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Vecteurs politiques de la domination - Conditions de l'émancipation

Dans le cadre du 2e colloque "Penser l'émancipation" (1), Laurent Lévy est intervenu sur la séparation entre la politique institutionnelle et les autres pratiques sociales, les vecteurs politiques des rapports de pouvoir. Voici son intervention.

Crise et obsolescence de la forme-parti

L'organisation est l'une des conditions de possibilité de l'action collective. Discuter la forme-parti et affirmer son obsolescence n'est pas remettre en cause cette donnée.

La forme-parti est en crise  : c'est un fait, et un fait difficilement contestable. Il n'est qu'à voir comment, à travers le monde, certains importants mouvements sociaux des dernières années (en particulier les indignés, ou le mouvement Occupy) ont été rétifs à l'organisation en partis, voire se sont constitués expressément contre ce type d'organisation ; comment les révolutions arabes se sont déroulées à l'écart des partis existants ; ou comment le discours radical s'est écarté de la question du parti ; comment les forces organisées de la gauche radicale sont en permanence à la recherche de formes d'organisations distinctes de la forme traditionnelle des partis politiques.

Crise, donc... Que cette crise de la forme-parti ait à voir avec son obsolescence est une autre histoire, qui mérite sans doute quelques développements.

Je ne parlerai pas ici de la nécessité, rarement contestée pour les militant-e-s de l'émancipation, de s'organiser. L'organisation est l'une des conditions de possibilité de l'action collective. Discuter la forme-parti et affirmer son obsolescence n'est pas remettre en cause cette donnée.

Quitte à surprendre ou à décevoir, je ne parlerai pas non plus de la forme des partis, plus ou moins hiérarchisés, plus ou moins pyramidaux, verticalistes ou centralisés  : la question de la forme-parti est en effet distincte de celle des formes que les partis peuvent avoir et des structures dont ils doivent se doter.

Le mot "parti"

Déjà, voyons ce que signifie le mot parti. Historiquement, ce mot ne désigne pas d'abord une organisation, mais un courant d'idée, d'opinions ou de postures sociales qui partage la société ; ainsi le parti communiste du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels : il ne s'agit pas de l'organisation à laquelle ses auteurs appartenaient... ils appartenaient à une petite organisation, la Ligue des Communistes, mais lorsqu'ils évoquent le parti communiste, ils parlent de la classe ouvrière pour soi dans son ensemble.

On parle de la même manière du parti dreyfusard du parti catholique ou du parti de l'ordre... Mais le mot en vient à la fin du XIXe siècle à désigner le parti-organisation, c'est-à-dire l'organisation considérée comme parti : c'est un fait accompli avec la création du parti social-démocrate allemand. Sous la plume du vieil Engels, l'expression "notre parti" ne désigne alors plus l'orientation politique socialiste ou communiste, ni la classe en-soi, mais l'organisation elle-même.

Le parti-organisation est en fait une forme sociale c'est à dire la matérialisation pratique des rapports sociaux qu'il sous-tend – en l'occurrence les rapports sociaux de pouvoir politique.

Mais le parti politique ainsi constitué, le parti-organisation est en fait une forme sociale c'est à dire la matérialisation pratique des rapports sociaux qu'il sous-tend – en l'occurrence les rapports sociaux de pouvoir politique.

Une forme sociale

Les rapports de pouvoir, comme tous les rapports sociaux, doivent se donner une apparence matérielle, à travers laquelle ils organisent la société de telle sorte qu’ils y apparaissent comme autant de réalités objectives, matérielles, incontournables : comme autant d’évidences.

Une forme sociale est dans cette perspective ce qui se donne à l’appréhension immédiate comme composante en tant que telle de la structure de la société, recouvrant de son apparence la réalité des rapports sociaux qui la fondent.

Les formes sociales sont des médiatisations tendant à se substituer aux rapports sociaux immédiats. Effets de la séparation sociale, ils en sont aussi des vecteurs.

C’est la raison pour laquelle, dans leur réalité concrète, les formes sociales sont des médiatisations tendant à se substituer aux rapports sociaux immédiats. Effets de la séparation sociale, ils en sont aussi des vecteurs.

En outre, leur efficacité suppose qu’elles apparaissent elles-mêmes comme des choses dotées d’une existence propre, objective, matérielle, distincte de leur fonction sociale  ; elles font donc l’objet d’un fétichisme particulier. Il y a ainsi un fétichisme du parti comme il y a un fétichisme de l’État ou de la marchandise.

Or, ainsi que le note Marx à propos de la forme-marchandise, pour comprendre la portée d’une forme sociale, on ne peut pas se borner à en analyser le contenu  : il importe toujours de savoir pourquoi un contenu particulier emprunte une forme particulière, "pourquoi ce contenu-ci prend cette forme-là". Forme sociale, séparation, et fétichisme vont donc de pair.

