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Monde / Le goût d'ailleurs

La ruée vers l’or rouge

]Matières premières et denrées sont inégalement réparties dans le monde. L’homme les exploite et les affaires s’en sont emparées. Elles sauvent ou font chuter les gouvernants, créent des déséquilibres écologiques, enrichissent les uns et appauvrissent les autres. Cerises vous propose quelques étapes autour du globe. Cette semaine, le Chili et sa montagne de cuivre.

"Los 33". Ou les 33 mineurs chiliens de la mine de San José, ressortis après 69 jours coincés à 700 mètres sous terre. C’était le 13 octobre 2010. Remontés un à un par un puits de fortune foré après l’éboulement des galeries. Communion planétaire dans l’émotion pour saluer le sauvetage de ces hommes.

Traités comme des rock stars, ils avaient même fait un rapide media training sous terre quelques jours avant de revoir le soleil, pour affronter les centaines de journalistes et les télévisions du monde entier qui attendaient leur sortie. Et recevoir les chapelets bénis pour l’occasion par le pape.

Ils sont vite retombés dans l’oubli, dans la misère pour certains. Et, cruelle injustice, trois ans après, l’enquête judiciaire sur l’accident a été clôturée sans preuves suffisantes pour incriminer les propriétaires privés de cette mine de cuivre, malgré les témoignages des mineurs et des syndicats sur la vétusté des installations et la déficience des systèmes de sécurité.

Le cuivre donc. Le Chili en est le premier producteur mondial, un tiers au total. Cet or rouge dont la Chine et le reste de l’Asie raffolent. Il représente 60 % des exportations du pays, le moteur de son économie, et a permis au Chili de connaitre en quelques décennies un "miracle économique", d’atteindre le PIB par habitant le plus élevé d’Amérique latine et de rentrer dans le club fermé des pays développés de l’OCDE.

Miracle ? Plutôt un simple "effet de moyenne", qui masque des inégalités de revenu vertigineuses. Un calcul (1) situe ce pays en queue de peloton des 34 pays développés de l’OCDE, derrière même les États-Unis…

Inégalités entre classes sociales, affichées par une bourgeoisie urbaine à la richesse arrogante, mais aussi au sein de la classe ouvrière, avec des mineurs recherchés et bien payés.

À Santiago, le touriste peu curieux qui irait de l’aéroport à la ville moderne, le quartier d’El Golf, par l’autoroute qui contourne par le nord les quartiers populaires, peut facilement croire à ce miracle et s’imaginer dans une réplique continentale de Miami. Et ignorer les rues défoncées, les logements misérables et les services publics défaillants des quartiers les plus pauvres.

Le modèle économique néolibéral instauré par la dictature de Pinochet après le coup d’État de 1973 est un facteur essentiel pour comprendre la situation actuelle du pays.

Il a été développé par les Chicago Boys, ces jeunes économistes chiliens (de droite) formés dans les années 70 par le prix Nobel d’économie Milton Friedman, puis nommés par la dictature aux postes clés du gouvernement, des banques et des administrations d’un pays redevenu "ami" des États-Unis. Après la présidence d’Allende qui avait tant effrayé et obsédé Nixon et Kissinger, alors en pleine guerre froide avec l’Union soviétique et Cuba, et les avait conduits à susciter et soutenir financièrement et militairement les coups d’État de 1973 : celui qui échoua en juin et celui qui réussit en septembre (2).

L’application de ces principes : dérégulation du travail et du commerce, privatisations massives, réduction de la taxation des entreprises, liberté d’investissement pour les multinationales, devait permettre d’attirer les capitaux étrangers, développer les exportations, et tirer le développement économique. En plus du gâteau, Pinochet offrit la cerise : pas de contrepouvoir parlementaire ou populaire, interdiction des syndicats et des grèves (3), suspension de nombreuses lois sociales.

