénation en ce qu’elle exprime, souvent avec force, le sentiment de solitude et de dépossession de l’individu moderne, séparé des autres et de lui-même, perdu dans son monde qui le domine plus qu’il ne le domine. Ce sentiment largement partagé est souvent présenté comme la marque même de la condition humaine, l’être conscient de sa propre finitude, confronté à sa mort et à l’absurdité supposée de l’existence. Ce n’est probablement pas un hasard si ce sentiment "éternel" paraît particulièrement vif à l’époque où la division du travail provoquée par la recherche de la rentabilité maximum nous entraîne dans une course folle qui nous fait perdre le sens même de la continuité de la vie humaine et de sa progression.

Mais quelques écrivains, quelques poètes en particulier, ont placé au contraire leur œuvre sous le signe de la reconquête par l’homme de son essence. Tel est le cas de Pablo Neruda. Le chemin qu’il a parcouru pour devenir ce qu’il fut, est évidemment singulier (parce qu’il vient d’un pays aussi éloigné que possible de l’Europe, et, dans ce pays même, parce qu’il vient du Sud austral, « la terre la plus solitaire de la planète », écrit-il). Mais il est en même temps significatif et universel.

Le jeune Pablo Neruda, à l’époque où il s’appelait encore Ricardo Neftali Reyes et vivait dans la ville provinciale de Temuco, écrivait (avec une abondance et une verve déjà hors du commun) des poèmes influencés par le symbolisme, notamment français. Et ses vers étaient volontiers désespérés.

Dans J’avoue que j’ai vécu, il parle de sa réaction, redécouvrant adulte ces poèmes qu’il notait dans des cahiers confiés à sa sœur (et qui ont été publiés sous le titre des Cahiers de Temuco) :

« En les lisant, j’ai souri devant la douleur enfantine et adolescente, devant le sentiment de solitude qui se dégage de toute mon œuvre de jeunesse. L’écrivain jeune ne peut écrire sans ce frisson de solitude, même imaginaire ; de même que l’écrivain mûr ne fera rien sans la saveur de la compagnie humaine, de la société. » Et il se décrit, jeune homme monté à Santiago pour faire ses études : « Rituellement vêtu depuis ma tendre jeunesse de noir à la manière des vrais poètes du siècle dernier. »

Il est vrai qu’il y a là quelque chose qui tient à l’adolescence. La faveur dont jouit Baudelaire parmi les étudiants, par exemple, n’est pas sans rapport avec ce goût gothique, voire morbide, qui caractérise souvent cette période de la vie. Neruda restera d’ailleurs toujours fidèle à cette dimension "automnale" de sa personnalité. Et ce n’est pas un hasard si le recueil de jeunesse qui lui a valu d’accéder à une vraie notoriété a pour titre Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée.

En exprimant le désespoir individuel, le poète fait œuvre publique. Il accomplit un geste essentiel de la poésie qui est d’émouvoir, de donner beauté à la tristesse et, par là-même, tout en la flattant, d’en consoler.

Mais il y a aussi la dimension épique et collective dont Neruda a eu très tôt le pressentiment. À seize ans, il explique que son œuvre est fichue car il n’a pas su parler des simples gens qu’il croise tous les jours dans la rue.

Et dans ses mémoires, il raconte que jeune homme il avait « pensé à tous les mondes, mais non à l’homme ».

C’est la guerre d’Espagne qui va tout changer. « Quand les premières balles traversèrent les guitares d’Espagne et qu’au lieu de sons il en surgit des flots de sang, ma poésie s’arrêta comme un fantôme au milieu des rues de l’angoisse humaine et un courant de racines et de sang monta en elle. Dès lors mon chemin se confond avec celui de tous. Je m’aperçois brusquement que du sud de la solitude, je suis allé vers ce nord qu’est le peuple. »

Dans Né pour naître est reproduit un discours qu’il prononça en 1954 et dans lequel il avance une idée qui mériterait d’être réfléchie : « Dans un premier temps, il faut que le poète recueille avec soin et passion les quintessences de sa patrie pour ensuite les retransmettre. Il doit les restituer, les rendre par un don. Son chant et son action doivent contribuer au mûrissement et à l’épanouissement de son peuple. »

C’est ce cheminement qu’il accomplit de ses premières à ses dernières Résidences sur la Terre et dans toute sa poésie. Son œuvre majeure, Le Chant général, écrit en grande partie dans les conditions de la clandestinité, alors qu’il passe d’une maison à l’autre et qu’il doit franchir secrètement la Cordillère des Andes pour fuir le Chili du président Videla, est l’épopée de cette reconquête humaine. Neruda, à qui un petit dictateur vole son pays, reprend pied sur sa terre et son continent, il reprend possession de sa géologie, de ses volcans, de ses arbres, de son histoire précolombienne, de ses caciques, de ses araucans, de ses libérateurs et de ses luttes ouvrières, c’est-à-dire de sa "nature-culture" qui le définit.

Ce geste épique de la reconquête (qui paraît interdit aujourd’hui aux poètes français) est celui de la désaliénation. Il est un geste de libération, au sens où toute libération est un "élargissement", évidemment sans fin. « Si ma poésie signifie quelque chose, dit Neruda, c’est cette tendance à l’espace, à l’illimité. »

Cela à beaucoup à voir avec la découverte, ou plutôt la production du bonheur. Car devant l’illimité, au lieu que le poète cède au sentiment du vide, il manifeste son ardeur, son goût pour le monde dans sa plénitude.

Ce qui le conduit à donner congé à la posture littéraire imposée par toute une tradition du siècle précédent. « Le poète doit se torturer et souffrir, il doit vivre dans le désespoir, il doit écrire inlassablement sa chanson désespérée. Telle a été l’opinion d’une certaine classe, d’une certaine société. Je connais des critiques cucurbitacées : leurs tiges et leurs vieilles foliaires cherchent le dernier soupir à la mode, dans la terreur de la perdre ; mais leurs racines s’accrochent au terreau du passé. »

Lui prend parti pour la vie et le chant qui nous porte en avant. Dans son "Testament d’automne", il écrit : « Entre mourir et ne pas mourir / j’ai pris parti pour la guitare  » et aussi : « j’arriverai avec mon équipage / pour récolter le premier vin / dans les chapeaux de l’automne. »

Ses poèmes des Odes élémentaires expriment, non plus sur le mode épique mais sur celui du lyrisme et de l’humour, ce formidable appétit matérialiste pour la vie réelle, ses fruits, ses objets, ses êtres. « Je suis un omnivore », écrit-il encore dans J’avoue que j’ai vécu, « avide de sentiments, d’êtres vivants, d’événements et de batailles. Je mangerais toute la terre. Je boirais la mer entière. »

Oui, Neruda était sans doute doté d’un appétit exceptionnel...

Mais pour tous, qu’est-ce après tout que le bonheur, si ce n’est justement l’appétit de vivre ?