Forme-parti et séparation politique

On peut ainsi poursuivre l'analogie – qui est plus qu'une métaphore – entre la forme-parti et la forme-valeur. La forme-valeur des produits du travail, qui en fait des marchandises, n'a rien à voir avec leur forme matérielle. Elle est le produit dérivé de la séparation marchande. De même, la forme-parti est le produit dérivé de la séparation politique.

Or la séparation est toujours tout à la fois un phénomène idéologique et social  : un fait anthropologique global. La forme-parti est ainsi la forme sociale que, en particulier dans une démocratie représentative, les relations de séparation entre vie sociale et institutions donnent à la politique.

De même que les rapports sociaux marchands de séparation entre producteurs confèrent aux produits du travail la forme-marchandise, de même la séparation entre les citoyens et les lieux du pouvoir (dont l’instrument institutionnel est l’État, sous la forme de la république bourgeoise) confère à l’espace social de la politique la forme-parti, caractérisée par le fait que l’activité politique est nécessairement médiatisée par des structures sociales spécialisées dans le domaine du pouvoir, de sa conquête et de son exercice, c'est à dire par des partis politiques.

La séparation politique, c'est la séparation de la politique au sens le plus large et de la politique institutionnelle. Dans la vie politique française, cette séparation est théorisée par le mouvement ouvrier dès le début du XXe siècle, à partir de la Charte d'Amiens – alors que comme le disait le Manifeste, toute lutte de classe est politique.

Au fil des décennies va dès lors se constituer un champ politique autonome, excluant les pratiques militantes extra-institutionnelles de la politique légitime. La contradiction ne fera que s'accroître entre le caractère de plus en plus politique de l'ensemble des pratiques sociales et le caractère de plus en plus fermé du champ de la politique légitime. Cette contradiction est le fondement de l'obsolescence de la forme-parti.

La forme-parti porte en elle, et exprime à sa façon, plusieurs dérives de la politique classique, et en particulier le bipartisme, qui tend à polariser le vie politique ; l'avant-gardisme, dans lequel un parti s'autoproclame avant-garde de la classe qu'il prétend représenter ; l'étatisme, qui enserre la politique dans la question de l’État ; le républicanisme, qui fait des institutions nationales l'alpha et l’oméga de la vie politique, et le substitutisme, par lequel le parti prétend se substituer à la classe dans son être-politique.

Dépassement de la forme-parti

Malgré sa crise, la forme-parti fait preuve d'une résilience certaine. Cette résilience est l’indice de celle des rapports politiques de séparation.

La forme-parti n’est pas moins contradictoire que la forme-marchandise, et son dépassement suppose le dépassement des rapports politiques séparés de cette société. Cela ne peut se penser que dans un processus historique de longue durée.

Je poursuis l'analogie avec la forme-marchandise. Lutter contre la marchandise, ce n’est pour l’essentiel pas lutter contre l’envahissement des marchandises concrètes dans la vie quotidienne concrète, mais aussi et surtout lutter contre le système de rapports sociaux qui fait des produits du travail des marchandises interchangeables, et qui fait des capacités, talents, aptitudes et intelligences humaines de simples éléments d’un travail abstrait : ce sont ces rapports sociaux marchands capitalistes qui permettent cet envahissement.

Autrement dit, ce n’est pas en luttant (seulement) contre les conséquences d’un système qu’on peut le dépasser, mais bien en luttant (surtout) contre le système lui-même. La résistance contre les conséquences est assurément utile, mais ne suffit pas ; elle manque en fin de compte nécessairement son objet. Et cela est vrai pour la forme-parti comme pour la forme-marchandise.

Ce que voile la forme-marchandise, à travers le fétichisme qu’elle induit, ce sont les rapports de production séparés qui caractérisent l’économie marchande.

Elle ne peut donc être dépassée qu’à travers le dépassement de cette séparation, par la mise en cause de ces rapports séparés : par exemple par le développement des formes coopératives et des services publics, celui des gratuités et des solidarités, par l’organisation démocratique des rapports de production, la mise en place de différentes formes de collectivisme, etc.

Il en va de même du dépassement de la forme-parti. La dépossession de la politique ne peut pas être simplement mise en cause à l’intérieur d’un système précisément fondé sur cette dépossession, mais suppose le dépassement du système lui-même, c’est à dire une critique de la politique, avant ou au moins en même temps que la seule critique de ses manifestations ou expressions concrètes.

Le nécessaire dépassement de la forme-parti passe donc par celui de la séparation entre la politique institutionnelle et les autres pratiques sociales, par la critique non seulement théorique, mais (surtout) pratique de la république bourgeoise, de même que le nécessaire dépassement de la forme-marchandise passe par la critique, tant théorique que (surtout) pratique de la production marchande.

On peut dès lors poursuivre l’analogie, et noter que ce dépassement de la forme-parti n’est pas plus facile à opérer que celui de la forme-marchandise, en ce qu’il se heurte comme lui aux structures fondamentales de la société, qui lui donnent son apparence et façonnent ses évidences.