Le Chili fut dès lors le laboratoire le plus orthodoxe du néolibéralisme appliqué aux pays en développement. Et donné en exemple par les trois institutions washingtoniennes : le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC. Elles commencent seulement, 40 ans après, à remettre ce dogme en cause…

L’exemple le plus criant des ravages de cette politique est l’enseignement supérieur. Privatisées à partir de 1980 et ouvertes à la concurrence, les universités chiliennes sont aujourd’hui parmi les plus coûteuses au monde en proportion du niveau de revenus de la population. Les étudiants ou leur famille doivent s’endetter lourdement pendant de longues années pour payer les études, les subventions ou les bourses d’étude ayant été drastiquement réduites. C’est ce qui a poussé la jeunesse à manifester depuis deux ans pour demander le retour à la gratuité de l’éducation, et a contribué à l’élection de la socialiste Michelle Bachelet fin 2013.

Après quatre décennies de cette politique, le Chili est aujourd’hui victime de la "malédiction" des matières premières : une économie de rente dépendante d’une seule ressource dont le prix sur le marché mondial fluctue fortement. Rente qui ne pousse pas à développer des investissements alternatifs dans d’autres secteurs économiques. Certes, le Chili possède un tiers des réserves de cuivre dans le monde, mais le minerai extrait a une teneur en métal décroissante, au fur et à mesure de l’épuisement des couches les plus riches, et les coûts de production augmentent rapidement. Les multinationales minières exercent donc une pression forte sur le pays en menaçant d’aller travailler dans des pays aux coûts plus faibles, ou avec des réglementations environnementales plus laxistes, comme la Zambie, le Congo (RDC) ou la Mongolie.

La vague de nationalisation des mines chiliennes, qui culmina sous la présidence Allende, s’interrompit après le coup d’État. Aujourd’hui coexistent la société publique Codelco, les multinationales minières et des producteurs privés chiliens, comme pour la mine de San José.

Le gouvernement hésite donc à augmenter des impôts très bas (20 %) (4) sur les sociétés minières, ou les royalties sur la production de métal. Une très grande partie des revenus du cuivre a ainsi été dilapidée pendant des décennies, enrichissant les actionnaires des compagnies minières internationales ou les propriétaires de mines chiliens. Et n’ont donc pas permis d’investir pour diversifier l’économie ou garder des réserves pour un futur au-delà du cuivre, comme le fait par exemple le fonds souverain norvégien avec une partie des revenus du gaz et du pétrole (5).

La nouvelle majorité de centre gauche renversera-t-elle la vapeur ? Elle a promis d’augmenter les impôts, des sociétés et des plus riches, pour redresser le système éducatif public, les services sociaux et lutter contre les inégalités.

Des députés de gauche remettent aussi en question les discussions sur l’extension du traité commercial Amériques / Pacifique, le TPP (Trans Pacific Partnership), dont le Chili avait été l’un des membres fondateurs en 2005. En reprochant aux négociateurs une très grande opacité, la prééminence des lobbys privés, et des demandes inacceptables des multinationales pharmaceutiques sur la durée des brevets sur les médicaments, ou des géants de l’internet sur la propriété intellectuelle.

Exactement comme pour le TAFTA aujourd’hui entre les États-Unis et l’Europe.

Le Chili nous paraît loin. Il est finalement très proche de nous.

1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_%C3%A9galit%C3%A9_de_revenus

2. Cf Allende c’est une idée qu’on assassine, Thomas Huchon, éditions Eyrolles, août 2013.

3. Ironie de l’histoire, quand on se souvient du rôle de la grève des camionneurs privés, financée par la CIA, dans la paralysie du pays qui préluda au coup d’État.

4. taux de l’impôt sur les sociétés par pays : www.kpmg.com/global/en/services/tax/tax-tools-and-resources/pages/corporate-tax-rates-table.aspx.

5. http://fr.wikipedia.org/wiki/Government_Pension_Fund-Global