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Monde / Le goût d'ailleurs

Tous au charbon ?

Matières premières et denrées sont inégalement réparties dans le monde. L’homme les exploite et les affaires s’en sont emparées. Elles sauvent ou font chuter les gouvernants, créent des déséquilibres écologiques, enrichissent les uns et appauvrissent les autres. Cerises vous propose quelques étapes autour du globe. Cette semaine, l’Australie et sa montagne de charbon.

Australie, État de Victoria, 25 mars 2014. Après 45 jours de lutte acharnée contre le feu, les pompiers ont déclaré officiellement maîtrisé l’incendie de la mine de Hazelwood. À l’Est de Melbourne, cette gigantesque mine de lignite à ciel ouvert (20 km de circonférence !) alimente la centrale électrique contiguë de GDF SUEZ.

À 2 500 kilomètres au nord, de grands travaux sont engagés pour creuser un passage dans la Grande Barrière de corail, afin d’agrandir le port d’Abbot Point, pour alimenter en charbon les pays asiatiques voisins qui en sont si friands.

Quel lien entre ces événements ? Dans les deux cas, l’Australie puise dans ses gigantesques réserves de charbon ou de lignite, qui assurent les trois quarts de sa production d’électricité, et pour accroître ses exportations.

L'incendie de la mine de Hazelwood
L'incendie de la mine de Hazelwood

Les enjeux économiques et d’emploi permettent de fermer les yeux sur les impacts écologiques de l’énergie fossile la plus polluante. L’Australie est en voie de désindustrialisation rapide avec la concurrence sur les salaires des usines chinoises ou asiatiques toutes proches, et ses ressources minières permettent de compenser et de maintenir un niveau de croissance et d’activité économiques acceptables.

En procurant au passage des profits considérables aux multinationales minières ou énergéticiennes qui pratiquent un lobbying intense pour abaisser à leur avantage les contraintes réglementaires sur les gaz à effet de serre ou les autres impacts sur l’environnement.

Une illustration intéressante : la vallée de Latrobe, dans laquelle se trouve la mine de Hazelwood, est un immense réservoir de lignite exploitable en surface - au moins 4 siècles de production estimée - qui alimente plusieurs centrales électriques produisant 85 % de l’électricité de l’État de Victoria, dont celle des 4,5 millions d’habitants de l’agglomération de Melbourne.

La douceur de vivre à Melbourne, suffisamment éloignée (180 km) des cheminées de ces centrales, n’en est pas affectée en apparence. Et les habitants de la vallée, qui ont aussi souffert des fumées toxiques et des cendres de l’incendie, ont besoin des dizaines de milliers d’emplois directs et indirects de ce bassin.

Il y a donc en Australie pour l’instant un consensus passif sur la question du charbon, seulement troublé par des écologistes empêcheurs de polluer en rond, mais qui n’inquiètent ni le gouvernement ultralibéral de Tony Abbott, ni les trusts miniers.

Ce sont des préoccupations bien lointaines en France, où le charbon n'occupe qu'une part très faible de la consommation d’énergie primaire. La dernière mine, à Creutzwald en Moselle, a fermé en avril 2004 et les terrils accueillent aujourd’hui des circuits de moto cross ou une piste de ski artificielle (1). Et pourtant sa trace dans les mémoires est profonde. Au cœur de la Révolution industrielle du XIXe siècle, le charbon a laissé son empreinte dans l’histoire, la littérature et aussi et surtout dans la mémoire ouvrière. De la grève des mineurs de Carmaux, qui propulsa Jaurès au centre de la politique nationale, aux grèves en Lorraine au lendemain de la Première Guerre, opposant les comités de mineurs et la CGT à la famille de Wendel, entre autre.

Et bien sûr celles de 1947, dont les revendications mêlaient hausse des salaires et refus du plan Marshall, après l’exclusion des ministres communistes du gouvernement Ramadier. On pourrait rêver qu’aujourd’hui les revendications mêlent revalorisation des salaires des infirmières ou des greffiers des tribunaux avec le rejet du projet de traité TAFTA…

L’impact écologique désastreux du charbon est aujourd’hui archi-connu. L’Agence internationale de l’énergie estime que plus des deux tiers de l’augmentation des émissions de CO2 depuis 15 ans proviennent du charbon, qu’il soit utilisé pour le chauffage ou la production d’électricité.

Mais en Chine, en Afrique du Sud, en Inde ou dans d’autres grands pays asiatiques ou d’Amérique du Sud, la croissance de la demande d’électricité est telle que le charbon, source d’énergie fossile la moins coûteuse pour produire de l’électricité, est aujourd’hui une ressource incontournable. Ressource abondante et généralement plus proche géographiquement des lieux de consommation que le gaz ou le pétrole.

Et, cerise sur le gâteau, le remplacement progressif du charbon par le gaz de schiste aux États-Unis contribue à inonder le marché mondial avec des montagnes de charbon pas cher.

Les énergies renouvelables sont encore marginales dans ces pays, nécessitent des investissements plus importants proportionnellement à la production d’électricité réalisée, et ne permettraient de couvrir qu’une partie de la demande. Et les nouvelles techniques de production électrique plus "propres" à partir de charbon sont très coûteuses et posent la question de leur financement : les consommateurs dans ces pays n’ont pas la capacité de payer le "surcoût" écologique d’une production moins polluante ; les gouvernements n’ont pas assez de ressources pour investir et veulent à tout prix éviter les pénuries d’électricité ; et les multinationales, qui disposent du capital, veulent maximiser leurs profits (2).

L'actuel modèle économique du charbon est toxique. Il n'incite absolument pas aux usages les plus protecteurs de l'environnement, dont la lutte contre le changement climatique.

Cette question de l’énergie et de la maîtrise de ses impacts écologiques illustre, comme pour la santé, l’éducation, les transports et bien d’autres domaines, l’impossibilité de laisser aux seules entreprises multinationales - et à la doxa libérale - les choix de politique énergétique. Car, sinon, les investissements seront dirigés vers les techniques les plus intensives au moindre coût de production comme le charbon. Et les grands énergéticiens, en dehors de leurs marchés matures en Europe ou en Amérique du Nord, n’ont pas intérêt à pousser vers l’efficacité énergétique, donc la baisse de la consommation.

Comme l’indique l’économiste Gaël Giraud : « Sans transition énergétique (c'est-à-dire sans réorientation volontariste de nos forces productives et de nos modes de consommation vers une économie moins dépendante des énergies fossiles), nous ne pourrons tout simplement plus retrouver la moindre croissance durable. » (3)

Ces choix concernent tous les citoyens, de Melbourne à Plougastel, car les gaz à effet de serre voyagent librement…

1. Loisinord à Noeux-les-Mines.

2. Voir un autre exemple en Afrique du Sud : www.mediapart.fr/journal/economie/270414/charbon-le-projet-conteste-de-gdf-suez-en-afrique-du-sud

3. Voir son interview : petrole.blog.lemonde.fr/2014/04/19/gael-giraud-du-cnrs-le-vrai-role-de-lenergie-va-obliger-les-economistes-a-changer-de-dogme/