Et l’on sait bien que là où l’on se borne à vouloir interdire ou supprimer les structures marchandes de manière volontariste, purement juridique ou administrative, sans mettre en cause les rapports de production séparés qui les fondent, le marché renaît de ses cendres comme un phénix, par exemple sous la forme du marché noir et autres économies parallèles.

L’histoire économique et sociale des pays du socialisme réellement inexistant est à cet égard pleine d’enseignements.

Il en va de même pour la forme-parti  : il ne suffirait par exemple pas à une organisation de prendre de bonnes mesures organisationnelles pour y échapper, et tant qu’elle conservera le moule fourni par les institutions politiques de la société bourgeoise, celui de la fermeture organisationnelle, elle ne pourra que la reproduire, fût-ce sous des formes détournées.

La fermeture du parti-organisation

S’il y a lieu de distinguer, comme je l'ai dit, la forme-parti de la forme des partis, cela ne signifie pas que les questions d’organisation soient indifférentes à la critique et au dépassement de la forme sociale que constitue le parti politique. Je terminerai donc mon propos par une remarque tout à fait hétérodoxe (par exemple au regard du Lénine de Un pas en avant, deux pas en arrière), mais qui me semble essentielle, sur un aspect particulier de la forme-parti.

En tant que structures s’appropriant la politique légitime, la caractéristique formelle, organisationnelle, des partis soumis à la forme-parti est leur fermeture, c'est-à-dire la distinction qu’ils établissent entre leur intérieur et leur extérieur, autrement dit entre leurs adhérents et leurs sympathisants (je précise que c'est même le cas de Ensemble, organisation à laquelle j'appartiens).

Si en effet, l’action politique est celle du parti, et si l’on peut, à propos de militantes ou de militants qui entendent poursuivre les mêmes objectifs d’émancipation, considérer qu’ils peuvent n’en être pas membres, il en résulte qu’on les exclut a priori de la légitimité politique.

Une politique populaire suppose qu’à chaque instant, toute personne désirant s’engager ait un droit absolu à la parole et à la participation aux décisions à prendre [et) ne puisse en aucun cas être privée des moyens de contribuer à l’action.

À cet égard, j'insiste sur le fait que la simple possibilité formelle donnée à toutes et tous de devenir membre du parti ne résout pas la question de sa fermeture. Une politique populaire suppose qu’à chaque instant, toute personne désirant s’engager ait un droit absolu à la parole et à la participation aux décisions à prendre ; qu’elle ne puisse en aucun cas être privée des moyens de contribuer à l’action.

L’engagement politique ne doit pas être subordonné à un engagement existentiel, identitaire, de soumission à une structure préexistante. Les organisations politiques des militantes et militants de l’émancipation doivent être des processus dynamiques, des pôles vers lesquels chacune et chacun peut décider de tendre à sa façon, à son rythme, à son intensité propre, ces pôles pouvant éventuellement se regrouper à l’occasion, que ce soit de manière ponctuelle ou plus ou moins pérenne.

Une telle conception pose à l’évidence de nombreux problèmes techniques d’organisation et de démocratie interne, mais la solution consistant au nom de ces problèmes techniques à se replier derrière les formes traditionnelles, fermées, de l’organisation est un obstacle au dépassement de la forme-parti en tant que forme sociale. Il est nécessaire d’explorer de nouvelles voies.

L’organisation fermée n’est adaptée qu’aux structures politiques qui garantissent la pérennité des dominations.

L’organisation fermée, qui choisit de distinguer ses membres de ses sympathisants, ne pourra jamais que proposer une offre politique, et renforcer ainsi la passivité politique de celles et ceux qui n’en sont pas membres, ou dans le meilleur des cas, perpétuer comme le craignait Gramsci la différence entre dirigeants et dirigés – donc en définitive les conceptions avant-gardistes et délégataires qu’il s’agit précisément de dépasser. L’organisation fermée n’est adaptée qu’aux structures politiques qui garantissent la pérennité des dominations.

C'est l'un des enjeux du dépassement de la forme-parti à l'heure de son obsolescence.

1. Le réseau "Penser l'émancipation" a organisé un premier colloque à Lausanne en 2012, le second en février 2014 à Nanterre. Les vidéos de la première rencontre sont disponibles ici : www3.unil.ch/wpmu/ple/video-des-interventions/. Un premier ouvrage est paru en mars dernier (Cerises n°206, 7/3/2014, www.cerisesenligne.fr/article/?id=4385). L'appel à contribution pour le second en a été présenté sur www.communistesunitaires.net, rubrique "Communisme/Débat général", Laurent Lévy a donné un écho de ce colloque dans Cerises n°206 : www.cerisesenligne.fr/article/?id=4384

2. Dans son dernier livre, Laurent Lévy analyse l'histoire de la politique, des formes prises par les rapports sociaux de pouvoir. Il ouvre des pistes de refondation d'une politique "hors champ". Voir l'entretien paru dans Cerises n°150, 7/9/2012, www.cerisesenligne.fr/article/?id=3658

Éditions Kimé, Coll. Philosophie en cours, 411 pages, 28 €.